L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE
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Jeudi 5 Juin 2014

Les Européens face au défi de l'Islam


Après l'attentat antisémite de Bruxelles, l'ObsE ouvre le débat, avec le docteur Annie Laurent : "L’Islam prospère sur l’épuisement culturel et spirituel de l’Europe" répète-t-elle, au terme de sa dernière étude sur les musulmans d'Europe et l'approche européenne de la question musulmane. Aujourd'hui, l’Union européenne pousse au "compromis" entre la culture des sociétés d’accueil (européennes) et celle des populations immigrées. Au lieu de favoriser naturellement le primat de la culture dominante, laquelle bénéficierait à tous compte tenu de son origine chrétienne (non confessionnelle), c’est "l’intégration mutuelle" qui est aujourd'hui promue. Et cette approche ne peut conduire qu’à l’échec cuisant que l'on constate aujourd'hui.


crédits photo : Commission européenne
crédits photo : Commission européenne

par Annie Laurent, Docteur d'Etat en sciences politiques

L'Europe n’est plus ce continent très largement chrétien qu’il était encore jusqu’au milieu du XXème siècle, sociologiquement parlant du moins. Aujourd’hui, il se caractérise par un pluralisme religieux dont l’islam est l’une des composantes les plus marquantes. En effet, une importante minorité musulmane s’y affirme avec de plus en plus de visibilité, bousculant de la sorte un monde sécularisé et en crise d’identité. En même temps, cet islam est traversé par de multiples courants dont on ne sait pas lequel finira par l’emporter. Sur ce point, les Européens "de souche" ont un rôle important à jouer. L’islam est donc l’un des plus grands défis auxquels l’Europe actuelle est confrontée.
Voici ce qu’écrivait en 2001 le cardinal Giacomo Biffi, ancien archevêque de Bologne, sur cette immigration musulmane : « Le phénomène se présente lourd et grave ; et les problèmes qui en découlent – pour la société civile comme pour la communauté chrétienne – comportent beaucoup d’aspects nouveaux, doublés de complications inédites, ayant un fort impact sur la vie de nos populations ». Il ajoutait : « Nous sommes en présence d’une interpellation de l’histoire. Il faut l’affronter sans panique et sans superficialité » (1).
De fait, ce sont là les deux termes indispensables à un jugement équilibré et à des choix responsables. Il faut bannir la peur et l’irénisme, choisir la lucidité et le courage. Pour cela, il est essentiel de ne plus se laisser submerger ni par l’émotion ni par l’approche compassionnelle, mais de redonner sa juste place à la raison.
 
Plan
I – Présentation des musulmans en Europe
II – Peut-il y avoir un islam européen ?
III – Les erreurs des Etats européens
Conclusion -  Des solutions pour une Europe apaisée.



I – Présentation des musulmans d'Europe

1°/ Principales caractéristiques
 
a) Données démographiques
 
Combien y a-t-il de musulmans en Europe ? En 2007, leur nombre était estimé à 16 millions pour l’ensemble des 27 pays de l’Union européenne (UE). Certaines études prévoient qu’ils représenteront 8 % des habitants (ressortissants et résidents) en 2030 (2). Et si la Turquie intégrait l’UE, il faudrait y ajouter 76 millions de personnes. Compte tenu de sa population actuelle, ce pays occuperait la seconde place au Parlement de Strasbourg, juste après l’Allemagne (81 millions d’habitants). On mesure les conséquences que cela aurait sur les orientations communautaires en matière de diplomatie, de culture et de législation.

Il est cependant malaisé de fournir des indications précises car, dans certains Etats de l’UE, il est interdit de retenir les données confessionnelles dans les recensements, au nom de la laïcité et du respect des convictions religieuses. Il faut en outre tenir compte des immigrés clandestins dont on ne peut, par définition, préciser le nombre.
 
b) Des provenances diverses
 
L’origine des immigrés musulmans en Europe est très variée :
- Maghreb (berbère et arabe) ;
- Proche-Orient arabe ; Turquie, Russie, Caucase ; Asie centrale et Extrême-Orient (Iran, Afghanistan, Pakistan, Inde, Indonésie) ; Afrique sub-saharienne.
Il y a aussi des musulmans de souche européenne :
- Balkans : il s’agit là de musulmans islamisés pendant la domination ottomane (XIVème-XIXème siècles) ;
- Les Européens de l’Ouest convertis à l’islam aux XXème-XXIème siècles.
 
c) Le choix des pays d’émigration
 
En émigrant en Europe, les musulmans choisissent de préférence les pays avec lesquels leurs peuples ont entretenu des rapports durant la période coloniale ou bien en fonction du voisinage géographique. Ainsi, les Maghrébins émigrent plutôt vers la France, l’Italie et l’Espagne ; les Turcs vers l’Allemagne, l’Autriche et l’Alsace ; les Libanais, les Syriens et les Egyptiens vers la France (pour les francophones) et vers la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas (pour les anglophones) ; les ressortissants de la péninsule Arabique (Arabie-Séoudite, Yémen, divers émirats) vers la Grande-Bretagne ; les Indiens et les Pakistanais vers ce dernier pays ; les natifs d’Afrique subsaharienne vers la France, la Belgique, l’Italie, la Grande-Bretagne. En outre, de plus en plus de musulmans de toutes provenances s’établissent dans les pays scandinaves.
 
d) Diversités culturelles, cultuelles, juridiques, politiques
 
L’islam comme religion est un. Ses références essentielles sont le Coran et la Sunna (la Tradition mahométane). Mais il y a des manières différentes de comprendre l’islam et de le vivre. D’où la pertinence de la formule « L’islam est pluriel », à condition qu’elle ne serve pas à laisser penser qu’il y a plusieurs doctrines. En outre, le monde musulman est divisé en confessions antagonistes. Les deux principales sont le sunnisme et le chiisme. Mais il y a aussi l’alaouitisme, l’alévisme, le druzisme, l’ismaélisme, l’ibadisme, etc. Ces groupes hétérodoxes entretiennent un rapport beaucoup plus libre (et parfois très éloigné) avec le Coran et la Sunna que les sunnites et les chiites.

Dans leur conception et leur pratique de l’islam, les musulmans établis en Europe sont influencés par l’histoire de leur pays d’origine. A cet égard, on peut dresser les catégories suivantes :
- les pays ayant hérité de systèmes laïcs mis en place lors de l’époque coloniale et ceux où le soufisme (dimension mystique de l’islam) tient une place importante (Afrique noire),
- les sociétés dont l’islam imprègne toute la vie, publique et privée (Etats arabes, Asie centrale, certains pays d’Afrique noire comme le Nigeria, le Soudan, etc.),
- les Turcs, tiraillés entre le sunnisme inséparable de la « turcité », et la sécularisation héritée du système d’Atatürk,
- les Iraniens ayant quitté leur pays lors de la Révolution de 1979 : ils ont conservé la culture laïcisée héritée de la monarchie des Pahlavi.

