L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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"L'Union est devenue une entreprise de liquidation de l'Europe comme civilisation et comme projet"



Dans un livre sur "La démocratie à l'épreuve de l'intégration européenne" (LGDJ éd.), Christophe Beaudouin, docteur en droit, accuse les classes dirigeantes d'avoir utilisé le rêve européen pour trahir la démocratie : "Sentant le vide ronger la nation de l'intérieur, l’élite française n’imaginait plus depuis longtemps, pour la nation, de destin propre. Plutôt que de penser une architecture européenne souple conjuguant respect des démocraties, besoin de frontières et économie de marché, les États d’Europe se collèrent les uns aux autres sous l’égide de l’administration bruxelloise, comme des poules malades dans un coin du poulailler. Ce n’était plus la paix ou la fraternité européenne qui les poussaient cette fois, mais l'angoisse du monde qui changeait. L’intégration supranationale est l’ultime voyage de démocraties fatiguées, presque soulagées d’en finir, sans mauvaise conscience, avec les responsabilités décidément exigeantes de la souveraineté." L'ObsE publie ici l'entretien avec l'auteur, réalisé par Eric Martin pour le magazine "Nouvelles de France".




"L'Union est devenue une entreprise de liquidation de l'Europe comme civilisation et comme projet"

"Notre régime européen marque l’achèvement, au double sens du terme – accomplissement et terminaison - du cycle démocratique, un achèvement annoncé de Platon à Tocqueville"

Entretien avec Christophe Beaudouin, auteur de "La démocratie à l'épreuve de l'intégration européenne", pour le mensuel Nouvelles de France (numéro d'Octobre 2013)

Dans votre ouvrage analysant le sort de "la démocratie à l'épreuve de l'intégration européenne" (Editions LDGJ, 556 p.), vous affirmez que nous sommes en train de vivre un changement "discret" de régime. Qu'est-ce-qui vous permet d'affirmer cela ? 

 
Oui, tout s’est accéléré depuis vingt ans. Dans le grand tournant de la fin du XXème siècle, sans bruit, sans violence, sans proclamation solennelle, les Européens ont changé de régime politique. En déplaçant le gouvernail vers des autorités supranationales indépendantes, à Bruxelles, Francfort, Genève et Strasbourg,  la démocratie a basculé. Il y a manifestement devant nous bien autre chose qu’un simple « déficit démocratique », expression piégée comme sait les fabriquer le système. Avec cette formule en trompe-l’œil, répétée sur le mode de la dénonciation incantatoire, une doxa européenne a pu faire, par la négative, de la légitimité démocratique de l’Union et de son droit un postulat indiscutable : en concédant une insuffisance, on présuppose l’existence du tout. Un « déficit », au moins, peut-il être comblé. En l’espèce, on jure la main sur le cœur que le système doit corriger absolument son « déficit » de légitimité et ce, généralement, en accélérant sa marche unificatrice et le transfert de compétences au profit d’organes technocratiques. En fait, l’unification supranationale européenne semble constituer l’achèvement du programme démocratique lui-même, sa destination finale. Débarrassé de la nation, son enveloppe charnelle, et du politique - lieu de formation de la conscience et de la souveraineté collectives - donc du dèmos, notre régime européen d'intégration marquera l’achèvement, au double sens du terme – accomplissement et terminaison - du cycle démocratique, un achèvement annoncé de Platon à Tocqueville.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi ce changement de régime consiste concrètement ?
 
