L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE
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L'Europe des différences ou rien



Une "union sans cesse plus étroite". Voilà l'objectif explicite que poursuivent les gouvernements de gauche et de droite ayant signé les traités européens actuels jusqu'à celui de Lisbonne. L'union pour l'union qui, à force d'être étroite, tend inévitablement à la substitution de la diversité nationale et culturelle de l'Europe par quelque chose d'autre. Une destruction qui se veut créatrice. Un nivellement qui se prétend fécond. Une uniformisation qui finirait par nous être profitable. Mais de quoi ? A l'heure où le politiquement correct n'a que le mot "diversité" à la bouche, on se demande bien comment il peut soutenir en même temps la "purée de marrons" dans laquelle les nations d'Europe ont décidé de se dissoudre. « Chaque peuple est différent des autres, avec sa personnalité incomparable, inaltérable, irréductible. Si vous voulez que des nations s’unissent, ne cherchez pas à les intégrer comme on intègre des marrons dans une purée de marrons. » (Charles de Gaulle, Mémoires d’Espoir, 1970). Contre l'unification sans fond et sans fin en cours, le Professeur de philosophie Chantal Delsol nous rappelle les vertus d'une Europe de la diversité, qui "a toujours été le motif principal de sa grandeur".


L'Europe des différences ou rien

L'Europe de la diversité

Selon une acception courante, la diversité ne produirait que guerre et inégalités. En réalité, la diversité de l'Europe a toujours été le motif principal de sa grandeur. Quand Max Weber et Joseph Needham se demandent pourquoi la Chine n'a pas profité de ses découvertes pour dominer le monde alors que l'Europe a en fait prospéré en se basant sur les découvertes chinoises, leur réponse tient dans la rationalité européenne. Pourtant, après guerre, une autre cause de la grandeur de l'Europe est invoquée : Denis de Rougemont, Jacques Pirenne et surtout Federico Chabot expliquent que c'est la diversité qui a été la force de l'Europe. La diversité engendre en effet essentiellement trois choses : l'exemple, la sauvegarde et la complémentarité.

par Chantal Millon-Delsol*

1. La diversité engendre les exemplae (exemples romains) c'est-à-dire des particularités vivantes (personnes, organisations, institutions ou coutumes) qui répondent à des questions qui sont posées à toutes les sociétés et qui semblent donner des résultats meilleurs eu égard aux fins qui sont recherchées. Il faut deux conditions à l'existence de ces exemplae : que la diversité elle-même existe et que les sociétés soient considérées comme nanties des mêmes problèmes et inquiétudes, et de la même idée analogue du bien. L'examplae pousse à engager un processus d'imitation de ce qui réussit. Claudia Moatti dans son ouvrage La raison de Rome décrit le lent processus de désagrégation de Rome initié au premier siècle avant JC et par lequel les exemplae sont remplacés par des listes de règles, ce qui contribue à détruire l'esprit romain en le momifiant, l'unifiant et le centralisant. De même, on éduque par le biais des exemplae. Le regard porté sur les autres engendre les idées de transformation.
 
2. La diversité permet la sauvegarde. Dans un système unitaire et moniste, si l'invention originale n'est pas agréée par le pouvoir, elle est interdite dans tout le système. Lorsque dans un espace de cultures semblables, les contrées sont indépendantes et toutes libres de leur organisation politique, il arrive que certaines soient plus tolérantes que d'autres (l'Europe dans la majorité de son histoire). En Europe toujours les génies pourchassés ont pu trouver refuge dans un pays ou chez un prince voisin : De Dominis, Mgr Ciampoli, Juan Luis Vives, Komensky... L'Emile de Rousseau a survécu grâce à l'Espagne, alors qu'il était brûlé à Paris ou à Genève.

3. La diversité permet seule la complémentarité. La diversité admet d'emblée que le monde humain est composé de paradoxes. Aristote opposait l'unisson et l'harmonie et pour évoquer la légitimité de la diversité sociale, il pensait à un concert. La conviction selon laquelle les hommes sont capables de dépasser la cacophonie pour atteindre l'harmonie nous vient des Grecs qui ont inventé la dialectique, et plus tard des chrétiens qui ont affirmé que la vérité universelle et unique se trouve dans une quête permanente et non pas dans un triomphe du monde immanent : la vérité n'est pas d'ici. Alexandre Koyré montre bien que la cosmologie scientifique moderne est née au 16ème et au 17ème siècles des débats houleux entre Copernic le Polonais, Brahé le Danois et Kepler l'Allemand. Tous ces scientifiques travaillent les uns par rapport aux autres, dans une sorte d'opposition et de connivence. Pour arriver à cette conquête scientifique, il fallait que les esprits soient différents, que les visions soient différentes. De même Galilée a pu découvrir des planètes inconnues grâce à des lunettes que seuls les Hollandais savaient fabriquer. Ici encore c'est la diversité qui permet la complémentarité.

Nombre d'auteurs ont souligné que cette diversité était essentielle pour la grandeur : Machiavel, Montesquieu ou encore Guizot. L'Europe a connu un développement fulgurant parce qu'elle était un bouillonnement de diversité. La doctrine dite de l'équilibre européen, élaborée au 16ème siècle à l'époque de Laurent le Magnifique et de Machiavel en Italie, prône la coexistence d'entités à peu près égales mais diverses : on essaie d'échapper à une monarchie européenne et préserver la grandeur de l'Europe grâce à la diversité.

La doctrine opposée est élaborée par le Français Pierre Dubois (14ème siècle) et veut une Europe unitaire dans un souci d'extinction de la guerre, mais au prix de l'extinction de la diversité. Cette vision procède donc d'une hantise du " désordre " issu de la variété européenne et d'une admiration de la centralisation, comme celle de la Chine. De ces deux doctrines la première est préférable mais le problème est qu'elle a disparu. Citons Jacques Delors qui pouvait dire en 1999 : " L'Europe est une construction à allure technocratique et progressant sous l'égide d'une sorte de despotisme doux et éclairé ". Il vaut sans doute mieux renoncer à l'Europe plutôt que de devoir construire une Europe nivelée.


Chantal Millon-Delsol est professeur de philosophie à l'Université de Marne-la-Vallée, directrice du Centre d'Études Européennes. (Journées de l’Université d’Eté de la Nouvelle Economie, 2006. Publication originale de Libres.org)


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