 Il convient de noter que la grande majorité des musulmans d’Europe appartient au sunnisme. Mais celui-ci est traversé de multiples courants : certains sunnites vivent un islam tranquille, privatisé ; d’autres optent pour un islam idéologique, militant, prosélyte, voire djihadiste.

Quelles que soient sa diversité et les orientations de ses membres, l’islam n’est plus un facteur étranger à l’Europe mais une composante interne. Il ne se confond plus systématiquement avec l’immigration.
           
2°/ La réislamisation en marche
 
L’enracinement des musulmans dans l’Europe s’accompagne d’une réappropriation de la religion et de la culture islamiques. On observe une évolution très nette à cet égard. Les premiers immigrés, après la Seconde Guerre mondiale et au début de la décolonisation, venaient en célibataires, pour une période transitoire, en vue d’améliorer les conditions matérielles de leurs familles restées dans leurs pays où ils espéraient rentrer pour y finir leur vie. Ils n’avaient pas de revendications particulières sur le plan religieux et cultuel. Peu à peu, ils ont cependant bénéficié de mesures qui ont favorisé leur installation définitive et leur communautarisation : regroupement familial, assouplissement des lois sur la naturalisation, permis de construire des mosquées et de créer des associations, extension de l’abattage et de la commercialisation de la viande halal, et parfois, recours des tribunaux à la charia (loi islamique) pour juger des litiges concernant des musulmans, etc.

Un changement de perspective est ainsi apparu, illustré par cette remarque du cardinal Bernard Panafieu, ancien archevêque de Marseille, dans une conférence donnée à Paris il y a une dizaine d’années : « Naguère, nous rencontrions des musulmans, aujourd’hui nous rencontrons l’islam ». L’islam est devenu la deuxième religion en Europe après le christianisme (toutes confessions confondues).

Comme leurs coreligionnaires dans le monde entier, les musulmans d’Europe connaissent donc une réislamisation accélérée. Cette évolution entraîne une rupture avec la modernisation inspirée de l’Europe qui, de la fin du XIXème au début du XXème siècle et jusqu’aux années 1960, semblait devoir remplacer la conception et la pratique traditionnelles de l’islam en matière d’organisation politique et sociale ainsi que des mœurs. Il est utile pour notre réflexion de retracer les étapes qui ont conduit d’une tentative de modernisation à un retour vers un islam traditionnel et même rigoriste.

Au tournant des XIXème-XXème siècles, le Proche-Orient arabe, libéré de la tutelle turque, influencé par la Nahda (mouvement de renaissance culturelle arabe promu par des chrétiens libanais et syriens) et l’Europe, mais aussi par le kémalisme turc et la monarchie laïcisante d’Iran, tentait alors de donner la primauté à l’identité arabe et nationale par rapport à l’identité confessionnelle. Ainsi naquit le concept d’arabisme sur lequel s’appuyèrent aussi les mouvements de libération nationale. La Nahda inspira la création de plusieurs partis ou courants politiques tels que le Wafd (Délégation) puis le nassérisme en Egypte, le Baas (Résurgence) en Syrie, Irak et Liban, et le Parti populaire syrien en Syrie et au Liban.

Cependant, ces mouvements suscitèrent aussitôt des réactions de la part des adeptes de l’islam traditionnel. Ainsi, lorsqu’Ibn Séoud proclama le royaume d’Arabie-Séoudite, en 1928, il imposa le wahhabisme comme idéologie officielle. Le wahhabisme est le fruit de l’alliance conclue dans la seconde moitié du XVIIIème siècle entre un représentant de la lignée des Séoud avec le prédicateur Abdel Wahhab, relevant de la tradition hanbalite, la plus rigoriste des quatre écoles juridiques qui se partagent l’aire sunnite. La même année, Hassan El-Banna (instituteur égyptien, sunnite) créa dans son pays la confrérie des Frères musulmans en vue de contrer l’influence européenne. Son mouvement essaima très rapidement dans la plupart des pays de la région. Là où ils ont été déclarés hors-la-loi, les Frères musulmans, richement dotés par certains pays de la péninsule Arabique, ont pu diffuser leurs idées à travers leurs œuvres sociales et scolaires, domaines où l’Etat était souvent absent. Leur programme du « tout islam » comme remède aux maux dont souffrent les sociétés du Proche-Orient attire encore bien des musulmans malgré les revers subis ces derniers mois, dans le contexte des révoltes arabes. L’idéologie des Frères musulmans s’est en outre propagée dans la plupart des autres pays musulmans (non arabes) ainsi qu’au sein de certaines communautés musulmanes d’Europe. La confrérie est d’ailleurs officiellement représentée dans plusieurs pays européens, tels que la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Ainsi, deux types de tendances entraient en concurrence dans le monde arabo-musulman. 

La conjoncture géopolitique a également influencé le retour des musulmans à un islam traditionnel. De ce point de vue, 1967 représente une date-charnière. L’humiliante défaite des Arabes contre Israël lors de la guerre de Six Jours a été considérée par les élites islamistes comme le résultat d’un abandon de l’islam traditionnel. Pour elles, le seul remède consistait à revenir à cet islam qu’elles jugeaient corrompu par la culture européenne et plus largement occidentale. Dernière étape dans ce processus de réislamisation : la révolution fomentée par l’ayatollah Khomeyni en Iran (février 1979). Certes, cet événement est survenu en milieu chiite mais il a suscité un réveil général du monde islamique, d’autant plus que le nouvel Iran s’est investi dans la lutte contre Israël et le soutien à la cause palestinienne, à laquelle sont attachés la plupart des musulmans dans le monde. Téhéran n’a pas hésité à soutenir financièrement et militairement les mouvements palestiniens les plus extrémistes, tels que le Hamas.

Il convient de relever que, nonobstant les influences mentionnées ci-dessus, la tendance modernisante puis le retour à l’islam intégral, se sont d’abord produits dans des pays arabo-musulmans, ce qui n’est pas sans importance. Etant donné la valeur normative de l’arabité, en raison de son statut de berceau géographique, culturel, linguistique et historique de l’islam, les choix opérés par les sociétés arabes dans ces domaines influencent comme naturellement l’ensemble des musulmans dans le monde, y compris donc ceux qui ne sont pas Arabes. On peut dire que l’arabité donne le ton à tous et on le voit bien aujourd’hui où l’islam africain adopte de plus en plus la conception rigoriste qui prévaut dans les pays de la péninsule Arabique.

La réislamisation des musulmans d’Europe se manifeste de diverses manières. En voici quelques exemples.

- La pratique du culte est en constante augmentation. En France, au moins 70 % des musulmans observent le jeûne du Ramadan, ce qui est surprenant, compte tenu des contraintes qu’il impose et des difficultés qu’il y a à le pratiquer dans une société non islamique. Il est de plus en plus suivi par des non pratiquants habituels et par de jeunes élèves alors qu’il n’est obligatoire qu’à partir de l’âge de la puberté. C’est une pratique qui se vit en communauté, donc sous surveillance.