Les États européens eux-mêmes dans le cadre des Nations unies et celui de l’Union fournissent les indicateurs. En particulier, ils ont formalisé au Conseil européen de Copenhague en 1993 et dans les traités actuels les critères constitutionnels de la démocratie et de l’État de droit, qu’ils exigent d’ailleurs des pays candidats d’observer scrupuleusement. Or, le moins que l’on puisse dire c’est que l’organisation qu’on appelle Union européenne aujourd’hui, avec son système institutionnel centralisé et ses vingt-huit démembrements étatiques, prend de sérieuses distances avec ses propres critères. Dans ce régime européen, il ne reste plus grand chose des fondements constitutionnels du gouvernement démocratique et de l’État de droit, en particulier : la  souveraineté inaliénable, indivisible et imprescriptible, la séparation des pouvoirs sans laquelle il n’y a « point de constitution » (disait Montesquieu), la primauté de celle-ci au sommet de la hiérarchie des normes ou encore la « forme républicaine du gouvernement » théoriquement interdite de révision par l’article 89 de la constitution française. Sur ce dernier point, Jacques Delors lui-même voit dans ce nouveau régime européen un « despotisme éclairé et doux » et José-Manuel Barroso, l’actuel Président de la Commission, un « empire non-impérial ». L'article 88-1 de notre constitution autorise la participation de la République française à une organisation de l’Europe qui ne ressemble plus guère à l’Europe issue des traités actuels. On y lit que les Etats y exerceraient « en commun » et seulement « certaines de leurs compétences » en vertu des traités TUE et TFUE. Jetez ensuite un simple coup d’oeil au sommaire de ces traités et vous aurez compris que cette rédaction de l’article 88-1 est symptomatique du grand déni français sur la nature et le degré d’intégration européenne. L’Union accomplit le songe Saint-Simonien du passage « du gouvernement des hommes à l’administration des choses ».

Christophe Beaudouin, docteur en droit, auteur de "La démocratie à l'épreuve de l'intégration européenne" (LGDJ, 2013)
Christophe Beaudouin, docteur en droit, auteur de "La démocratie à l'épreuve de l'intégration européenne" (LGDJ, 2013)
Qu'est-ce qui l'a permis ? En d'autres termes, ce changement est-il inscrit dans l'ADN de l'UE ou s'agit-il d'une dérive malheureuse ?
 
Le traité de Rome de 1957 est ambivalent. Il y avait les outils pour construire l’Europe de différentes façons. Mais tant que nous étions six pays réunis pour faire une Europe agricole, un marché protégé avec la préférence communautaire et nos souverainetés intactes grâce au compromis de Luxembourg, nous construisions l’Europe des nations. L’Europe était alors une formidable addition de forces, qui aurait pu réussir tant de choses : s’élargir convenablement aux pays de l’Est après 1989, lancer des coopérations à géométrie variable, bâtir notamment l’Europe industrielle, de la souveraineté alimentaire, un internet européen, que sais-je encore… Mais c’est une autre direction qui a été prise. Avec la double rupture fédéraliste et mondialiste à partir des années 80-90. Au tournant de Maastricht et Schengen, accéléré avec les traités d’Amsterdam et Lisbonne, on est passé de l’union comprise comme une communauté de nations, à un projet de fusion des nations, et d’autre part du marché commun au marché mondial. Comme si le processus dit « européen » était piloté par un passager clandestin visant toute autre chose qu’à « faire l’Europe »…

"La révolution culturelle des enfants du babyboom était portée par le rêve d’un monde sans limites. La finance mondiale, le commerce et l’industrie de l’information l’ont réalisé. Le capital lui aussi a voulu jouir sans entraves !"

A-t-il donc quelque chose à voir avec une idéologie que certains appellent le mondialisme ?
 
