L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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Crise et après-crise, par Alain Cotta



La crise de 1929 avait réduit le nombre de riches. Celle-ci crée une une classe de super-riches (en milliards de $). Il faut poser la question des commissions touchées par les banques lors de la construction des tours de Dubaï. On peut dire que le monde actuel est dirigé par 200 000 individus. Depuis 1950 les Américains vivent financés par le reste du monde. La crise n’est pas le fait des banques mais plutôt la conséquence directe de l’hégémonie américaine. Une crise qui marque la fin de cette hégémonie. L'Europe est condamnée à une très longue stagnation pour des raisons démographiques et sociologiques. Tout le monde a eu beau signaler qu’on ne peut faire une monnaie unique avec des États représentant des Nations fort différentes et donc des économies aussi divergentes : on se trouve bien au-delà de l’asymétrie.




Crise et après-crise, par Alain Cotta

Audition d’Alain COTTA Professeur à l’Université Paris-Dauphine*


La banque Goldman Sachs a été désignée comme bouc émissaire dans la crise. Or, il faut admettre que l’on est face à quelque chose de plus ample : c’est tout le système bancaire et financier américain qu’il faut incriminer.  Voyons quelques chiffres qui seront ici donnés en trillions de $ (1000 milliards de $) :
- le produit mondial est de 50 trillions
- le système financier -banques et assurances- a accumulé en 10 ans environ au moins 5 trillions de $ d’actifs douteux, pour ne pas dire toxiques ; ces actifs ne pouvant être remboursés.

I- Les origines de la crise

Incriminer le secteur financier est relativement simple. Or, derrière les entreprises, il y a des hommes. Depuis environ 20 ans, il y a des individus aux Etats-Unis qui sont certainement en connivence et qui forment une oligarchie constituée à l’époque par l’ex-président des Etats-Unis, Georges Bush père. Pour autant, cette oligarchie ne saurait être le véritable responsable de la crise car elle souhaite rester au pouvoir et/ou faire fortune. Pour se maintenir, cette oligarchie doit être en résonance avec le peuple.
Depuis 1950 les Américains vivent financés par le reste du monde (épargne nulle, balance très déficitaire) : les Américains « pompent » sur le reste du monde près de 3% du produit mondial. Ce produit est allé à l’ensemble de la population américaine avec les acquisitions de logements ou les dépenses de consommation.

Ainsi, on peut dire que la crise n’est pas le fait des banques mais plutôt la conséquence directe de l’hégémonie américaine. Les dépenses militaires qui se chiffrent à un trillion de $ représentent la somme totale de tous les autres budgets militaires du monde.

II- Contenu de la crise Quelles sont les analogies et les dissemblances avec la crise de 1929 ?

1. Des crises profondément différentes

On constate une crise limitée en France

- 1929, les produits nationaux ont chuté de 30%, alors que la crise actuelle n’a fait baisser les produits nationaux que de 3 ou 4%.
- il n’y a pas eu de déflation, pas de diminution des prix (maintien d’une très légère inflation : environ 1%).

2. Les ressemblances entre les crises de 1929 et actuelle

- ressemblance de fond : cette crise a crée des modifications dans les politiques économiques qui ont des conséquences sur l’après-crise.
- en 1929, on s’est enfoncé dans la crise en application des règles libérales. On peut, à l’instar des Marxistes dire qu’on est sorti de la crise de 29 par la guerre : le programme du New Deal en 38/39 n’avait eu aucune conséquence sur la sortie de crise.
- aujourd’hui, on a une application massive des théories de Keynes et l’application de politiques keynésiennes : 2 ou 3 trillions de $ ont été déversés par les Américains et les Chinois en moins de 18 mois. Ces politiques keynésiennes conduisent à des déficits publics très importants et à des endettements considérables. Les Libéraux sont inquiets de la montée des endettements.
- dernière ressemblance entre les crises de 1929 et de 2007, c’est qu’elles vont conduire à des profondes modifications de la société  mondiale : en 1929, l’univers était borné aux pays occidentaux, aujourd’hui, tout est planétaire. Il va y avoir une identité, le monde ne sera plus comme avant.

L’APRES-CRISE

Il y a un certain accord entre une grande majorité des économistes.

 I- Certitudes

1. le déplacement définitif du monde vers l’Orient, l’Extrême-Orient, soit vers l’Asie

Chine et Inde, pays qui vont croître de 8 à 10% pendant longtemps, c’est une certitude.

