L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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L'Europe de de Gaulle plutôt que celle de Monnet



Membre de notre "Collectif pour une confédération des Etats d'Europe" (non-2005), Pierre Maillard, ambassadeur de France, ancien conseiller diplomatique du général de Gaulle, vient de publier "La Constitution et la Turquie. L’Europe et de Gaulle trahis" aux éditions F.-X. de Guibert. Il a accordé à la revue Libres cet entretien reproduit ici et par nos amis de la Revue républicaine.




L'Europe de de Gaulle plutôt que celle de Monnet

"Depuis Maastricht, la locomotive continue à foncer et elle va dans le mur"


Libres. — De 1959 à 1964, vous avez été conseiller diplomatique du général de Gaulle. Et récemment vous vous êtes clairement engagé contre la ratification du traité de Bruxelles instituant une Constitution pour l’Union européenne. Que pensez-vous de ceux qui, à l’UMP notamment, ont fait campagne pour le Oui tout en se servant de l’étiquette « gaulliste » ?


Pierre Maillard. — Nous assistons depuis longtemps déjà à une véritable usurpation du gaullisme de la part de personnalités ou d’hommes politiques qui non seulement n’ont pas connu le Général, mais qui n’ont même pas pris la peine de lire ses écrits, ni a fortiori ceux, nombreux, dans lesquels étaient précisées ses pensées, qu’il s’agisse du domaine intérieur ou du domaine extérieur. J’ai moi-même œuvré en ce sens à travers deux ouvrages, l’un paru en 1991 et réactualisé en 2002 sur la politique allemande, politique à laquelle j’ai été étroitement associé, et l’autre intitulé De Gaulle et l’Europe publié en 1995. Dans ces ouvrages et dans d’autres, bien des références auraient pu être puisées pour ceux qui le voulaient. Il y a donc là, je le répète, un véritable déni de vérité. S’agissant de la Constitution européenne, il n’est pas moins clair, contrairement à certaines allégations des tenants du Oui, et même, je dois dire, à certaines déclarations du chef de l’Etat lui-même, que le Général n’aurait jamais accepté de donner son aval à un ensemble de dispositions dont la caractéristique principale est de comporter les plus graves altérations à l’indépendance de la France, indépendance dont il se voulait le gardien rigoureux. Nous sommes donc là face à une falsification délibérée de la pensée gaulliste de la part de certains qu’ils soient journalistes, éditorialistes ou hommes politiques.


L. — Ceux-là prétendent, pour nous convaincre, que le Général a bien accepté en son temps le traité de Rome ; pourtant ils omettent de dire que le Général n’est revenu au pouvoir qu’en 1958 et que donc le Traité s’est imposé à lui ; ils omettent de dire encore que le Général lutta ferme pour adjoindre au traité une Politique agricole commune et y réduire la règle de l’unanimité. En vérité, il me semble que Charles de Gaulle ne souhaita la construction européenne que dans la mesure où elle servait les intérêts français, et que toute son action consista à se saisir du projet européen comme levier d’Archimède pour la France. Cette vision des choses n’est-elle pas exagérée ?


P. M. — Elle ne l’est pas fondamentalement, mais elle appelle tout de même de sérieuses nuances. Il serait excessif de dire que le Traité de Rome ait été imposé au Général, d’abord parce que le Général ne se laissait jamais rien « imposer », et ensuite parce que s’il a accepté le Traité il l’a fait après une réflexion approfondie, contrairement d’ailleurs à ce que pensaient ceux qui, comme Michel Debré, estimaient qu’il le rejetterait, comme il avait rejeté la CED. Il a accepté le Traité car, vous n’avez pas tort de le dire, celui-ci comportait selon lui de réels avantages pour les intérêts de la France et pour l’économie française, à la faveur notamment de la suppression d’un certain nombre de barrières économiques intérieures préjudiciables à son essor, mais je dois aussi souligner, et c’est ce qui appelle une certaine correction à vos propos, qu’il n’était pas du tout hostile à l’instauration d’une coopération réelle entre les six pays que comportait alors l’Europe occidentale, estimant au contraire même très nécessaire qu’ils s’associassent étroitement et tirent aussi bénéfice de la complémentarité de leurs potentiels. Il avait donc à cet égard une vision plus large que rapportée aux seuls intérêts de la France, et qui faisait selon lui la valeur du traité de Rome. Cela évidemment ne signifiait pas que pour autant il était prêt à accepter ni l’omission de l’agriculture, question essentielle pour la France, ni la mise en œuvre de certaines arrière-pensées qui avaient présidé à la création de ce Marché commun, notamment de la part des adeptes de Jean Monnet, ni enfin, cela va de soi, toute dérive vers un début de supranationalité. D’où son total refus des prétentions de la Commission de Bruxelles à s’ériger comme un véritable gouvernement. Je résumerai ces indications par la formule : « Tout le Traité de Rome, mais rien que le Traité de Rome. »