On ne peut effectivement plus isoler l’analyse de l’intégration supranationale européenne – identifier et comprendre ce qui la propulse, formate ses institutions et programme ses politiques – du mouvement historique plus vaste de mondialisation des échanges, de la finance et de l’information. Ceux-ci avaient besoin d’États mais d’États faibles. Enclenchée au début des années quatre-vingt, la dernière phase de la mondialisation fut l’accomplissement, sur le plan économique, du mouvement de libéralisation amorcé sur le plan culturel à la fin des années soixante. Le capital lui aussi a voulu « jouir sans entraves ». Ainsi et sous l’impulsion de la Commission, les Européens ont rapidement abandonné leur ambition de « Communauté » de producteurs et de consommateurs - protégés depuis le traité de Rome par un tarif extérieur commun élevé - au profit de l’ambition inverse : entrer ensemble de plain-pied dans le jeu du libre-échange mondial. Pour passer d’une Europe protégée - la « préférence communautaire » - à une Europe ouverte - le « libre-échangisme » mondial -, les droits de douane ont été abaissés de 14,5% en 1992 à 1,5% en 2012, faisant d’elle l’union commerciale la moins protégée du monde. Les États européens ont ainsi rompu avec leur responsabilité vis-à-vis de la politique macro-économique. La fonction de l’État souverain était de maintenir ce que Castoriadis appelle « l’équilibre dynamique » de la production et des échanges, c’est-à-dire « l’égalité approximative des rythmes d’augmentation de la consommation et d’élévation de la productivité ». Cette tâche consistait pour les États à réguler le niveau de certaines importations et exportations par des écluses douanières, voire à en interdire, ainsi qu’à stimuler la demande intérieure de consommation et d’investissement par une politique keynésienne. Or, les instruments et la volonté politique nécessaires à l’accomplissement de cette tâche ont été volontairement abandonnés par les États. En abolissant peu à peu les frontières, les droits de douane et les législations protectrices, on abolissait la distinction entre « l’intérieur » et « l’extérieur » des États. De sorte qu’il n’existe plus aujourd’hui de distinction possible entre marché interne ou européen et marché mondial. La révolution culturelle des enfants du babyboom était portée par le rêve d’un monde sans limites. La finance mondiale, le commerce et l’industrie de l’information l’ont réalisé. Épousant de plus ou moins bonne foi la cause européenne, ces derniers trouvèrent chez les Européistes sincères de précieux alliés. On vit ainsi converger des armées d’« Européens convaincus », aux motivations variées, souvent opposées, pas toujours avouées, mais ayant un ennemi commun : l’État nation. Plus de soixante ans après la Déclaration Schuman, la volonté d’extension du libre-échange et de sa culture d’accompagnement semblent l’avoir emporté sur le désir politique de ceux qui rêvaient vraiment d’Europe.

Comment expliquez-vous ce basculement ?
  

Ce basculement de l’ordre ancien a connu une accélération sous l’effet d’une conjonction : le souvenir coupable et horrifié des guerres ainsi que des idéologies et valeurs qui leur ont servi de justification, l’orgueil prométhéen grandissant à la mesure de la domination humaine de l’univers via la technique, l’industrie et les sciences, la révolution culturelle individualiste, la société de l’urbanisation, de la consommation et de l’interconnexion, et la mondialisation libre-échangiste. Les sociétés européennes se sont dès lors rapidement converties aux valeurs de la modernité : le pluralisme, la tolérance, le nomadisme et l’ouverture. Elles ont traduit juridiquement ces valeurs dans des traités et des politiques européennes à travers deux principes à usage multiple : la libre circulation et la non-discrimination. La « société démocratique » européenne, composée d’individus « libérés » des anciennes médiations et institutions – l’État et par extension l’école, l’armée…, au-delà la nation, la famille, les morales laïque et religieuse – a ainsi peu à peu adapté son régime politique à ses nouvelles valeurs. « L’État démocratique », fondé sur la souveraineté du peuple, doit laisser progressivement la place à la « société démocratique », fondée sur la souveraineté de l’individu, bénéficiaire de multiples droits subjectifs. Le bousculement des États-nations par des entités administratives transnationales – près de 2.000 organisations de niveau mondial - est le début de réalisation de cette « démocratie sans peuple », ou « post-démocratie » dont l’Europe est le laboratoire expérimental.

"L'émergence d'une administration globale réalise cette « démocratie sans peuple », ou « post-démocratie » dont l’Europe est le laboratoire expérimental."

Que penser de la thèse de François Asselineau qui affirme (et semble prouver) que l'UE a été voulue par les Etats-Unis ?
 

