L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE
Forum d'analyse et d'opinions pour un débat libre sur la construction européenne
Lundi 12 Mai 2014

L'Europe contre le Christianisme ?


Une Europe déracinée est-elle encore l'Europe ? Dans son célèbre dialogue avec Malraux à Colombey ("Les chênes qu'on abat", Gallimard, 1971), de Gaulle lance ceci : "L'Europe, vous le savez comme moi, sera un accord entre les États, ou rien. Donc, rien. Nous sommes les derniers Européens de l'Europe, qui fut la Chrétienté." Alors que les partis démocrates-chrétiens furent justement les artisans de l'intégration supranationale à visée fédérale depuis soixante-dix ans, force est de constater que la machinerie européenne s'est retournée contre les valeurs de ses promoteurs. En liquidant les Etats-nations - rendus responsables sans distinction de la catastrophe du XXème siècle -, ils ne réalisaient pas qu'ils détruisaient les murs-porteurs de la civilisation européenne, c'est à dire notamment la part chrétienne de son identité.
Dans ce papier publié par La Nef (mai 2014), Roger Kiska, de l'Alliance Defending Freedom rappelle comment l'ordre juridique européen - Commission, Parlement européen et Cour européenne des droits de l'Homme - alimentent l’antichristianisme, notamment en poussant aux bouleversements anthropologiques et à l’intolérance envers ceux qui n’obtempèrent pas.

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par Roger Kiska*

Les tendances législatives et politiques au sein du Conseil de l'Europe (COE) et de l'Union européenne (UE) ont créé un climat général d'intolérance et de discrimination envers les chrétiens (1). Politique étrangère, résolutions, directives, embardées jurisprudentielles, agressions verbales contre les hommes politiques attachés à la foi, fins de non-recevoir, tout un arsenal juridique et politique est mis en œuvre pour marginaliser et ridiculiser, par le biais des institutions européennes, le christianisme et ses valeurs.

Bien qu’étant incompétents pour légiférer dans le domaine de l'avortement, par exemple, l'Union européenne et le Conseil de l'Europe ont poursuivi une promotion agressive de l'avortement, en faisant passer de nombreuses résolutions (2). Ceci est particulièrement flagrant lorsqu'on remarque que la politique étrangère de l'UE a généreusement financé la promotion et l'organisation de l'avortement en dehors de ses frontières (3). De même, malgré une décision claire de la Cour de Justice de l'UE qui exclut les cellules souches embryonnaires de la brevetabilité (4), en s'appuyant sur le constat que la vie commence dès la conception, la Commission européenne continue de réclamer un budget pour la recherche sur les cellules souches embryonnaires, budget pris sur les impôts que récoltera le programme de financement général pour l'innovation, « Horizon 2020 » (5). Une telle usurpation de compétence, une telle violation de sa propre jurisprudence, sont d'autant plus manifestes de la part de la Commission européenne, que la recherche sur les cellules souches embryonnaires est déclarée illégale dans la grande majorité des États membres.

Semblablement, des dons ont été largement octroyés par l'Europe aux associations LGBT, qui ont agressivement dénigré les valeurs chrétiennes, les organisations et les hommes politiques défendant le mariage entre un homme et une femme. Les prévisions pour 2012 du budget de l'organisation ILGA-Europe (l’internationale LGBT) indiquent que la Commission européenne lui a accordé un montant de 1 017 055 euros, sur un revenu total de 1 950 000 euros (6). Plusieurs voix se sont élevées, inquiètes de ce que la Commission européenne devienne la plus importante source de financement d'une organisation radicale LGBT, d'un lobby au sein de la Commission européenne et du Parlement européen, qui bien sûr continuera à financer l'ILGA (7).

En outre, le concept fondateur de l'Union européenne, en tant que projet essentiellement chrétien, a depuis longtemps été oublié. Robert Schumann, l'architecte de l'Union européenne, a partagé sa vision fondatrice en 1958 dans une déclaration mémorable : « Nous sommes appelés à nous rappeler les bases chrétiennes de l'Europe, par la formation d'un modèle de gouvernance démocratique qui, grâce à la réconciliation, se développera en une “communauté des peuples”, communauté de liberté, d'égalité, de solidarité et de paix, profondément enracinée dans les valeurs fondamentales du christianisme » (8). Cette vision a été rejetée notamment lorsque l'Union Européenne a présenté sans succès sa Constitution, qui omettait toute référence à Dieu, au rôle fondamental du christianisme dans le développement de l'Europe, et aux valeurs chrétiennes (9).

Sur le plan législatif, l'Union européenne n'a pas fait mieux. Sans doute la menace la plus sérieuse qui pèse sur les chrétiens européens aujourd'hui est la Directive proposée pour « l’égalité de traitement ». La Directive du Conseil 2008/0140 plaide pour une « mise en œuvre du principe de l'égalité de traitement entre les personnes sans distinction de religion ou de convictions, de handicap, d’âge ou d’orientation sexuelle » et vise à s'appuyer sur les directives anti-discriminatoires précédentes : 2000/43/EC, 2000/78/EC et 2004/113/EC. Compte tenu de la portée implicitement très étendue de la Directive proposée et d'un certain nombre d'articles controversés, cette Directive recèle un potentiel considérable pour causer de lourds dégâts.

