L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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L'abeille, l'homme, l'Europe et... l'Empire


Dix ans exactement après la sortie du livre de Philippe de Villiers, « Quand les abeilles meurent, les jours de l'homme sont comptés », le Parlement européen a organisé à Bruxelles un colloque d'une semaine sur la sauvegarde des abeilles. Les plus grands spécialistes mondiaux se sont retrouvés au Parlement. Quelle étrangeté que l'abeille, qui fut le symbole de l'empire français sous Bonaparte, devienne aujourd'hui le symbole de la coquille vide, de tous ces machins froids qui ont décidé de produire de la morale, et finalement de ce que Philippe Muray pourrait appeler l'Empire du Bien.




par Rémy Dujardin*



Cette troisième semaine européenne de l'abeille s'est déroulée en présence du prince Albert II de Monaco. De fait, selon les chercheurs de l'université de Reading au Royaume Uni, l'Europe présenterait un déficit de 13,4 millions de colonies d'abeilles pour bien polliniser nos cultures. Il est vrai que le sujet est d'autant plus préoccupant que certaines régions de Chine sont désormais obligées de polliniser manuellement, après la disparition complète des abeilles et autres insectes. L'Europe a décidé d'investir dans la recherche, la prévention, la création de nouvelles zones naturelles protégées dans lesquelles les pesticides seront interdits.

L'abeille a-t-elle besoin de l'homme pour se sauver ?


On estime à 60 millions d'années l'existence de l'abeille sur terre. C'est dire ses capacités d'adaptation. Si la situation commence à être inquiétante dans certaines régions du globe, rassurons6nous, l'abeille ne va pas disparaître du jour au lendemain. C'est une bonne nouvelle pour nos politiques d'ailleurs. C'est si naturel et en même temps si peu clivant de s'engager pour la biodiversité. Les principaux ennemis de l'abeille sont aujourd'hui bien identifiés et connus du grand public : les pesticides produits par les géants de l'industrie chimique, la monoculture pratiquée dans certaines régions, enfin les ennemis naturels tels que parasites (varroa), bactéries (loque américaine), ou encore tout récemment le frelon asiatique. Restons tout de même optimistes tout en étant vigilants bien sûr, les abeilles se portent encore par endroit à merveille. Dans les villes par exemple car elles y trouvent des fleurs non traitées, très variées et étalées sur les saisons. De même dans les régions peu cultivées (montagnes…). Comme son nom l'indique, l'apiculteur amateur est très souvent un véritable amoureux de cette toute petite "bête du bon Dieu" qui possède tant de qualités. Capable de fabriquer ou récolter pas moins de cinq substances uniques aux multiples propriétés : le miel, le pollen, la cire, la propolis sans oublier le venin. Quelque soit l'approche de l'apiculteur, l'abeille reste un animal sauvage et le terme de domestique ne désigne finalement que les différents types d'habitat mis à sa disposition (forme, taille, exposition de la ruche etc…). De longues années de pratique devraient lui enseigner plutôt l'humilité et il comprend qu'il ne sait pas forcément mieux que l'abeille ce qui est bon pour elle.

L'abeille, l'homme, l'Europe et... l'Empire

Production de miel suppose contraception


Pour ne donner qu'un exemple, tout apiculteur apprend que s'il veut produire du miel il devra empêcher ses colonies d'essaimer, de se multiplier donc. En effet, la division de la colonie au printemps implique deux fois moins de butineuses et donc une récolte de miel amoindrie voire nulle pour l'apiculteur. Et si ce moyen de reproduction qu'est l'essaimage naturel était de surcroît l'outil le plus puissant trouvé par la nature pour assainir une colonie en la débarrassant des parasites et autres agents pathogènes… En recherchant la récolte à tout prix en tout cas, l'amateur ne risque t'il pas en fait de limiter le développement de l'espèce? Pourquoi apprend-t-on à l'écrasante majorité des apiculteurs qui ne sont que des amateurs des méthodes somme toute productivistes ? L'homme veut sauver l'abeille ? Avec la planète, voici encore une façon de se choisir un Dieu qui devra lui être redevable

L'abeille : d'un empire à l'autre


Quelle étrangeté que l'abeille, qui fut le symbole de l'empire français sous Bonaparte, devienne aujourd'hui le symbole de la coquille vide, de tous ces machins froids qui ont décidé de produire de la morale, et finalement de ce que Philippe Muray pourrait appeler l'Empire du Bien. Imaginez avec un peu de recul, une seule seconde, 766 députés européens penchés de concert sur ce qui n'est au fond qu'un insecte parmi d'autres. Ils n'étaient sans doute pas tous là… Bien sûr tout le monde est conscient du rôle pollinisateur, tout le monde aime les fruits et le miel. De là à convoquer autant de gravité, on peut tout de même s'en amuser. C'est que l'abeille, instrument de biodiversité, véhicule de façon scientifique et sympathique, tous les tenants du politiquement correct. Déjà, dans biodiversité, il y a diversité et quel bonheur de l'entendre… Pendant que l'on parle petites bêtes, on peut encore et toujours promouvoir le multiculturalisme de nos sociétés. Si c'est bon pour la nature, pourquoi cela ne le serait pas pour nos sociétés… C'est un véritable détournement d'abeille au profit de l'image de l'Empire du Bien auquel nous assistons. Croyez vous qu'il soit indispensable aux abeilles qu'on leur aménage des ruches sur les toits de toutes les grandes entreprises du Cac 40, qui ont besoin de cocher la case biodiversité à peu de frais dans leur programme de certification sociétale, environnementale, etc ? L'abeille est utilisée à toutes les sauces pour véhiculer l'image positive et "scientifique" dont manque aujourd'hui tous ceux qui ont décidé de produire de la morale, tous ces monstres froids, ces systèmes que sont les Etats, les machins au dessus des Etats à Bruxelles ou ailleurs, et les grandes entreprises et administrations. A force de la mettre à toutes les sauces, il est urgent de rappeler le caractère sauvage de l'abeille, la nécessité qu'elle le reste.

*Rémi Dujardin est Apiculteur

Publication : mauvaisenouvelle


Philippe de Villiers : Quand les abeilles meurent, les jours de l'Homme sont comptés, (Albin Michel, 2004)

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