- La propagation du port des tenues vestimentaires traditionnelles par les femmes, notamment le « voile » sous toutes ses formes (y compris le voile intégral – niqab ou burqa – qui dissimule le visage). Cette pratique gagne de plus en plus les jeunes générations. Elle déconcerte ceux qui misaient sur les femmes pour faire évoluer l’islam en Europe.

On a longtemps voulu minimiser ces phénomènes de retour du religieux islamique en considérant que les musulmans d’Europe étaient aussi peu attachés à l’observance religieuse que les chrétiens. C’était pour rassurer, comme si, même sans le dire, on considérait qu’être musulman, assidu au culte et attaché à la doctrine, pouvait poser des problèmes à nos sociétés. Par ailleurs, les spécialistes de l’islam ont trop voulu réduire leurs analyses à la sociologie, sans tenir suffisamment compte des spécificités propres de l’identité musulmane. Ils ont ainsi oublié que les hommes sont façonnés par une culture, d’autant plus prégnante qu’elle est religieuse. Dans l’important discours qu’il prononça à l’UNESCO le 2 juin 1980, le pape Jean-Paul II insista d’ailleurs sur le lien fondamental entre culture et religion. Il s’agissait pour lui de rappeler tout ce que la culture européenne doit au christianisme. Mais la remarque vaut évidemment pour l’islam.

Depuis quelques années, certains intellectuels européens, lucides, éclairés et libres, admettent qu’une attitude privilégiant l’accueil inconditionnel de cette nouvelle religion et déterminée par une approche « laïcisante » ne permet pas d’appréhender la réalité islamique dans son exactitude et sa totalité. Elle ne permet pas de donner des réponses adéquates au défi présenté par l’islam puisque celui-ci est porteur d’un projet qui se veut à la fois social, politique et religieux : englobant, totalisant, voire totalitaire. Sur ce point aussi, le cardinal Biffi porte un regard lucide : « L’identification absolue entre religion et politique fait partie de la foi à laquelle les musulmans ne peuvent renoncer, même s’ils attendent prudemment pour la faire valoir d’être en situation de prépondérance » (3).

II – Peut-il y avoir un islam européen ?

On pourrait poser cette question ainsi : l’islam en Europe peut-il devenir un islam d’Europe ? Cette interrogation sous-entend le problème de l’intégration non seulement des musulmans en tant qu’individus mais aussi des principes et du système de valeurs qui fondent l’anthropologie et l’organisation de la vie sociale selon l’islam. Autrement dit, l’islam est-il compatible avec la civilisation européenne ? Peut-il s’y fondre sans se dénaturer ? C’est une question grave qui est ainsi posée. Pour promouvoir un islam européen, les musulmans, premiers acteurs concernés par cette perspective, seraient conduits à adopter des dispositions et des comportements étrangers à la doctrine et à la loi islamiques. A titre personnel, des musulmans peuvent souscrire à ces exigences – et beaucoup le font de leur plein gré - mais le système islamique  lui-même peut-il y adhérer sans se renier, sans risquer de disparaître par implosion ?

En l’état actuel, rien ne laisse entrevoir de réelles révisions capables de conduire à une européanisation de l’islam. Cela se vérifie dans deux domaines essentiels : l’anthropologie et l’organisation politico-sociale.
 
 
1°/ L’anthropologie 
 
La civilisation européenne a placé en son centre la personne, selon un concept hérité du regard chrétien sur l’homme. La notion de « personne », avec les droits qui lui sont reconnus, est d’origine biblique et plus spécialement chrétienne. Elle prend sa source dans le Dieu trinitaire, Un en trois Personnes, qui instaure une relation personnelle avec ses créatures humaines et donne à celles-ci une dignité inaliénable et inviolable. Il est utile de lire ce que le pape Benoît XVI écrivait à ce sujet : « La Sainte Ecriture affirme : “Dieu créa l’homme à Son image, à l’image de Dieu Il le créa, Il les créa homme et femme” (Genèse 1, 27). Parce qu’il est créé à l’image de Dieu, l’individu humain a la dignité de personne : il n’est pas seulement quelque chose mais quelqu’un, capable de se connaître, de se posséder, de se donner librement et d’entrer en communion avec d’autres personnes » (4).

Pour sa part, la doctrine coranique refuse d’accueillir la Révélation du Dieu trinitaire, réalité qu’elle combat même. Ce faisant, l’islam ignore le concept de « personne », aussi bien en Dieu que dans l’humanité. Le mot « personne » n’existe d’ailleurs pas dans le vocabulaire arabe, langue qui sert de référence à tous les musulmans puisqu’elle est celle du Coran. Confrontés à cette lacune de langage, les chrétiens du Proche-Orient, arabisés lors des conquêtes islamiques, à partir du VIIème siècle, ont conservé le mot ouqnoum, qui appartient au lexique araméen (la langue que parlait le Christ), pour traduire la « personne ». De point de vue musulman, il y a certes des individus, des gens (ahl), ce qui est une évidence, mais ils n’ont pas une dignité de « personne » au sens ontologique, c’est-à-dire inhérente à leur nature humaine d’êtres créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. Cette information est d’ailleurs absente du récit coranique de la création. Et le Coran insiste : « Dieu, rien ne Lui est semblable » (42, 11).

Selon l’islam, l’identité et la dignité de l’homme lui viennent de son état de musulman, c’est-à-dire d’être « soumis » à Dieu (ce que signifie le mot « musulman ») et de son appartenance à l’Oumma (la communauté des « vrais croyants », c’est-à-dire  des musulmans). Par ailleurs, l’Oumma prévaut sur l’homme comme le sous-entend l’étymologie de ce mot dont la racine est oum qui veut dire « mère » ou « matrice ». L’Oumma enferme le musulman dans un système fraternel qui le guide, le protège et le rassure mais où il n’est pas vraiment libre et responsable. Cependant, le musulman est fier de cette appartenance car Dieu, dans le Coran, présente l’Oumma comme « la meilleure Communauté suscitée pour les hommes » (3, 110). Un sentiment de supériorité ne peut que résulter d’une telle affirmation, si bien que, dans les sociétés islamiques, il n’y a, en principe, pas de place à l’auto-critique ou à l’examen de conscience collectif, comme c’est le cas dans les sociétés chrétiennes ou héritières du christianisme (l’Europe). Cette attitude se vérifie dans les rapports du monde musulman avec le reste du monde. La responsabilité de ses retards ou stagnations en matière de créativité culturelle et technique, par exemple, est le plus souvent attribuée aux « autres ».