La Directive s'appuie sur une législation antérieure de l'UE concernant « l'orientation sexuelle », qui entretient délibérément la confusion autour de ce qu'elle est censée protéger. Lorsque la Directive 2000/78/CE était en cours d'élaboration, il a été proposé ce qui suit : « En ce qui concerne l'orientation sexuelle, une ligne de démarcation claire devrait être établie entre l'orientation sexuelle, qui est couverte par cette proposition, et le comportement sexuel, qui ne l'est pas » (10). Toutefois, cette disposition a été supprimée ultérieurement. Par conséquent, la mesure dans laquelle « l'orientation sexuelle » est protégée, ou l'expression de « l'orientation sexuelle » par une forme de pratique sexuelle, reste indéfinie.

L'article 2, paragraphe 3, de la Directive proposée prévoit que : « Le harcèlement est considéré comme une forme de discrimination au sens du paragraphe 1, lorsqu'un comportement indésirable lié à l'un des motifs visés à l'article 1er se manifeste, qui a pour objet ou pour effet de porter atteinte à la dignité d'une personne et de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant. » Étonnamment, la directive donne une définition subjective du harcèlement, qui dépend de l'impression de la « victime » de se sentir harcelée ou non, aucun critère objectif n'est invoqué. Tout aussi troublante cette présomption réfutable de culpabilité, qui charge la défense de l'accusé d'apporter la preuve qu'aucun harcèlement n'a eu lieu.

L'article 7 de la Directive proposée stipule que les États membres veillent à ce que les associations, les organisations ou les personnes morales qui ont un intérêt légitime à ce que les dispositions de la présente directive soient respectées, puissent s’engager, pour le compte ou à l'appui du plaignant, avec son approbation, dans toute procédure judiciaire et/ou administrative prévue pour faire respecter les obligations découlant de la présente directive.
Sans aucun doute, la portée de la proposition de directive est bien large, et certaines des dispositions qu'elle contient sont extrêmement vagues – notamment les dispositions relatives au harcèlement. Par conséquent, l'invitation de la directive aux « organisations ou autres entités juridiques » à s'engager dans des litiges ne manquera pas de conduire à une augmentation de procès coûteux, dénués de fondements, et politiquement orientés.

La note explicative de la Directive encourage les organisations qui portent « un intérêt légitime à la lutte contre la discrimination, d'aider les victimes de discrimination »… En employant ce terme de « victime », le langage suggère d'emblée une présomption de culpabilité. Inutile d'ajouter que les dispositions de la Directive ont été bien mûries pour toutes sortes d'abus, où les professionnels chrétiens seront obligés de fournir leurs services dans des situations tendant à promouvoir les comportements homosexuels, les unions de même sexe, et le « mariage » homosexuel.

Bien que l'Union européenne elle-même n'ait pas été en mesure d'adopter ce projet de loi controversé, elle a néanmoins contraint les pays candidats éventuels à s'y plier, y compris la Serbie et la Moldavie. Plus récemment, la Commission a échoué dans sa tentative de forcer l'Ukraine à adopter sa législation ; mais les médias et Bruxelles ont fini par monter en épingle ce rejet comme étant celui des valeurs occidentales, ce qui a conduit au renversement du gouvernement.

La liberté de pensée, de conscience et de religion a également été mise à mal au niveau de la Commission européenne, lorsque deux candidats de valeur ont été honteusement vilipendés pour avoir professé des opinions en cohérence avec leur foi catholique. En 2004, au cours d'auditions destinées à le confirmer dans sa gestion du portefeuille de commissaire à la Justice, la Liberté et la Sécurité, Rocco Buttiglione fut questionné sans ménagements par le Comité des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures, sur sa foi catholique, sa perception du comportement homosexuel, sa définition de la famille. La sincérité de sa foi a déclenché un violent orage d'opposition antichrétienne, avec menaces de voter contre l'ensemble de la Commission, et retrait subséquent de tous les candidats à la Commission le 11 octobre 2004.

Le Docteur Tonio Borg, en 2013, a subi une attaque similaire lors de son audition de confirmation pour le portefeuille de la Santé et des biens de consommation. Selon la Fédération humaniste européenne, « sa nomination serait une honte pour l'Union européenne ». Comme ils ont expliqué au président de la Commission européenne, ils sont « tout à fait convaincus que d'autres candidats, qui reflètent mieux les valeurs européennes [c.-à-d. les leurs], pourraient être nommés ». L'organisation militante homosexuelle ILGA-Europe et l'International Planned Parenthood Federation ont pareillement déclaré que les vues du Dr Borg sont « résolument conservatrices et dépassées ». Bien qu'ils soient obligés d'admettre que son point de vue chrétien « n'a pas nécessairement de rapport avec une compétence relative aux problèmes de l'UE », ils soutiennent que le Dr Borg « considère ses convictions arrêtées comme des “questions de conscience”, ce qui l'empêche d'être un commissaire impartial – en particulier dans la gestion du portefeuille de la santé publique ». Mais contrairement à Buttiglione, le Dr Borg a été de justesse confirmé dans son poste.