L. — D’aucuns prétendent aussi — là aussi pour mieux abuser les Français — que la question de l’entrée de la Turquie dans l’Europe était envisagée favorablement par de Gaulle qui même aurait fait à ce propos des promesses aux autorités turques en 1963. Vous étiez alors aux premières loges. Qu’en était-il exactement ?


P. M. — C’est là un autre bel exemple de falsification extrêmement choquante et qui dépasse en outre le seul problème turc puisqu’on invoque ici des prises de position du Général qui n’ont jamais eu lieu. La question de la Turquie s’est en effet posée à la fin des années 50 dans le contexte des difficultés économiques et financières sérieuses de ce pays et considérant aussi son rôle stratégique face à la menace soviétique. D’où résulta sa demande d’aide économique et financière que les pays d’Europe occidentale, et naturellement les Etats-Unis, estimèrent devoir lui apporter. Cela se manifesta en partie par un projet, limité aux six pays d’Europe occidentale, non pas d’inclusion dans le système qu’ils commençaient à construire, mais d’association, selon les procédures qu’impliquait cette formule en vertu des dispositions du Traité de Rome. C’est cette décision d’association qui fut prise collectivement aux termes d’un accord conclu à Ankara en octobre 1963, ouvrant ce qu’on appelle la période préparatoire à l’association, avec les mesures qui en découlaient. Ce type d’accord, il faut le souligner, n’était nullement limité à la Turquie, mais était conçu pour s’appliquer à bien d’autres pays, notamment du pourtour méditerranéen ou de l’Afrique. Il ne comportait donc aucune promesse particulière et c’est naturellement sans aucune difficulté que, tant le général de Gaulle que le chancelier Adenauer, l’approuvèrent et l’acceptèrent. Une autre raison était que le Marché commun, alors à ses débuts, se trouvait en rivalité avec une autre organisation patronnée par l’Angleterre, l’AELE, groupant alors le Portugal, l’Autriche et autres pays nordiques, et qu’un rapprochement avec la Turquie, comme c’eût été le cas avec tout autre pays, le valorisait et accroissait son poids. Il faut enfin souligner que les dispositions en question se situaient sur un plan purement économique, comme l’était d’ailleurs, aux yeux du Général, le Marché commun lui-même, et n’impliquaient donc rien d’autre sur le plan politique ! Bien entendu, cela n’empêchait nullement les sentiments de sympathie que le Général pouvait porter à la Turquie et qu’il avait portés spécialement à l’œuvre d’Atatürk. Le temps passa et on en vint aux deux voyages officiels, celui de 1967 du président Sunay à Paris et celui d’octobre 1968 du général de Gaulle en Turquie. Si l’un et l’autre furent marqués par des propos chaleureux et de multiples promesses de collaboration dans divers domaines, ils ne s’accompagnèrent d’aucune revendication particulière concernant la relation spécifique de la Turquie avec le Marché commun, d’autant qu’à cette époque l’idée d’une organisation appelée à, ou supposée compléter le Traité de Rome, avait depuis longtemps cessé de susciter les espoirs ou plutôt l’intérêt du Général. Celui-ci se borna donc à consentir, sans objection, à ce que l’on passe du stade dit « préparatoire » de l’Association au stade dit « transitoire », supposée être la dernière étape avant l’inclusion ultérieure de la Turquie dans le Marché commun. Il résulte de ces observations qu’il ne fut jamais question, pour de Gaulle, d’une entrée de la Turquie dans un système politique tel qu’imaginé aujourd’hui, qui d’ailleurs eut été contraire à ses conceptions. Il lui arrivait même de dire que si la Turquie avait un « pied » en Europe, et si son influence historique sur une partie de celle-ci — quoique résultant avant tout d’une conquête militaire, souvent d ‘ailleurs assortie de massacres —, avait été incontestable, la Turquie pour beaucoup de raisons n’avait pas les caractéristiques d’un pays « européen » — ce qu’était par contre à ses yeux la Russie ! — et restait un membre de la Communauté des pays du Proche-Orient, appartenance soulignée d’ailleurs autant par sa religion que par ses données économiques. Elle pouvait donc certes être un allié, mais n’avait aucune vocation particulière à devenir membre de plein droit d’une communauté politique ou d’une « union européenne », si celle-ci devait voir le jour.