De tout ce qui précède, il résulte que le musulman n’est pas sujet de droits fondamentaux attachés à sa nature, même si Dieu, dans sa souveraineté absolue, lui en octroie certains. Les droits de l’homme en islam ne découlent pas de sa dignité d’être raisonnable, libre et responsable ; ils découlent de l’arbitraire divin. En l’occurrence, le concept de « droits de l’homme » n’y est pas ontologique, c’est-à-dire inhérent à la nature profonde de l’être humain (l’islam ignore d’ailleurs la notion de loi naturelle), mais juridique. En fait, le musulman a plus de devoirs et d’obligations que de droits. L’islam confère au demeurant à la Loi (le licite et l’illicite, halal et haram) une importance primordiale qui dispense de la recherche du sens des actes humains.

L’une des conséquences de cette doctrine est que la fraternité humaine ne concerne en principe que les musulmans entre eux. L’islam est ségrégatif : à partir des notions de pureté et d’impureté, il opère une séparation, un clivage, comme un mur invisible, entre l’Oumma et le reste du monde. L’islam est également inégalitaire. Outre la supériorité de la communauté, le Coran envisage deux autres inégalités de principe :

- L’homme est supérieur à la femme : « Les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-ci au-dessus de celles-là » (4, 38) ;
- L’homme libre est supérieur à l’esclave : « Dieu a favorisé certains d’entre vous plus que d’autres dans la répartition de ses dons. Que ceux qui ont été favorisés ne reversent pas ce qui leur a été accordé à leurs esclaves au point que ceux-ci deviendraient leurs égaux » (16, 71).

Comment les Etats musulmans se situent-ils alors par rapport à la Déclaration Universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948 ? A l’exception de l’Arabie-Séoudite et du Yémen, la plupart d’entre eux y ont adhéré et l’ont ratifiée. Ils ont également signé les textes similaires qui ont suivi, notamment les Pactes relatifs aux droits économiques, sociaux et culturels, ainsi qu’aux droits civils et politiques adoptés le 16 décembre 1966 par l’Assemblée générale des Nations unies. Cependant, certains ont émis des réserves et la plupart des Etats musulmans signataires de ces documents internationaux n’ont pas accordé l’ensemble de leur législation avec les principes qu’ils émettent, en raison de leurs incompatibilités avec les principes sacrés de la charia (loi islamique).

Pour tenir compte de cette particularité, les instances représentatives du monde musulman ont élaboré des documents qui leur sont propres. Voici les principaux :
- La Déclaration universelle des droits de l’homme dans l’islam, rédigée par le Conseil islamique pour l’Europe et proclamée au siège de l’UNESCO, à Paris, en 1981 ;
- La Déclaration des droits de l’homme dans l’islam, approuvée en 1990 par l’Organisation de la Conférence islamique (OCI), dont le siège est à Djeddah (Arabie-Séoudite) et qui regroupe 57 Etats, arabes et non arabes ;
 - La Charte arabe des droits de l’homme, adoptée en 1994 par la Ligue des Etats arabes (22 membres), dont le siège est au Caire (Egypte).
           
Les grands principes reconnus universellement (liberté, dignité, égalité) sont souvent affirmés dans ces documents mais ils sont islamisés, comme le montre notamment la Déclaration de l’OCI. « Ces droits et libertés nous sont parvenus par le dernier Livre révélé ainsi que par l’Envoyé de Dieu pour parachever les précédents messages célestes [Torah et Evangile] » (Préambule). Ils sont soumis aux dispositions de la charia (art. 24), celle-ci étant « l’unique référence pour l’explication ou l’interprétation de l’un quelconque des articles contenus dans la présente Déclaration » (art. 25). L’affirmation des principes universels est donc contredite lorsque ces derniers abordent les droits au cas par cas. Ainsi en est-il lorsque la charia prescrit des peines inhumaines et dégradantes, contraires à la dignité de l’homme, telles que l’amputation de la main et du pied du voleur (Coran 5, 38) et la flagellation de l’adultère, homme ou femme (24, 2). Bien que présentés comme universels, ces textes sont en fait confessionnels dans la mesure où ils consacrent des inégalités religieuses, sociales et juridiques qui sont autant d’injustices. Nous retiendrons ici deux exemples significatifs de grande importance. 
 
a) Les rapports entre l’homme et la femme
 
Le principe de l’inégalité entre les sexes (cf. supra) s’applique surtout dans le cadre du mariage, qui est d’ailleurs l’état normal du musulman. « Celui qui se marie accomplit la moitié de la religion », aurait déclaré Mahomet. Cet impératif concerne surtout la femme. Comme pour tous les aspects de la vie, le mariage relève d’abord du droit : il s’agit d’un contrat de droit privé destiné à rendre licite l’acte sexuel. Sa finalité est d’accroître l’Oumma, d’où l’importance d’une procréation nombreuse. Ce qui explique aussi la permission de la polygamie, l’homme ayant le droit d’avoir quatre femmes en même temps (Coran 4, 3). Bien qu’interdite par le droit européen, la polygamie est pratiquée de facto, les diverses épouses étant le plus souvent présentées comme des parentes. La polygamie n’impose donc la fidélité qu’à l’épouse.

En islam, on se marie pour obéir à Dieu, pour se soumettre à sa volonté. La recherche du bonheur du conjoint, l’oblation réciproque, sont des concepts étrangers à la conception musulmane du mariage, même si, bien entendu, les sentiments ont leur place dans la relation matrimoniale. Mais, en fait, les époux ne sont pas invités à bâtir un projet commun et à se soutenir mutuellement par la charité. Ainsi, la notion de conjugalité est-elle absente d’une telle conception. Un verset coranique mentionne bien « les liens de tendresse et de miséricorde » entre époux (30, 21), mais le Livre saint autorise par ailleurs le mari à punir sa femme : « Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité ; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle si elles vous obéissent » (4, 34). De même, l’épouse doit se tenir en permanence à la disposition de son époux : « Vos femmes sont pour vous un champ de labour. Allez à vos champs, comme vous le voudrez » (2, 223).

En définitive, la femme en islam n’est pleinement considérée que lorsqu’elle est mère. Le Coran, qui demande le respect dû aux parents, insiste sur les sacrifices particuliers consentis par la mère, de la conception au sevrage (31, 14). On pourrait dire que l’enfantement est le djihad des femmes. Par leur fécondité, elles contribuent à l’accroissement de l’Oumma. La stérilité est souvent considérée comme un signe de malédiction divine et justifie le recours à la polygamie ou à la répudiation unilatérale (à l’initiative du seul mari). Même si, selon Mahomet, la rupture matrimoniale est « pour Dieu l’acte licite le plus abominable », elle n’est pas déconseillée par le Coran : « Si les époux se séparent, Dieu les enrichira tous deux de son abondance » (4, 130). Le Livre saint légifère d’ailleurs à son sujet avec beaucoup de minutie (2, 226-232. 236-237. 241 ; 4, 128-130 ; 33, 4. 49 ; 58, 2-4 ; 65, 1-2). Le Coran prévoit le cas où un mari regrette d’avoir répudié sa femme et il autorise les époux à reprendre la vie commune, mais pour que la femme redevienne « licite » (halal) à son mari, il faut auparavant qu’elle ait contracté une union avec un autre homme (2, 230). Cette prescription humiliante aurait pour but de limiter le recours à la répudiation.