Vous savez, en plus de vingt siècles, l’unification de l’Europe a été voulue par beaucoup de gens, recommandables ou non (sourire). Les tentatives impériales, rarement heureuses, dominent toute l’histoire européenne. Je vous renvoie à l’excellent livre de John Laughland « La liberté des nations » sur les multiples inspirations de « l'idée » européenne. S’agissant de la contribution américaine à cette unification, elle n’est en effet pas négligeable. Mais il n’y a là rien de bien nouveau. Les documents déclassifiés, publiés et exploités par les historiens depuis longtemps ont en effet confirmé comment, en pleine guerre froide, la CIA a arrosé de millions de dollars les mouvements européistes, afin de contrer l’Union soviétique. Washington n’a d’ailleurs jamais dissimulé sa stratégie pour l’Europe unie et elle a pu s’appuyer, chez nous, sur des Jean Monnet, Giscard et autre Cohn-Bendit. Il vaut évidemment mieux pour les États-Unis avoir un seul interlocuteur, à Bruxelles, que vingt-huit ou trente nations différentes. Depuis l’AMGOT (« gouvernement militaire allié des territoires occupés » et déjà sa monnaie) que de Gaulle fit capoter, plus tard la CECA, le projet de CED, Maastricht, Lisbonne etc. les États-Unis ont encouragé ouvertement l’intégration européenne, mais aussi les élargissements, d’ailleurs jusqu’à la Turquie dont ils soutiennent expressément l’adhésion. En réalité, il n’y a que la France qui puisse être vraiment contrariée par l’hégémonisme américain. Qui d’autre, au fond, parmi nos partenaires européens, peut vouloir d’une Europe européenne et d’un monde multipolaire ? L’Allemagne est une puissance continentale, les pays du Sud sont tournés vers la Méditerranée, ceux d’Europe centrale et orientale se sont précipités avec enthousiasme sous le parapluie atlantique. Bref, il n’y a que la France, avec sa géographie exceptionnelle à cinq façades, plus une sixième outre-mer, que la nature ait dotée d’une vocation mondiale. Toute notre Histoire en témoigne. L’Europe est trop petite pour elle. Mais ses élites ont si peu d’ambition pour la France, qu’elles l’ont enfermée à double tour dans un processus d’amputation de souveraineté - au nom de la paix ! - avant de l’abandonner, finalement, désarmée et ligotée, aux oligarchies financière, militaro-industrielle et pétrolières qui contrôlent aujourd’hui la mondialisation.

Vous insistez aussi sur la question de la responsabilité, un quasi-gros mot en 2013... (oligarchie mais aussi rejet de la responsabilité comme un moyen de priver les populations de libertés)
 
Oui, je n’ai toujours pas compris comment on pouvait se dire « libéral » - qu’il s’agisse de l’économie, du pouvoir ou des individus - sans penser à la responsabilité pourtant indissociable. La liberté sans la responsabilité, ça n’est plus que de la sauvagerie. Dans le champ politique comme ailleurs, plus personne n’est responsable de rien. Les gouvernements européens sont formellement responsables chacun devant son parlement, mais ils n’ont plus l’autorité – puis qu’ils n’exercent plus la souveraineté monétaire, budgétaire ni 80% de la souveraineté législative - tandis que les pouvoirs supranationaux, eux, détiennent l’autorité, mais ne sont responsables devant aucun peuple. Pourquoi cette irresponsabilité politique, qui est pourtant une condition de l’État de droit ? Tout simplement parce que l’Union n’est génétiquement pas un souverain politique, qu’elle n’est pas un « gouvernement » au sens étatique, et d’ailleurs heureusement ! Ses organes moteurs - la Commission, la Cour de justice et la Banque centrale - constituent des autorités juridiquement et politiquement indépendantes, mettant simplement et pleinement en œuvre les traités négociés et ratifiés par les États, visant à l’unification juridique et marchande. En vidant de son contenu la souveraineté, on a dépossédé le citoyen de ses droits politiques : son vote ne pèse pas plus lourd que le bout de papier qu’il glisse dans l’urne. Oui c’est l’amputation de la première de ses libertés, celle de choisir collectivement son destin. Le seul choix qu’on lui laisse, c’est de voter pour la « Nouvelle star » et de changer de marque de petits pois. En prenant un peu de hauteur, on comprend bien que cette dissolution progressive de la responsabilité dans la sphère politique n’est que le versant public de ce qui s’est amorcé dans la sphère privée, avec le déclin de la responsabilité individuelle et du mérite, au profit de la culture des droits subjectifs.