Tandis qu’une proportion toujours importante d'Européens reste chrétienne, ou attachée aux valeurs chrétiennes, il est tout à fait troublant que deux grandes institutions européennes manifestent un tel mépris envers la conception chrétienne du monde, et envers ceux qui la partagent. Eurodéputée néerlandaise, Sophie In't Veld, en critiquant M. Borg après son audience de la Commission, a résumé l'attitude générale d'un grand nombre d'acteurs des institutions européennes : « Tonio Borg a déclaré qu'il n’abandonnera pas son point de vue et je suis fermement opposé à lui – son Europe n'est pas mon Europe. » Dans les institutions européennes, l'idéologie a remplacé la démocratie : l'Europe de Bruxelles et de Strasbourg est de moins en moins celle de ses citoyens.

Roger Kiska

Juriste et avocat slovaque, spécialiste du droit européen, Roger Kiska, a été conseiller juridique au Centre européen pour le droit et la justice (l’ECLJ de notre ami Grégor Puppinck) ; il est maintenant l’un des piliers de l’Alliance Defending Freedom, organisation créée en 1994 réunissant juristes et avocats chrétiens qui défend la liberté des peuples à vivre leur foi, le caractère sacré de la vie, le mariage et la famille ; elle est habilitée à intervenir auprès de la Cour européenne des droits de l’homme (cf. www.alliancedefendingfreedom.org/).


(1) Cette observation a été signalée au niveau intergouvernemental par l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Voir : OSCE/ODHIR, Intolerance and Discrimination Against Christians : Focusing on Exclusion, Marginalization, and Denial of Rights, 4 mars 2009. http://www.osce.org/odihr/40543. Le Parlement européen a aussi activement encouragé la prise de conscience de cette tendance. Le 2 octobre 2012, le Parti populaire européen et le Groupe des Conservateurs et Réformistes européens ont conjointement suspendu un séminaire au Parlement européen consacré exclusivement à la question de l'intolérance et de la discrimination contre les chrétiens. L'année dernière, le Parti populaire européen a organisé un séminaire semblable le 16 Mars 2011.
(2) Des exemples imputables au Conseil de l'Europe incluent : La résolution 1607 (2008) Access to Safe and Legal Abortions in Europe, Resolution 1309 (2004) European Strategy for the Promotion of Sexual and Reproductive Heath Rights. Un exemple imputable au Parlement européen comprend : P7_TA(2011)0544, the EU response to HIV/AIDS in the EU and neighbouring countries, midterm review of Commission Communication. Plusieurs autres rapports et résolutions de l'APCE et du Parlement européen proposés au cours des trois dernières années ont été rejetés ou modifiés au point de perdre leurs raisons d’être, y compris les rapports du Parlement européen par Edite Estrella et deux rapports de l’APCE par Christine McCafferty.
(3) Voir : European Dignity Watch, The Funding of Abortion through EU Development Aid : An Analysis of EU’s Sexual and Reproductive Health Policy, http://www.europeandignitywatch.org/day-to-day/read-excerpts.html.
(4) Oliver Brüstle v. Greenpeace e.V., Case C-34/10, 18 October 2011. Disponible à : http://curia.europa.eu/jurisp/cgi-bin/form.pl?lang=EN&Submit=rechercher&numaff=C-34/10.
(5) http://www.consilium.europa.eu/press.
(6) Rapport du trésorier sur les comptes de l'ILGA-Europe pour 12 mois jusqu'au 31 décembre 2012 ; http://www.turtlebayandbeyond.org/2011/homosexuality/the-european-commissions-sock-puppet-should-ilgaeurope-lose-its-consultative-status-at-ecosoc/ ; http://c-fam.org/en/2011/7083-homosexual-lobby-group-fundedmostly-by-governments.
(7) http://c-fam.org/en/2011/7083-homosexual-lobby-group-funded-mostly-by-governments.
(8) Voir : Jeff Fountain, “A Christian Europe(an) : The Forgotten Vision of Robert Schumann,” Encounters Mission Journal, Issue 36, March 2011, p.1.
(9) Voir e.g. : God Missing from EU Constitution, BBC News World Edition, 6 February 2003. http://news.bbc.co.uk/2/hi/europe/2734345.stm.
(10) Voir Commission des Communautés européennes, Bruxelles, 25.11.1999, COM(1999) 565 final, 1999/0225 (CNS), p.8.

Première publication : La Nef, numéro de mai 2014

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