Par ailleurs, le Coran comporte un empêchement matrimonial : « Ne mariez pas vos filles à des polythéistes-associateurs avant qu’ils croient » (2, 221) (5). Cette prescription résulte du fait que, dans la conception islamique, la religion se transmet par le père. Il ne faut alors pas courir le risque qu’un père non musulman élève ses enfants dans une autre religion que l’islam. Cela explique le nombre élevé de conversions à l’islam d’Européens non musulmans désirant épouser une musulmane. Les Etats qui ont modernisé leur législation en faveur de la femme (suppression de la polygamie en Turquie et en Tunisie) n’ont pas pu toucher à ce principe car il est très clairement exprimé dans le Coran et n’est assorti d’aucune limitation.

Les femmes musulmanes sont enfin tenues de porter un vêtement destiné à les distinguer des autres femmes et à prévenir l’éveil des passions susceptibles de troubler l’ordre public. Cette exigence est prescrite par le Coran : « O prophète ! Dis à tes femmes, à tes filles et aux femmes des croyants de relever leurs mantes [ou amples châles] sur elles ; on les reconnaîtra mieux et elles ne seront pas offensées » (33, 59). Pour autant, le Coran ne décrit aucune forme précise de vêtement et ne mentionne aucune partie du corps, ni les cheveux ni le visage. Ce sont les écoles juridiques (il en existe quatre dans l’islam sunnite) et les traditions locales qui ont conçu les divers types de tenues féminines, ce qui explique leur grande variété. La tenue la plus répandue est le hidjab (foulard serré autour de la tête de manière à ne pas laisser dépasser un cheveu), souvent – mais pas toujours – porté avec une robe dissimulant le corps. Ce mot signifie « tenture » ou « rideau » (de séparation). Précisément, il s’agit de séparer rigoureusement les hommes et les femmes dans l’espace public. Comment ne pas y voir l’expression d’une méfiance envers les femmes ? Et comment ne pas poser aussi la question du regard que l’islam porte sur l’homme, qui serait incapable de maîtrise de soi et de chasteté ?

Le voile intégral, qui est imposé aux femmes dans certaines contrées (burqa en Afghanistan, niqab dans les pays arabes et en Turquie), invite à une autre réflexion. N’exprime-t-il pas la négation de la femme en tant que personne ? Le visage est le reflet de la personne tout entière, y compris de son âme. C’est par lui que s’expriment ses sentiments ; il est le vecteur essentiel de la relation, donc le garant de la convivialité et de l’harmonie sociale.
Par ailleurs, ne voir dans le hidjab ou toute autre forme de « voile » qu’un élément religieux (comme la petite croix portée par des chrétiens autour du cou) est un piège dans lequel tombent trop souvent les dirigeants européens, ce qui les empêche de porter un regard lucide sur cette pratique (Comment interdire une prescription religieuse ?). Le « voile » islamique a aussi une signification politique. C’est un marqueur identitaire, un élément de conquête, qui sert à l’affirmation de l’islam dans l’espace public.

Enfin, la propagation actuelle du « voile » sous toutes ses formes, dans les pays de tradition musulmane comme ailleurs, notamment en Occident, s’inscrit dans le contexte du réveil islamique général. Il y a cinquante ans, le « voile » était l’exception, aujourd’hui il est la règle. Aux yeux de beaucoup de musulmans, hommes et femmes, il représente une réaction à une modernité occidentale perçue comme immorale et décadente. Face au règne publicitaire de la femme-objet, l’islam se vante d’offrir à la femme les moyens de protéger sa dignité et, en fait, sa féminité (6). Quoi il en soit, le « voile » isole la femme, freine son intégration et participe au communautarisme.
 
b) La liberté religieuse
 
La Déclaration universelle de 1948 stipule : "Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement de rites" (art. 18). Pour l’Eglise catholique, la liberté de conscience, y compris en matière de religion, est un droit absolu qui a été reconnu solennellement par le concile Vatican II (cf. la Déclaration Dignitatis humanae).

Pour sa part, le Coran enseigne que l’islam est la religion inscrite par Dieu dans la nature humaine (30, 30) et agréée par le premier homme, Adam (7, 172). Il en résulte que tout homme venant au monde est musulman, même s’il l’ignore ou est détourné de sa religion par toutes sortes d’influences (environnement familial et social, éducation, etc.) ou par choix personnel. Ce principe est mentionné dans la Déclaration de l’OCI : « L’islam est la religion de l’innéité » (art. 10). Cela sous-entend qu’un musulman ne peut pas renoncer à l’islam.

Les musulmans soucieux de montrer l’attachement de l’islam à la liberté religieuse citent pourtant deux versets du Coran qui semblent la respecter.

- « Pas de contrainte en religion » (2, 256). Pour l’ensemble des commentateurs classiques, cette injonction ne concerne que les musulmans entre eux. Dieu leur demande de ne pas se disputer sur des questions liées à la pratique religieuse.
- « Quiconque le veut, qu’il soit croyant, et quiconque le veut, qu’il soit infidèle » (18, 29). D’après les savants musulmans, ce verset est daté de la première période de la prédication de Mahomet, qui se déroula à La Mecque (610-622) dans un contexte difficile où le prophète de l’islam devait affronter l’hostilité de ses compatriotes, ce qui l’obligeait en quelque sorte à la tolérance. L’interprétation classique affirme que cette attitude libérale a été abrogée par une prescription révélée postérieurement à Médine (622-632), alors que Mahomet s’était imposé comme chef tout puissant de la première cité islamique de l’histoire. Selon le Coran, Dieu se réserve, en effet, le droit d’abroger arbitrairement toute prescription antérieure qu’Il considère comme obsolète (2, 106 ; 13, 39). La nouvelle (et définitive) position divine est donc : « Après que les mois sacrés se seront écoulés, tuez les associateurs (ou polythéistes), partout où vous les trouverez ; capturez-les, assiégez-les, tendez-leur des embuscades. Mais s’ils se convertissent, font la prière et acquittent l’impôt légal, alors laissez-les aller librement » (9, 5, appelé le « verset du sabre »).