"L’intégration supranationale est l’ultime voyage de démocraties fatiguées, presque soulagées d’en finir, sans mauvaise conscience, avec les responsabilités décidément exigeantes de la souveraineté"

Vous distinguez l’Europe d’avant les traités de Maastricht et de Schengen, alors faite de coopération entre nations à peu près souveraines, aux frontières intactes et au marché commun protégé par un tarif douanier, et une « Europe d’après », où les souverainetés, les frontières et la préférence communautaire ont été démantelées. C’est la « liquidation de l’Europe comme civilisation et comme projet » dites-vous…
 
En effet, le passage de l’Europe des nations à l’Europe de l’intégration, et du Marché commun à la globalisation marchande est la signature d’un grand renoncement. Un renoncement à l’Europe comme volonté et comme civilisation. Un renoncement à la démocratie comprise comme la souveraineté collective et plus généralement au « gouvernement des Hommes ». Ce renoncement égoïste des nouvelles élites - celles qui contrôlent les flux d’argent et d’information mondiaux - connaît de grands précédents historiques : au IVème siècle, la décadence de l’esprit public qui frappa la classe dirigeante romaine causa le désordre à l’origine de l’implosion de Rome ainsi offerte aux envahisseurs ; de même, l’effondrement moral des élites françaises prépara l’effondrement militaire et « l’étrange défaite » de mai-juin 1940 selon la célèbre formule de Marc Bloch. Mais comment justifier encore leurs privilèges si les élites tournent ainsi le dos au Bien commun ? Chateaubriand voyait dans cette trahison des élites une sorte de fatalité : «  Une classe dirigeante connaît trois âges successifs : l'âge des supériorités, l'âge des privilèges, l'âge des vanités : sortie du premier, elle dégénère dans le second et s'éteint dans le dernier.»  Ainsi, au lendemain de la chute du mur de Berlin en 1989, les dirigeants des démocraties de l’Ouest européen, où l’individualisme égoïste minait depuis longtemps l’esprit public, furent pris de panique devant les responsabilités nouvelles dont leurs démocraties héritaient en tant que nations souveraines, dans un monde enfin libre. À rebours de cette libération historique qui aurait dû réjouir le continent et le monde entier, elles se ruèrent sur une conception fusionnelle de l’Europe, d’ailleurs vieille des années cinquante. Sentant le vide ronger la nation de l'intérieur, l’élite française n’imaginait plus depuis longtemps, pour la nation, de destin propre. Plutôt que de penser une architecture européenne souple conjuguant respect des démocraties, besoin de frontières et économie de marché, les États d’Europe se collèrent les uns aux autres sous l’égide de l’administration bruxelloise, comme des poules malades dans un coin du poulailler. Ce n’était plus la paix ou la fraternité européenne qui les poussaient cette fois, mais l'angoisse du monde qui changeait. L’intégration supranationale est l’ultime voyage de démocraties fatiguées, presque soulagées d’en finir, sans mauvaise conscience, avec les responsabilités décidément exigeantes de la souveraineté.   

Quels sont les pays où les dirigeants et/ou les peuples commencent à ouvrir les yeux sur ce qu'est devenu l'UE ? (tendance globale + cas particuliers)
 