L. — Charles de Gaulle a souhaité construire l’Europe autour du couple franco-allemand et longtemps la construction européenne s’est fondée sur cet équilibre entre la représentation allemande et la représentation française au sein des institutions européennes. C’était-là une règle, disons un principe fondateur. Aujourd’hui, cet équilibre est rompu au profit de l’Allemagne. Quelle peut être alors l’évolution de l’Europe et quelle place peut tenir la France dans cet ensemble ?


P. M. — Vous avez raison de dire que pour de Gaulle le couple franco-allemand a été un élément essentiel de sa conception de l’Europe à construire ; il l’a même défini à maintes reprises comme le socle de l’Europe, estimant que, sans cette entente, il n’y aurait même pas d’Europe possible, et vous n’avez pas moins raison de dire que pour lui cette entente n’avait jamais été conçue dans une perspective d’inégalité des partenaires mais au contraire dans celle d’un équilibre fondamental. Il considérait que le déséquilibre des capacités françaises et allemandes qui s’étaient accentué au cours du XIXe siècle, confirmé par la défaite de 1870 et par l’essor économique de l’Allemagne d’alors, puis renouvelée après la guerre de 14, avait été un élément important dans l’antagonisme des deux pays. Cet équilibre nécessaire, il ne le concevait cependant pas de façon mécanique et sur tous les plans ; il admettait que sur certains points, par exemple dans le domaine économique, la force de la France en matière agricole compense un peu certaines de ses insuffisances industrielles vis-à-vis d’un partenaire allemand dont il connaissait les capacités à cet égard. Ce qui évidemment ne l’empêchait pas de vouloir développer aussi le potentiel industriel de la France. Enfin devait participer aussi à cette notion d’équilibre le fait pour la France de posséder une force atomique propre que l’Allemagne n’avait pas et ne devait pas avoir. Il y avait donc chez lui une conception certes rigoureuse mais néanmoins « ouverte » de l’équilibre. En même temps, il n’ignorait pas que cet équilibre n’était pas une donnée fixe mais conditionnée par le temps, ainsi que par les vicissitudes de la politique des deux pays. Il s’agissait donc d’une exigence appelant uns constante vigilance, mais aussi relevant de conditions qui pouvaient être temporaires. Deux exemples de cette relativisation sont donnés d’une part, s’agissant de la France, par le choc ayant résulté des évènements de 1968 et, pour l’Allemagne par la réunification, celle-ci ayant à l’époque conforté un accroissement décisif et inquiétant de la puissance allemande. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on a conçu l’euro supposé empêcher la suprématie absolue du mark. Ce qui s’est passé depuis démontre cependant que nos préoccupations d’alors étaient sans doute notoirement excessives puisque la réunification elle-même, plus qu’un avantage, s’est révélée être un poids financier énorme entraînant d’importantes difficultés d’adaptation entre les populations de RDA et de RFA. Notons aussi l’effondrement démographique de l’Allemagne, presque unique en Europe par son ampleur. Sans oublier ses graves difficultés économiques et sociales présentes. Tout cela justifie la conception du Général d’une vision rigoureuse de l’équilibre mais sage étendue dans le temps.


L. — De Gaulle souhaitait, souvent seul contre tous les autres dirigeants européens, une « Europe européenne », c’est-à-dire non inféodée aux Américains. Aujourd’hui, on constate que la plupart des pays d’Europe centrale et orientale entrants dans l’Union sont les meilleurs soutiens, et parfois les meilleurs relais, de la politique américaine en Europe. Dans ces conditions, « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » est-elle viable ?