Le fait que la neuvième sourate soit considérée par les savants musulmans comme la dernière révélée lui donne un poids supplémentaire. En outre, selon la tradition, Mahomet aurait déclaré : « Celui qui quitte la religion, tuez-le ». Cette sentence sert de fondement au crime de la ridda qui consiste à la fois à apostasier la foi et à trahir l’Oumma. Certes, tous les Etats musulmans n’ont pas inscrit dans leur droit la peine de mort pour celui qui se rend coupable de ridda, mais ce principe est ancré dans les mentalités au point qu’une fatwa (décret religieux) délivrée par une autorité musulmane bénéficiant d’une certaine reconnaissance ou légitimité peut justifier le meurtre de l’apostat sans que son auteur encoure lui-même la moindre sanction. Du point de vue islamique, la loi religieuse est toujours supérieure à la loi civile. Quoi qu’il en soit, le musulman qui renonce à sa religion pour une autre ou qui fait publiquement profession d’athéisme peut perdre ses droits de citoyen, sa famille peut rompre tout lien avec lui, son employeur peut le licencier. Il encourt donc une mort civile.

En janvier 2014, la Tunisie a adopté une nouvelle Constitution. Elle affirme que l’islam est la religion du pays (art. 1)  et stipule aussi : « L’Etat garantit la liberté de conscience et de croyance et le libre exercice du culte. Il est le protecteur du sacré » (art. 6). Certes, la liberté de conscience est reconnue, ce qui devrait, en principe, permettre le changement de religion, mais le texte présente des ambiguïtés en déclarant que l’islam est la religion de la Tunisie et que l’Etat protège le sacré. Un Tunisien peut-il ne pas être musulman pour l’état civil ? Concernant le sacré, s’agit-il seulement de celui qui concerne l’islam ? Il faut donc attendre la jurisprudence avant de se prononcer sur les progrès éventuels apportés par cette Constitution.
En matière de liberté religieuse, l’islam ne reconnaît que la liberté de culte, mais seulement aux juifs et aux chrétiens et moyennant des restrictions plus ou moins sévères (cf. infra).
 
2°/ L’Etat et la citoyenneté selon l’islam
 
            D’après la doctrine classique, un pays conquis par l’islam doit être gouverné sur la base des principes de cette religion. Or, celle-ci ignore la distinction des pouvoirs politiques et religieux, et donc la laïcité.

Le pouvoir politique n’est pas forcément de nature théocratique, c’est-à-dire détenu par des hommes de religion (dans ce cas, il s’agit plutôt d’une « théocratie laïque » puisque l’islam ne connaît pas d’ordre sacerdotal, les clercs étant des laïcs), mais l’Etat ne peut être que confessionnel.
Dans un pays où les musulmans sont majoritaires, le pouvoir doit, sauf exception temporaire, être détenu par des coreligionnaires car l’Etat a idéalement pour mission d’appliquer le droit islamique ordonné par Dieu. Seul un musulman peut garantir l’identité religieuse et l’application de la charia. Selon l’universitaire suisse d’origine palestinienne, Sami Aldeeb Abou-Sahlieh, l’Etat « ne saurait abroger ce droit car, ayant été révélé, il ne peut être abrogé que par une révélation ». Il en résulte que, « même si de nombreux pays musulmans ont abandonné le droit musulman, en partie ou en totalité, ils n’ont pas pu l’abroger. Le droit musulman est simplement mis à l’écart, avec le risque constant de le voir resurgir » (7).

Or, cette Loi règle la totalité de la vie politique, sociale et personnelle dans ses moindres détails. Comme le Coran ne précise pas les modalités d’organisation de l’Etat, le droit musulman se réfère en ce domaine à la Sunna, la tradition mahométane. Etant présenté par le Coran comme le « beau modèle » (33, 21) à qui il faut obéir (4, 80), l’exemple de Mahomet est normatif et inspire aussi le droit public musulman. Or, A Médine, le prophète de l’islam a exercé à la fois le principat et le pontificat, selon la formule de l’écrivain franco-tunisien Abel Wahhab Meddeb. Et la tradition attribue à Mahomet cette affirmation : « L’islam domine et ne saurait être dominé ». Toute autre forme d’organisation ne peut être que provisoire, liée à des rapports de forces.

Quelle place l’Etat islamique réserve-t-il à ses ressortissants non musulmans ? Le Coran autorise les « gens du Livre » (juifs et chrétiens) à demeurer dans les pays musulmans dont ils sont les ressortissants et à y pratiquer leur religion, mais avec des limites (pas ou peu de visibilité dans les célébrations, restrictions voire interdictions pour la constructions d’églises, interdiction d’annoncer l’Evangile et de baptiser des musulmans, etc.) et en contrepartie d’un statut juridique inégalitaire et humiliant. « Combattez : ceux qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier ; ceux qui ne déclarent pas illicite ce que Dieu et son Prophète ont déclaré illicite ; ceux qui, parmi les gens du Livre, ne pratiquent pas la vraie religion. Combattez-les jusqu’à ce paient directement le tribut après s’être humiliés » (9, 29). Ce statut est appelé dhimma (protection), d’où provient le néologisme « dhimmitude » qu’il vaut mieux traduire par « protection-assujetissement » si l’on veut rendre compte avec exactitude de la réalité recouverte par cette notion. La dhimmitude relève du droit : c’est un contrat par lequel l’Etat islamique s’engage à protéger le dhimmi à condition que celui-ci respecte le pouvoir de l’islam et les mesures qui lui sont appliquées. En fait, la dhimmitude s’apparente à un contrat léonin, imposé par la partie la plus forte à la partie la plus faible (8).

Les musulmans présentent pourtant ce statut comme la preuve de la tolérance de l’islam. Il s’agit néanmoins d’un moyen extrêmement efficace pour propager l’islam. Afin d’échapper aux contraintes de la dhimmitude et de bénéficier de l’égalité avec leurs compatriotes musulmans, des populations entières de chrétiens ont renoncé à leur religion au profit de l’islam, situation que l’on peut encore observer aujourd’hui en certains lieux. Telle est la raison principale du déclin des chrétientés au Proche-Orient (pays arabes, Turquie et Iran). Ce phénomène s’est même vérifié dans l’Europe balkanique durant la domination ottomane (XVIème-XIXème siècles).

Le système politique du Liban est une exception à la règle dans la mesure où tous les citoyens sont associés aux affaires publiques, certes selon des quotas de participation définis par la Constitution inspirée du Pacte national conclu entre chrétiens et musulmans lors de l’indépendance du pays, en 1943. Cette « démocratie consensuelle » organise la répartition des attributions en fonction de l’appartenance confessionnelle des citoyens et permet aux chrétiens d’exercer une véritable influence dans l’Etat et la société mais sans qu’ils puissent dominer les autres communautés. Un tel système peut paraître anormal aux démocraties laïques, mais c’est le seul moyen pour éviter aux chrétiens libanais d’être des dhimmis, ce qui le rend cependant vulnérable aux rapports de forces locaux et régionaux. L’épisode suivant est significatif de cette précarité.