Prenez les études Eurobaromètre depuis plusieurs années, vous verrez  que l’Union européenne est de plus en plus impopulaire. Les personnes les plus hostiles sont, en terme de classe d’âges les plus de 40 ans et en terme de catégories : les chômeurs, les indépendants et les retraités.  Pour la France, je rappelle quand même  le « non » massif au référendum de 2005 et vous renvoie à sondage IFOP pour Valeurs actuelles publié en juin, révélant la chute continue depuis dix ans du taux d’opinions positives. C’est frappant parmi les pays les plus touchés par la crise dans le sud de l’Europe, mais aussi en France où ceux qui pensent désormais que « l’appartenance à l’Union est une mauvaise chose » est passé de 25% en 2004 à 41% en 2013. En Allemagne, le nouveau parti anti-euro créé par des intellectuels (AFD) a recueilli 4,9% aux élections générales, ce qui lui donnerait quelques élus avec le même score aux Européennes et il a des chances de progresser. Les sondages sont mirobolants pour  l’Ukip au Royaume Uni, Nigel Farage ayant réussi à faire de son parti la troisième force politique du pays. En réalité, la défiance à l’encontre des élites dirigeantes – dont l’Europe intégrée est l’unique projet depuis quarante ans - est colossale sur tout le continent. Le risque aujourd’hui, c’est que cette défiance populaire soit dans certains pays davantage captée par des partis farfelus, racistes ou dangereux (Grèce), plutôt que par des candidats sérieux, responsables et compétents.  

"Pourquoi en Italie, en Allemagne, au Royaume Uni, de grandes institutions peuvent-elles affirmer que l’intégration européenne menace la démocratie mais jamais en France ?!"

Pourquoi n'entend-t-on pas davantage de voix crédibles s'élever contre la dérive de l'UE ? (censure, subventions, trolls, etc.)
 

Cela dépend des pays. En France, en Allemagne ou en Belgique, l’européisme relève du sentiment religieux. Il s’inscrit dans le « progressisme », la religion des classes dirigeantes, brillamment analysée par Michéa. A chacun, elle enjoint de rompre avec le « monde d’avant » et donc de transgresser toutes les limites morales, culturelles et politiques reçues en héritage. On vous répète à longueur d’émissions télé et d’éditoriaux que la pente est inéluctable, « qu’on n’arrête pas le progrès », « la mondialisation », « l’Europe » etc. Bien qu’elle se heurte tous les matins au réel, c’est cette « temporalité close de l’idéologie » qui rend malaisée voire dangereuse pour son auteur l’expression de la moindre critique et ce, jusqu’à l’absurde. Les « Européens convaincus » devraient être les plus vigilants dans la dénonciation de ces dérives qui plombent le projet européen. Or, lequel des apôtres de l’austérité budgétaire a avoué aux Français que depuis 18 ans, la Cour des comptes européenne refuse carrément de certifier les comptes de l’Union en raison du nombre élevé d’irrégularités et de suspicions de fraudes ? Lequel de nos grands démocrates a-t-on entendu s’indigner, au moment de la signature du traité de Lisbonne, de ce qu’il était un copié-collé du traité constitutionnel rejeté par les peuples français et néerlandais lors des référendums de 2005 ? Quel élu de la nation ou constitutionnaliste s’émeut de la confusion des pouvoirs entre les mains d’une Commission européenne, dépourvue de tout mandat électif, cumuler des fonctions législatives, exécutives et même juridictionnelles, quasiment sans aucun contrôle démocratique ? Ailleurs en Europe, la question du basculement dans la post-démocratie est soulevée par de grandes voix, chacune à sa façon. Je pense à Jürgen Habermas, Joseph Weiler, de grands universitaires, deux anciens Présidents de la République : Vaclav Klaus en République tchèque et Roman Herzog en Allemagne. Il y a aussi, à leur façon, les cours constitutionnelles allemande et italienne ou encore la commission des Affaires européennes de la Chambre des lords britannique. Pourquoi l’intégration européenne risquerait-elle de menacer la démocratie en Italie, en Allemagne, au Danemark ou au Royaume-Uni, mais jamais en France, où l’on traite d’aliéné ceux qui osent, tranquillement, poser la question ? D’une manière générale, la liberté d’expression dans notre pays n’a cessé de reculer depuis trente ans, y compris d’ailleurs – le signe ne trompe pas - aux dépens des humoristes et des artistes...

