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Vendredi 21 Janvier 2005

Christine ou les infortunes de la vertu


A l’approche de l’échéance référendaire portant sur la ratification – ou non – du traité constitutionnel européen, la poursuite d’un déséquilibre manifeste entrerait en contradiction avec les règles d’équité rappelées par le Conseil constitutionnel. (...)A cet égard, l’édition du 18 janvier 2005, à laquelle participait le ministre délégué à l’industrie, Patrick Devedjian – lui même ardent défenseur du projet – est significative des «dérives » possibles.


Christine ou les infortunes de la vertu
France Europe Express est l’une des très rares émissions politiques à la télévision. Diffusée chaque mardi sur France 3, elle se propose en outre de traiter de l’Europe. A ce double titre, elle mérite attention.

Son animatrice principale, Christine Ockrent, ne fait nul mystère de son activisme enthousiaste en faveur de l’intégration européenne. C’est son droit. Ses invités ont jusqu’à présent été, plus souvent qu’à leur tour, des partisans – certes divers – de cette vision. A l’approche de l’échéance référendaire portant sur la ratification – ou non – du traité constitutionnel européen, la poursuite d’un déséquilibre manifeste entrerait en contradiction avec les règles d’équité rappelées par le Conseil constitutionnel.

Encore convient-il de s’intéresser non seulement aux invités, mais également aux «informations» qui sont délivrées, en marge du débat.

A cet égard, l’édition du 18 janvier 2005, à laquelle participait le ministre délégué à l’industrie, Patrick Devedjian – lui même ardent défenseur du projet – est significative des «dérives » possibles.

En fin d’émission, Mme Ockrent a annoncé une rubrique à ambition informative, qui se propose régulièrement de « décortiquer » tel ou tel point du projet constitutionnel, à l’attention des téléspectateurs « qui n’ont pas tous lu le texte » (à ce moment, gros plan fugace sur Patrick Devedjian, qui sourit aux anges et s’exclame « bien ! »).

C’est à ce titre que Mme Florence Deloge-Gaudé ( ? ? ?) était sollicitée par la rédaction de l’émission pour éclairer les électeurs sur la manière dont le projet traite des services publics. La mise en valeur de la qualité de l’intervenante – professeur à Sciences Politiques – ainsi que le contexte de son intervention était conçus pour suggérer une information « objective », en dehors de tout parti pris. Dès lors, ses propos n’en étaient que plus surprenants. Voici le script des premières phrases :

« Avec l’article III-122, les Français ont gagné une bataille en faveur des Services d’intérêt économique général. C’est ainsi qu’on appelle les services publics à Bruxelles. Ce qui est nouveau, dans l’article 122, c’est la deuxième phrase. Elle prévoit que l’on pourra, avec l’article 122, adopter une loi, à la majorité qualifiée, sur les services d’intérêt économique général (…) En définitive, l’article 122 constitue une avancée pour les partisans du service public. Car il permettrait à l’Union de légiférer (…) ».

Rarement aussi peu de phrases auront concentré autant d’affirmations contestables.

Première remarque : il est affirmé que « les Français ont gagné une bataille ». On sous-entend ici que les responsables politiques de notre pays avaient pour objectif de défendre et promouvoir les services publics. C’est un point de vue, et non une évidence. On peut légitimement soutenir le point de vue inverse. D’autant que l’actualité récente ne donne pas franchement le sentiment d’un gouvernement français actuel (pas plus que le précédent) engagé en faveur des services publics nationaux existants.

Deuxième remarque : l’affirmation selon laquelle, l’expression « services d’intérêt économique général » (SIEG) n’est autre que l’appellation bruxelloise des services publics, laisse pantois : si le vocable « public » a disparu, ce n’est pas du fait de l’inattention d’un malheureux traducteur. Les SIEG relèvent bien d’une logique fort différente de ce que nos compatriotes entendent par « service public à la française ».

Troisième remarque : l’idée majeure, exprimée dès la première phrase, et répétée, est celle de victoire, d’« avancée ». Or, l’intervenante précise elle-même par la suite que la formidable « novation » – l’adoption d’une loi garantissant « le cadre général et les principes de fonctionnement » des SIEG – est conditionnée par la volonté qu’auraient une majorité de pays de promouvoir ainsi les services publics. Or, quoi qu’on en pense sur le fond, l’existence d’une majorité (qui plus est qualifiée) de pays souhaitant aller dans ce sens est hautement improbable, aujourd’hui comme demain. S’il fallait une illustration de ce constat – qu’au demeurant, personne ne se risquerait à contester – il suffirait de se référer à la dite « stratégie de Lisbonne », adoptée unanimement au Conseil européen de mars 2000. Celle-ci, en passe d’être révisée en mars prochain, fait consensus parmi les gouvernements : pour promouvoir « l’économie la plus compétitive à l’horizon 2010 », il faut d’urgence et notamment, selon les Vingt-cinq, aiguiser les conditions de la concurrence, et accélérer la libéralisation de tous les secteurs régis jusqu’à présent par les services publics.

Dès lors, la brillante « victoire » vantée aux téléspectateurs n’a aucune chance de devenir réalité.

Quoiqu’il en soit et surtout, la prétention de présenter une opinion comme une «explication » objective est de nature à fausser l’équilibre et l’équité dans la perspective d’un choix éclairé des Français.

En fin d’émission a en outre été présenté un sondage portant sur les intentions de vote lors de la consultation référendaire.

Il y aurait naturellement beaucoup à dire quant au fond sur ce type de sondage.

Mais un point factuel mérite d’être relevé. La présentation orale des résultats dit mot à mot ceci : « 65% des Français diraient Oui à la constitution » si celle-ci avait lieu dimanche prochain. Or la phrase suivante précise que 61% des personnes interrogées s’abstiendraient ou n’ont pas fait leur choix. Il est donc parfaitement clair que les 65% évoqués pour le Oui ne concernent que les 39% qui ont exprimé un choix, positif ou négatif.

Dès lors, un élève de sixième calculerait sans mal que la phrase exacte serait « 25% des Français diraient Oui à la constitution » (39% X 65%, sans même évoquer le fait qu’il s’agit en réalité non des Français en général, mais des électeurs inscrits).

Prétendre que près de deux Français sur trois s’apprêteraient à voter Oui ne relève pas seulement d’un manque de rigueur arithmétique. Mais bien d’une contrevérité politique.
Vendredi 21 Janvier 2005

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