En 1975 (date du début de la guerre qui a frappé ce pays), les musulmans sunnites se sont alliés aux combattants palestiniens de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), sunnites eux aussi, pour déstabiliser l’Etat en vue d’y imposer la suprématie de l’islam politique. Or, quelques mois après le déclenchement du conflit, l’un des principaux dirigeants religieux musulmans, Hussein Kouatly, directeur général de Dar El-Fatwa, institution représentant l’islam sunnite (à noter qu’il ne s’agit pas d’un intégriste), publia un long article dans lequel il développait cette doctrine. « Le musulman au Liban, en  ne peut être qu’engagé par les obligations de l’islam dont fait partie la création de l’Etat islamique. Celle-ci peut toutefois être suspendue provisoirement en cas de contraintes extérieures. Or, depuis la fin de l’Empire ottoman, et avec lui du pouvoir islamique au début de ce siècle, les musulmans au Liban se sont trouvés dans un Etat où ils ne pouvaient pas instaurer un pouvoir islamique pour deux raisons : le gouvernement du Mandat (français, de 1922 à 1943, ndlr) oppresseur et l’équilibre numérique de la population. Ainsi vit le jour ce qu’on a appelé plus tard la formule libanaise qui remplace l’autorité du seul islam par une autorité chrétienne, notamment maronite, s’exerçant en partage avec les musulmans. La solution fondamentale, c’est l’appel à l’instauration d’un pouvoir islamique au Liban. La laïcité représente une façon de coincer les musulmans parce qu’elle signifie la séparation de la religion et de l’Etat alors que l’islam est un régime total, c’est-à-dire religion et Etat » (9).

Dans une perspective rassurante, on cite souvent l’exemple de la Turquie, présentée comme un « pays musulman laïque ». Outre la contradiction que comporte cette expression, il faut rappeler que la « laïcité » imposée en 1924 aux Turcs par Moustapha Kemal (Atatürk), le fondateur de la république, n’implique pas la neutralité de l’Etat en matière religieuse (10). En fait, Atatürk a placé la religion sous la tutelle du   gouvernement. La Diyanet, organisme dépendant du Premier ministre, gère le culte, décide de la construction de mosquées et d’écoles coraniques, nomme et rétribue les imams et les enseignants qui ont donc le statut de fonctionnaires (même les imams turcs officiant en Europe dépendent d’Ankara). Je dis « la » religion parce qu’en Anatolie, pour être pleinement citoyen, il faut être d’ethnie turque et de confession musulmane sunnite. Les autres ressortissants, notamment les chrétiens, sont littéralement étouffés. Qui rappelle que cette « laïcité » a précipité le déclin des Eglises locales de manière bien plus radicale que les empires religieux qui l’ont précédée, et ceci malgré la dhimmitude qui prévalait alors ? En un siècle de « laïcité », les chrétiens sont passés de 20 % à moins d’1% ! (11)

Certes, à l’époque contemporaine, des intellectuels musulmans oeuvrent à repenser le rapport de l’islam au politique. L’un de ces « nouveaux penseurs » de l’islam, l’Egyptien Ali Abderraziq, professeur à l’Université d’El-Azhar au Caire (1888-1966), s’est particulièrement illustré dans ce domaine avec son ouvrage L’Islam et les fondements du pouvoir, paru en 1925 (12), dans lequel il s’élève contre l’archaïsme qui voudrait voir dans l’islam un système à la fois religieux et politique. Considérant que le califat qu’Atatürk venait d’abolir était une institution humaine et non divine (Mahomet n’avait rien prévu à ce sujet), il en conclut ce qui suit : « Aucun principe religieux n’interdit aux musulmans de concurrencer les autres nations dans les sciences sociales et politiques. Rien ne leur interdit de détruire ce système désuet qui les a avilis et les a endormis sous sa poigne. Rien ne les empêche d’édifier leur Etat et leur système de gouvernement sur la base des dernières créations de la raison humaine et sur la base des systèmes dont la solidité a été prouvée, ceux que l’expérience des nations a désignés comme étant parmi les meilleurs » (13). Sa thèse fut aussitôt condamnée. L’auteur fut cependant réhabilité à la fin de sa vie. Ses écrits influencent encore des intellectuels musulmans arabes mais leurs travaux ne sont pas parvenus à s’imposer aux Etats musulmans, ce que ne facilite d’ailleurs pas le contexte de réislamisation actuel. L’absence de laïcité de l’Etat n’empêche évidemment pas des musulmans de vivre de façon sécularisée lorsque leur environnement le leur permet (il ne faut pas confondre laïcité et sécularisation). Il reste qu’aux yeux de l’Etat, ils sont musulmans et comme tels soumis au droit islamique.

Aujourd’hui, beaucoup de musulmans envisagent la laïcité comme synonyme d’athéisme, de rejet de Dieu de la cité. Il faut noter que les musulmans croyants ont su résister à la sécularisation de la société, à la désacralisation de la vie et à la privatisation de la foi. Tous les actes humains, ceux qui accompagnent les grandes étapes de l’existence jusqu’aux gestes les plus anodins de la vie quotidienne, sont placés visiblement sous le signe de Dieu.

C’est ainsi que les exigences  démocratiques (les critères de Copenhague) imposés par l’Union européenne à la Turquie candidate à l’adhésion (exigence ayant justifié la marginalisation politique de l’armée) et les entorses au kémalisme favorisent l’élaboration d’un droit de plus en plus inspiré par la charia.
Il est important de connaître les théories de Tariq Ramadan, intellectuel suisse d’origine égyptienne, très influent auprès des musulmans d’Europe, surtout des jeunes. Dans son livre, Les musulmans dans la laïcité, il confirme la définition classique, en précisant que l’islam n’est pas seulement une religion. « Le caractère englobant est l’une des caractéristiques fondamentales de l’islam », écrit-il (14). Dans un autre ouvrage, Islam, le face-à-face des civilisations (15), cet auteur explique que l’ensemble des éléments qui concernent la vie des hommes et des sociétés musulmans, au niveau public comme au niveau privé, et même intime (du culte à la politique, des relations humaines à l’hygiène, du travail à la guerre, du repas à l’acte sexuel, etc.), est revêtu de sacralité, ce qui ôte toute légitimité au profane et exclut la privatisation de la foi. Pour T. Ramadan, les musulmans ne sont pas concernés par le débat sur la laïcité car celle-ci est liée à l’histoire de l’Europe. Mais, constate-t-il, la laïcité a conduit à la sécularisation des sociétés européennes. Face à ce mal, les jeunes musulmans doivent s’investir dans le champ social et participer à la vie politique : il s’agit d’œuvrer à redonner une âme à l’Europe. Telle est la mission que Ramadan leur confie lorsqu’il affirme que l’Europe est la « terre du témoignage ». Sur cette question, l’audience de Ramadan a supplanté celle d’un autre penseur européen musulman, d’origine algérienne, Souheib Bencheikh, qui se situe dans le sillage d’Ali Abdarraziq. Dans une thèse de doctorat soutenue à Paris et reprise dans un livre publié en 1998 sous le titre Marianne et le Prophète (16), cet auteur plaidait en faveur de la compatibilité entre islam et laïcité.