"C’est l’humanisme et les valeurs fondatrices de la civilisation européenne qu’il faut dresser contre cette barbarie douce techno-marchande et ses employés politiques"

Comment expliquer l'incapacité des "souverainistes" à bloquer la construction de l'UE alors que les électeurs sont de plus en plus sceptiques, ainsi que l'a montré le référendum facilement remporté par les "anti" en 2005 ? (divisions, egos, leaders, parasitage des concepts toujours vivaces droite/gauche, etc)
 
Ce « non » venu des profondeurs de la majorité silencieuse n’a en effet que retardé l’entrée en vigueur du traité,  après de menus changements cosmétiques. Mais l’intoxication massive a repris, sous l'autorité spirituelle des élites médiatiques et politiques à laquelle il n’est pas facile de résister. Il s’agit d’une idéologie, quasi-religieuse je le répète. Le processus européen d’« union sans cesse plus étroite » s’inscrit lui-même dans celui d’unification juridique et marchande du monde, c’est-à-dire le « Progrès » sous l’égide du libre-échange et des droits de l’homme globalisés. Ce n’est pas rien ! Dès lors, ceux qui émettent au minimum des réserves à l’égard de ce processus, justifié par l’idéal kantien de paix perpétuelle par le « doux commerce », ne sont pas seulement perçus comme des « adversaires » politiques à combattre démocratiquement, mais comme des « ennemis du Bien ». Leur parole même est jugée irrecevable et leur présence dans les hémicycles et sur les plateaux est jugée « dangereuse ». Aujourd’hui l’édifice semble en train de craquer, à l’épreuve des faits : chacun perçoit sans peine que la crise monétaire, économique, sociale et d’identité européenne a quelque chose à voir avec l’architecture et la politique actuelles de l’Europe. Si le message que vous appelez « souverainiste » veut être entendu et suivi, il doit s’élargir et s’incarner. Premièrement s’élargir. Il faut maintenant ouvertement s’inscrire dans un combat pour la civilisation européenne, c’est-à-dire contre tout ce qui la mine et que l’on peut regrouper sous le terme « déracinement ». On est en train de saper une à une les conditions non seulement politique mais aussi morales, culturelles, et anthropologiques d’un monde « décent » au sens de la « common decency » d’Orwell. Ce n’est donc plus seulement un combat pour rendre au peuple sa souveraineté, c’est un programme pour le réenracinement du monde qu’il faut porter. Tout le reste est dérisoire. C’est-à-dire le réenracinement du pouvoir, de l’économie, du droit, des sociétés et des hommes. Voilà en réalité le vrai combat pour la paix. Il faut d’urgence relire Simone Weil, la grande, sur l’enracinement comme besoin vital de l’âme humaine. Les Européistes appellent « Europe » ce qui n’est aujourd’hui plus qu’une accumulation de normes et d’injonctions, froide bâtisse de verre et d’acier, sans portes, sans toit et sans souvenir. Il n’y a plus d’« européanité » dans leur soi-disant « Union européenne » mais une « mondialité » vulgaire, matérialiste et relativiste. C’est l’humanisme et les valeurs fondatrices de la civilisation européenne qu’il faut dresser contre cette barbarie douce techno-marchande et ses employés politiques. Mais qu’est-ce-que la civilisation européenne ? Paul Valéry résumait : « J'appelle Europe une terre qui fut romanisée, christianisée et soumise à l'esprit de discipline des Grecs ». Tout est dit. Il faut donc trouver maintenant l’homme de caractère – et c’est la deuxième condition – qui incarne naturellement ce combat, par son cheminement, par ses réalisations et par la profondeur de ses sentiments : il doit aimer la France plus que sa personne et que les vanités de la politique. La France n’est peut-être pas encore bien consciente qu’elle est en train de mourir. C’est dans des circonstances exceptionnelles qu’elle fait appel à des hommes exceptionnels. Elle aura bientôt épuisé les hommes "politiques normaux". Le moment approche où elle devra se décider à aller extirper l’oiseau rare de dessous son lit où il se cache...

Propos recueillis par Eric Martin


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1.Posté par Mido le 02/01/2014 21:22 (depuis mobile) | Alerter
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"La France aura bientôt épuisé les hommes "politiques normaux". Le moment approche où elle devra se décider à aller extirper l’oiseau rare de dessous son lit où il se cache..." Cet homme existe en la personne de François Asselineau de l''UPR upr.fr

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