P. M. — On a beaucoup parlé de cette conception de l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural », conception qu’il a formulé maintes fois et qui à l’époque semblait à tous parfaitement utopique. Ceci dit, il n’a jamais vraiment instrumentalisé cette conception parce qu’il la pensait lointaine, tout en l’estimant utile et même nécessaire. Cette conception avait en réalité deux volets : il y avait la Russie, il y avait les pays d’Europe de l’Est. S’agissant de la Russie, il est vrai que le Général considérai que géographiquement et historiquement elle faisait partie de l’Europe, oubliant aussi « volontairement » ses possessions asiatiques et caucasiennes, et de toute manière, vu sa taille propre, il n’envisageait certainement pas son entrée pure et simple, avec les droits qu’elle aurait comportée, dans un ensemble supposé homogène, pour lequel il refusait au demeurant le concept d’intégration. Il s’agissait donc pour lui, en l’espèce, d’une sorte de partenariat, incluant des entreprises à la fois politiques et techniques, partenariat qui lui paraissait au demeurant indispensable à l’équilibre global de l’Europe. La situation des pays de l’Est était différente. Leur vocation à une inclusion dans l’Europe était incontestable. Encore de Gaulle aurait-il pensé qu’en raison des sérieuses disparités de ces pays, disparités liées à notamment à l’héritage communiste, par rapport à ceux du Marché commun primitif, et depuis lors des Quinze, leur inclusion aurait dû être très progressive et comporter des modalités sérieusement différenciées. Autrement dit, l’élargissement de l’Europe, dans la perspective de son unité, ne constitue certes pas un problème facile. Il est non moins clair que la nouvelle politique américaine, comportant une pénétration économique intense de ces pays, l’activité de multiples ONG (qu’on a vu à l’œuvre en Ukraine), enfin l’inclusion immédiate des pays en question à l’OTAN, introduit un élément de dissociation supplémentaire. On en a vu d’ailleurs les effets lors des débats ayant précédé les opérations militaires des Etats-Unis contre l’Irak. L’unité parfaite de l’Europe, et son autonomie, qui d’ailleurs même au temps du général de Gaulle, n’était pas du goût des Américains, font l’objet de beaucoup de discours. Leurs réalisations hélas ne seront pas prochaines.


L. — Nous sommes quelques-uns à considérer — et ce fut notre raison de voter Non — qu’il est nécessaire aujourd’hui, non pas de réorienter la construction européenne (de la rendre par exemple plus « sociale ») mais de la refonder sur des bases confédérales.


P. M. — Je le crois profondément. Il est vain, en effet, de rafistoler. Depuis Maastricht, la locomotive continue à foncer et elle va dans le mur, le mur venant d’être révélé par le sursaut français. Le problème est que nous avons affaire à une technostructure bruxelloise dont la puissance est forte, les relais nombreux, les moyens financiers importants, qui manifeste une volonté farouche de continuer dans cette voie de l’intégration, ce qui ne facilite pas la nécessaire refondation. Celle-ci aurait d’abord réaffirmé que si l’on veut l’Europe, il faut qu’elle existe par elle-même, cette existence de l’Europe étant pour beaucoup mise en cause par le développement de l’idéologie mondialiste. Avec la mondialisation, l’ouverture des frontières, le libéralisme généralisé, l’Europe ne trouve plus sa justification. Par conséquent refonder l’Europe, c’est se situer par rapport au problème de la mondialisation, sachant en outre que l’ultralibéralisme qui l’inspire représente en fait un monopolisme américain. La refondation pose aussi d’autres questions : celle de la démocratie face à l’absence patente et scandaleuse de celle-ci au sein des institutions européennes, celle de la monnaie et de la politique monétaire, celle enfin du rôle et du contrôle des parlements nationaux. Quant aux principes, étant donné tous les atypismes dont nous avons parlé, ce ne peut être l’intégration. Il faudrait revenir à une Europe des Etats bâtie sur la coopération, et notamment celles renforcées pour les pays qui souhaitent aller plus loin dans certains domaines, le tout pouvant être englobé dans une unité dont le principe serait celui d’une Confédération et non d’une Fédération. Reste à savoir si cette refondation est possible ; or je ne suis pas du tout convaincu que ce soit dans ce sens que la technostructure actuelle, ainsi qu’un certain nombre de gouvernements européens, souhaitent aller, afin de prendre en compte à la fois l’évolution du monde et les aspirations des peuples européens à conserver ce qui a fait leur histoire, leur spécificité et leurs intérêts propres.


L. — Le Général considérait — c’est là une de ces citations les plus célèbres — qu’il y avait « un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde ». Le projet européen n’est-il pas restrictif pour la France ?


P. M. — Justement. La Constitution européenne niait la dimension mondiale de la politique française. Le résultat de la construction européenne et un des effets du projet de Constitution c’était d’enfermer nos dirigeants dans une préoccupation uniquement continentale, c’est-à-dire en évacuant ce qui constitue la vocation millénaire de la France et son rôle mondial. Il y a une vocation universaliste de la politique française, qui doit s’exprimer notamment, mais pas exclusivement, à travers la francophonie. C’est tout cela que la Constitution européenne allait bloquer, en réduisant les possibilités de la France à un pourcentage minime au sein du Conseil. Il en allait de même des conséquences redoutables qu’allait comporter la création d’un nouveau et puissant ministère de la diplomatie européenne, subordonnant dans la pratique tous ceux existants aujourd’hui, et, on peu le craindre, préludant à terme à l’abandon de notre siège privilégié au sein du Conseil de sécurité des Nations-Unies.