- l’Extrême-Orient va croître à 10 points par an.
- plusieurs comportements s’annoncent : la Chine est fermement décidée à expulser les États-Unis de ce continent. Elle a les moyens de la 5è flotte mondiale et le temps joue pour elle.

2. l’Europe est condamnée à une quasi-stagnation longue (0,5 à 1% de croissance) pour des raisons démographiques et sociologiques.

- les Européens sont assez satisfaits de cette quasi-stagnation ; les Français se sont adaptés. *cela vaut pour tous les pays européens : Allemagne, Angleterre.
- la concurrence de l’Asie rend toute l’évolution de l’industrie locale presque impossible à moins d’un protectionnisme non durable.

L’industrie européenne représente en pratique les 20 plus grandes entreprises dans chaque pays. Ces entreprises sont nomades, notre élite s’exporte.

 II- Incertitudes

Comment les Américains vont-ils réagir à l’après-crise, c’est-à-dire vont-ils accepter ou non de perdre leur hégémonie ?

2 écoles s’opposent : les optimistes et les pessimistes.

1. les optimistes.

a. les Américains se sont toujours adaptés, ils le font aujourd’hui : ils s’adaptent. Cela signifie que si on saisit leurs maisons, ils achètent des roulottes.
b. les Américains ont abandonné leur industrie aux Chinois mais peuvent créer des industries nouvelles dans le secteur de la biologie, l’informatique ou la santé et ainsi pourront réduire un chômage qui atteint 10% de la population et 20% des hommes de 25 à 50 ans.
c. l’industrie financière américaine va pouvoir se réformer : le plan Volker sur la régulation du secteur financier américain existe (on revient au Stigel Act de 1999, abrogé par Bill Clinton). Noter, cependant, que les groupes de pression vont désormais ne plus connaître de limites.
d. Obama est président

2. les pessimistes.

a. les Américains d’aujourd’hui ne sont pas les Américains d’hier : il y a eu une profonde modification de la composition de la population américaine avec une montée de la communauté noire (taux de natalité élevé) et massivement de la communauté des latino-américains. Les évangélistes tablent déjà sur une population majoritairement catholique en 2050.
b. si tant est que l’on crée de nouvelles industries, la formation universitaire est surtout faite d’étrangers, notamment chinois. Le rapatriement des élites chinoises sur leur territoire guette.
c. le système financier américain est-il vraiment prêt à se réguler ? Non ! En effet, deux membres de la Chambre des Représentants ont dit déjà que le plan Volker est mort : refus du Stigel Act. La question se pose en terme de pouvoirs : Goldman sachs a proposé de combler par l’emprunt le déficit grec. Il semblerait que la banque Godman Sachs n’ait pas demandé l’aval du Département américain avant de faire cette proposition.
d. Obama a beaucoup parlé et rien fait ! Il est fort à parier que sa réforme de la santé ne passera pas ;
e. usage de la violence. le pouvoir de l’armée américaine est très sérieux, c’est une armée en exercice dont les ressources ne sont pas comptées. Aussi, Barack Obama ne pourra pas vraiment se désengager.

CONCLUSION

La crise marque la fin de l’hégémonie américaine, mais comment les Américains vont-ils accepter la fin de cette hégémonie ?
Selon le scénario optimiste, ils l’accepteraient facilement.
Selon le scénario pessimiste, ils l’accepteront très difficilement et cela pourra conduire à des tensions.

Une incertitude persiste entre ces deux scénarios.


Débat avec l’assistance


Après avoir remercié chaleureusement le Professeur Alain Cotta pour son brillant exposé, Jacques Myard passe la parole à l’assistance.

Henri Fouquereau s’interroge sur les actifs toxiques, leur quantité actuellement en circulation.

Pour Alain Cotta,
- on ne sait pas combien il y en a et combien il reste de ces actifs toxiques. On croit que ces actifs toxiques ne valent rien. Ainsi, le bilan des grandes banques serait faux à concurrence d’un trillion de $. Si on leur impose une solvabilité avec des fonds propres, ils seront obligés de se recapitaliser.
- L’idée serait de substituer à l’endettement privé un endettement public. Autrefois on faisait fonctionner la planche à billets. Aujourd’hui la Banque centrale substitue l’endettement public à l’endettement privé.

Jacques Myard indique que la BCE a racheté des effets grecs par une mise en pension.
C’est pour cela que Goldman Sachs ne peut avoir contacté la Grèce sans passer par le Département d’État fait justement remarquer le Professeur Cotta

Quid de la crise de Dubaï s’interroge Raquel Grase ?

