L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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L'étroit destin


Saviez-vous que notre destin collectif est gravé dans un « processus créant une union sans cesse plus étroite » ? Quoiqu’ils votent au référendum du 23 juin, les Anglais, eux, ne seront plus enchaînés à cette étrange formule figurant dans le traité depuis 1957. L’arrangement qu’ils ont signé les en dispense. En France, les commentateurs qui en ignoraient jusqu’ici l’existence, firent la moue. Christophe Beaudouin revient sur la portée et le sens de cette formule, dans une analyse publiée par le magazine "La Nef" d'avril 2016.




Europe : l'étroit destin - Tribune publiée par "La Nef", mensuel catholique (avril 2016)

papier_la_nef_avril_2016.pdf Papier La Nef Avril 2016.pdf  (1.92 Mo)

Un étudiant de deuxième année de droit n’ignore pas, lui, l’usage prolifique - fort peu démocratique – que firent de cette formule et du préambule du traité, depuis cinquante ans, la Commission et la Cour de Luxembourg, pour forcer la main des États, lire dans les décisions du Conseil ce qui n’y figurait pas, donner aux directives un effet direct et une supériorité juridique absolue que le traité leur refusait, capter des compétences qu’on ne leur avait pas confiées. Car l’union n’est point résultat mais processus irréversible, à l’image du Parlement de Strasbourg dont le sommet de la tour présente un aspect inachevé.
L’ère technicienne devait engendrer le régime qui lui correspond. La sortie du Politique, nous y sommes. Fédéralistes et souverainistes ont tous perdu la partie : à l’horizon, point d’État fédéral ou d’Europe des nations.
Hybride techno-politique, l’Union n’œuvre pas à produire un autre « vouloir », mais à la mobilité permanente des capitaux, des marchandises, des individus…et des moeurs.   

Pas de fédération sans fédérateur

Les juristes se régalent à fabriquer des enveloppes vides auxquelles on essaiera plus tard, de donner un contenu. Or malgré l’abolition des frontières, les droits et l’argent distribués, les incantations, aucun sentiment d’appartenance supranationale n’est venu remplir la « citoyenneté européenne » instituée il y a 25 ans. Il n’existe pas de « We, the People » européen sur le modèle américain. Au contraire, la cohabitation sans cesse plus exigüe et l’indifférenciation forcée génère méfiance, tension et amertume.
L’absence de peuple unique reste l’indépassable réalité à laquelle l’européisme bêlant se cogne chaque matin. Il n’est pas de monnaie, de frontière, de solidarité ni de démocratie possibles ou durables, qui ne s’appuient sur un réel sentiment commun d’appartenance.
Ce constat est incompréhensible à celui qui ne croit pas au primat du Lien sur le bien, de l’Etre sur l’avoir, de l’Esprit sur la matière. Dans cette résignation réside sans doute la cause secrète du renoncement de notre classe politique à la souveraineté, mais non aux privilèges qui allaient avec. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes vingt-huit ou trente peuples parfois millénaires, constitués en autant d’États, régimes, parlant plus de vingt-quatre langues, habitant des aires culturelles différentes. D’où l’impossible comparaison de l’Europe du XXIème siècle avec l’Amérique du XVIIIème siècle. Le sentiment d’appartenance commune s’y est forgé après une vague d’immigration sur des terres quasi vierges, d’individus parlant la même langue, partageant le même substrat culturel et religieux, le même « rêve américain ». Toute aussi inopérant serait le rapprochement avec l’unification capétienne. Les provinces de l’ancienne France n’étaient pas des États et dans leurs très forts particularismes, ne présentaient pas le degré de différenciation culturelle de l’Europe actuelle. L’unification prit des siècles et nécessita un fédérateur : l’État monarchique, plus tard la République.

Entropia

Quelle conscience collective, européenne ou autre, pourrait bien émerger des ruines fumantes de nos nations, nos filiations et nos identités malheureuses ?
Voilà cinq décennies que sociologues de gauche et économistes de droite se donnent la main pour détruire nos enracinements particuliers, nos ponts vers l’universel. L’Europe fût leur génial alibi et le grand théâtre de leur convergence.
« Ils se chamaillent sur le perron pour faire oublier qu’ils se partagent la maison » disait Philippe Séguin. L’UE reprend d’ailleurs la rhétorique onusienne en faveur de l’immigration économique massive et du « compromis réciproque » avec les cultures et religions importées. Il s’agit de faire baisser le coût du travail, sauver la pyramide des âges et gagner une société multiculturelle à sa cause. Au final, elle ne parvient pas à incarner « l’Europe » mais plutôt un laboratoire de l’État global. Aucune culture, langue ou religion particulière ne distingue plus le citoyen européen du citoyen mondial. L’admissibilité de la candidature de la Turquie, majoritairement musulmane et située en Asie, l’illustre assez. L’européanité ne diffère plus de la mondialité techno-marchande. Nous sauverions peut-être de l’entropie la précieuse diversité des civilisations, si nous retrouvions nos propres racines, notre culture et nos libertés. L’indifférenciation, c’est la guerre.
 
 
Christophe Beaudouin, docteur en droit, est l’auteur de La démocratie à l’épreuve de l’intégration européenne (LGDJ, 2014). 

Première publication :
http://www.lanef.net/

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