L. — Notre dossier porte aussi sur la modernité du gaullisme. Quelle serait selon vous aujourd’hui une politique étrangère véritablement gaulliste ?


P. M. — Vous ouvrez là une vaste perspective, dont il serait difficile d’explorer aujourd’hui tous les aspects. D’autant que, malgré tout, le contexte général du monde a un peu changé depuis le Général. En tous cas, le principe fondamental d’une politique étrangère se voulant à l’image de la doctrine de celui-ci ne saurait être autre qu’une volonté d’indépendance, qui bien entendu ne signifierait nullement ni un repli sur l’hexagone ni le refus de telle ou telle alliance, ou de telle ou telle coopération étroite avec d’autres pays selon les nécessités du moment. Un domaine privilégié pour l’application de ce principe est naturellement aujourd’hui la construction européenne, et donc, au vu des graves dérives que les successeurs de De Gaulle ont acceptées et dont le projet de Constitution était le dernier avatar, une véritable refondation de celle-ci, ou au moins son réaménagement, sur la base de coopérations renforcées avec les pays ayant des intérêts voisins ou identiques, n’excluent pas, certains même suggèrent au contraire la mise sur pied d’une structure confédérale globale. Outre ce domaine, la nouvelle politique dont vous parlez devrait défendre, me semble-t-il, étant donné les nouvelles tendances de la politique américaine (déjà en germe d’ailleurs au temps du Général) ainsi que la disparition des menaces militaires qui justifiaient alors quelque peu les liens étroits transatlantiques, un assouplissement sérieux de ceux-ci, c’est-à-dire avant tout notre sortie de l’OTAN, devenue aujourd’hui sur le plan mondial, l’instrument principal (avec l’économie) de la domination américaine. Il faudrait en premier lieu, me semble-t-il, et cela non pas seulement dans l’intérêt de la France mais dans celui de toute l’Europe, confirmer le début d’une réorientation de notre politique vers la Russie (dont j’ai dit plus haut ce que pensait de Gaulle), les motifs en étant autant politiques qu’économiques, et encourager la constitution d’une sorte d’axe Paris-Berlin-Moscou, amorcé au temps de la crise irakienne. Enfin, et pour rester dans ce qui est essentiel, une telle politique comporterait, partout dans le monde et spécialement dans les parties du monde représentant des zones d’influence traditionnelles, l’affirmation de nos intérêts et de nos vues spécifiques. J’évoquerai ici l’Extrême-Orient (et en particulier la Chine), le Proche-Orient, naturellement et avant tout l’Afrique, sans oublier la valorisation de notre langue et l’organisation — trop molle — de la francophonie, cette grande et belle entreprise. On dira : « mais nous n’en avons pas les moyens ! » en alléguant que nous ne représentons que 2% de la population de la planète. C’est là sans doute aussi la raison qui faisait dire à Monsieur Barnier, quand il était ministre des Affaires étrangères, qu’il fallait substituer la notion d’« influence » à celle d’« intérêt ». Il importe aux héritiers du gaullisme de réfuter cette modestie défaitiste, largement encouragée d’ailleurs par une propagande souvent étrangère. Les atouts de la France sur le plan mondial sont en effet loin d’être négligeables et son audience morale a pu encore se mesurer, à l’étonnement de beaucoup, à l’occasion de la crise irakienne. Le problème ici posé est avant tout celui d’une volonté politique, s’exerçant naturellement sur la base d’une posture systématique de relative indépendance, sans nier les interdépendances rendues nécessaires dans certains domaines par la situation du monde, et notamment pour la survie de la planète. Je vous rappellerai à ce sujet la belle formule du général de Gaulle, prononcée bien avant qu’il n’arrive au pouvoir, en 1922, devant les cadres de l’Ecole interarmées de Saint-Cyr : « On vous dira : ce sont les lois de l’Histoire. On vous l’expliquera savamment. Redressez-vous, messieurs, contre cette savante lâcheté. C’est plus qu’une sottise, c’est un pêché contre l’Esprit. »


Propos recueillis par Raphaël DARGENT.

Publication originale : revue Libres.


(Pierre MAILLARD, "La Constitution et la Turquie. L’Europe et de Gaulle trahis"

aux éditions F.-X. de Guibert : Commander; )


Lire aussi cet Extrait des Mémoires d'Espoir, Plon, 1970


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