Le Professeur Cotta indique que la crise de 1929 a réduit le nombre de riches, alors que la dernière crise a crée une une classe de super-riches (en milliards de $). Il faut poser la question des commissions touchées par les banques lors de la construction des tours de Dubaï. Cette crise a donc vu la création de nouveaux riches. On peut dire que le monde actuel est dirigé par 200 000 individus.

Le Général Menu penche du côté des pessimistes. Il souhaite faire remarquer que plutôt que de parler du pouvoir des militaires aux États-Unis, il convient davantage de parler du pouvoir du complexe militaro-industriel et des groupes de pression. Ensuite, il penche pour un déplacement du centre de gravité vers la Chine qui va se faire au détriment des États-Unis. Quelle sera le comportement de cette majorité noire et latino-américaine ? Ces populations auront-elles envie d’intervenir en faveur des banques ? Un repli de la nation américaine comme la Chine est-il exclu ? Enfin, concernant la dette, on constate un déficit extraordinaire. Où est l’argent ?

Pour Alain Cotta, c’est la dette universelle ou perpétuelle qui, en soi, n’est pas un problème. Les créanciers sont français, il ne saurait y avoir de problème.

L’évolution des États-Unis montre bien, selon le Général Menu qu’il y aura une organisation bancaire qui va continuer de régner au-delà des frontières.

Claude Rochet constate effectivement l’existence de « super-riches » Il arrivera le moment où il faudra effacer la super dette avec l’inflation. Les Chinois qui excellent dans l’imitation semblent peu faits pour l’innovation, comment la Chine va t-elle évoluer ?

On peut parler de crise, mais ne commencera t-elle réellement avec la Lettonie ou la Grèce ?
Le Professeur Cotta remarque que si l’on finance le déficit grec, alors on financera le déficit letton ,puis celui du Portugal…

La solution consisterait à avoir une monnaie commune et non unique (sans la Lettonie, d’ailleurs).Ne s’y étant pas trompés, les États-Unis étaient favorables à l’élargissement de l’Union européenne.
Jacques Myard remarque également que l’élargissement s’est fait d’abord fait dans l’OTAN avant de se faire dans l’UE.

La Chine a nous réserver des surprises et on peut penser que le peuple américain moins extérieur.
Le monde arabo-musulman va s’affronter aux Chinois. Nous nous trouvons dans une période où le leadership américain est paralysé. On rentre dans un monde des puissances relatives.
Denis Herpeux souhaite savoir ce qu’il en est de la présence européenne pour contrecarrer l’hégémonie chinoise en Afrique ?

Jacques Myard insiste sur la nécessité de développer une coopération militaire active. C’est à partir de l’armée qu’il faut reconstruire indique le député en réponse à une remarque du Général Maurin concernant la démographie de ce continent.

A t-on encore les moyens financiers d’une coopération militaire en Afrique interroge Alain Cotta.
Pour Jacques Myard la coopération s’impose.

Pour Claude Rochet, la variable réside dans le crime : le produit criminel brut s’élève à 1500 milliards de dollars. Le net représente le blanchiment.

On pense que la drogue et la corruption ainsi que le produit des jeux représentent 10% du produit mondial précise Alain Cotta.

Pour Jacques Myard, c’est une question fondamentale : le terrorisme d’Al Qaeda se délite, mais une nouvelle forme de terrorisme apparaît. La question qu’il faut poser est celle du retour des États et du commandent par les politiques.

Henri Fouquereau souhaite étudier la question au plan intellectuel et de l’innovation. La masse d’innovation est en Chine. Le problème des Américains, c’est qu’ils n’ont plus rien gagné depuis 1945. Aussi, il faut reconnaître que c’est en Afrique, malgré les difficultés que se trouve l’avenir de la France.

Quid du choc asymétrique de la monnaie unique interroge Jacques Myard ?

Alain Cotta répète que tout le monde a eu beau signaler qu’on ne peut faire une monnaie unique avec des États représentant des Nations fort différentes et donc des économies aussi divergentes : on se trouve bien au-delà de l’asymétrie !

L’euro ne pourra résister, mais combien de temps ? Pour autant, est-ce que l’affaire grecque est d’une telle dimension ?

Les Anglais ont finalement très bien joué en ne rentrant pas dans l’euro

La croissance de la Chine s’élèvera de 8 à 10% pendant longtemps pour le Général Menu.

Pour conclure, le Professeur Cotta pense que cela durera encore 50 à 100 ans.


*Compte rendu de la réunion du Cercle Nation et République; du 3 février 2010


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