Certains responsables musulmans préconisent une « charia de minorité » comme mode d’adaptation à la culture européenne. Tel est le cas de Tareq Oubrou, imam de la mosquée de Bordeaux (17). Il faut cependant accueillir cette idée avec prudence. Qu’est-ce que M. Oubrou préconisera lorsque l’islam sera majoritaire en Europe ? Il semble que son discours actuel soit une application d’un principe de géopolitique islamique : le Dar el-Solh. Il s’agit de la « Demeure de la conciliation » ou « Demeure de la trêve », qu’il convient de respecter lorsque le rapport de forces ne permet pas la soumission du Dar El-Harb (« Demeure de la guerre ») au Dar el-Islam (« Demeure de l’Islam »), celle-ci étant considérée comme le lieu où prévaut la vraie paix.
 
***
 
Tout ce qui précède montre que les musulmans donnent une définition particulière à la citoyenneté. Cette définition reflète une conception étrangère aux traditions chrétiennes qui ont façonné la culture politique européenne. L’européanisation de l’islam, gage de l’intégration des musulmans dans les sociétés du  Vieux Continent, passe donc par une révision fondamentale de tout ce qui est relatif à l’anthropologie et à l’organisation sociale. Deux conditions principales sont requises à cet effet.

a) Changer le rapport au Coran et à la Sunna, qui constituent les deux premières sources de la charia. Il s’agirait pour les musulmans de renoncer à considérer le Coran comme un Livre incréé, dicté directement par Dieu sans aucune participation de l’homme autre que la transmission docile, donc un Livre intangible, intemporel et immuable. Pour Abdelwahhab Meddeb, l’attachement à ce dogme est la cause principale de « la maladie de l’islam », expression qui sert de titre à l’un de ses livres (18) et il y a lieu de faire tomber ce tabou pour que le monde musulman s’ouvre à la modernité. Quant à la Sunna, elle ne doit plus être considérée comme une norme obligatoire sous prétexte que Dieu demande d’imiter Mahomet. Ce changement de regard sur les Ecritures sacrées pourrait ouvrir la porte à l’exégèse et à la critique historique, littéraire, etc. Il pourrait conduire à la suppression de tout ce qui, dans le Coran et la Sunna, s’oppose à la vie commune, à la mixité sociale, au respect des non musulmans et des libertés, notamment en matière de religion et de conscience. Un obstacle de taille empêche cependant une telle évolution : l’absence d’une autorité magistérielle unique, reconnue comme telle par l’ensemble du monde musulman.

b) Se dégager de la tutelle et de l’influence des pays d’origine afin de se rendre autonomes sur les plans matériel, politique et culturel. Concrètement, cette autonomie devrait concerner le financement des mosquées et des écoles coraniques ; la rétribution des imams ; le recours à des imams ignorants des réalités et des langues européennes ; les mises en garde contre les programmes audio-visuels qui exportent les modèles intégristes ; l’apprentissage et la pratique courante, y compris dans l’espace privé, des langues des pays d’accueil européens au détriment de l’arabe et d’autres langues importées des pays d’origine, etc. Ces situations créent des dépendances aliénantes. A cet égard, il faut noter une différence avec les liens que le Saint-Siège entretient avec les Eglises particulières et les catholiques partout dans le monde. L’Eglise n’inspire pas de choix idéologiques.

III – Les erreurs des élites européennes devant l'Islam

Dans leur manière de traiter la réalité nouvelle constituée par l’installation de l’islam sur le Vieux Continent, les élites européennes ont adopté des positions de principe erronées et dangereuses :
- L’ignorance des spécificités propres à l’islam. Ce dernier n’est pas qu’une religion mais comporte une dimension idéologique, ce qui le conduit à envisager ses relations avec le monde non musulman en termes de rapports de forces : « Ne faites pas appel à la paix quand vous êtes les plus forts » (Coran 47, 35).
- La tendance à considérer que l’islam est une religion parmi d’autres, donc à traiter comme les autres.
- La tendance à appliquer aux sociétés islamiques les critères sur lesquels repose la civilisation européenne, notamment en ce qui concerne le statut de l’individu et l’organisation de la vie sociale et politique.
- Le passage du concept d’assimilation à celui d’intégration (avec, au centre, la personne) pour certains pays, l’adoption du multiculturalisme pour d’autres (avec, au centre, la communauté).

Voici quelques exemples concrets qui traduisent ces erreurs. Ces exemples sont tirés de l’expérience française mais ils valent pour l’ensemble de l’Europe.
 
a) La liberté de conscience
 
En France, lors des premières discussions entre le gouvernement et les autorités musulmanes, dans les années 1990, un projet de charte pour l’organisation et la gestion du culte islamique prévoyait le respect de la liberté de conscience avec, explicitement, le droit de changer de religion. Mais cette clause a été supprimée par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean-Pierre Chevènement, sous la pression de certains dignitaires musulmans, tels que ceux de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) d’obédience Frères musulmans. Pour justifier ce retrait, le ministre a assuré que la Constitution française garantit la liberté de conscience. Mais cet argument ne suffit pas car, du point de vue musulman, la charia, loi religieuse, est supérieure aux lois civiles. Il fallait exiger un engagement formel des responsables musulmans. Certains intellectuels musulmans ont d’ailleurs protesté contre cette « reculade ».
 
b) Les mosquées
 
Faut-il autoriser leur construction ? En vertu du respect de la liberté religieuse, qui est un droit reconnu par la Déclaration de 1948, il est impossible de les refuser, mais il faut savoir que la mosquée n’est pas qu’un lieu de culte. L’autorisation doit donc être donnée moyennant un cahier des charges que le partenaire musulman s’engage à respecter. Il s’agit d’éviter toute occasion de trouble à l’ordre public en s’assurant qu’aucun enseignement contraire aux principes sur lesquels sont fondées les valeurs européennes ou qu’aucun appel au mépris, voire au djihad, contre les non musulmans n’y seront dispensés. Dans son livre, La République, les religions, l’espérance (19), l’ancien chef de l’Etat français, Nicolas Sarkozy, trouve rassurant de voir de plus en plus de musulmans fréquenter la mosquée. Mais l’excès de ferveur n’entraîne pas nécessairement une conduite vertueuse ou pacifique. Les apprentis-terroristes ne sont-ils pas formés dans des mosquées ?
 
c) La formation des imams
 
La plupart des imams qui officient en Europe sont des étrangers. Beaucoup ne parlent pas la langue des pays dans lesquels ils vivent et ne connaissent pas l’histoire et le contexte de ces pays. Des centres de formation d’imams semblent donc indispensables. Ils existent mais sont financés par les pays musulmans riches, adeptes d’un islam idéologique. Cela pose plusieurs problèmes : Quel islam enseigne-t-on dans ces centres, compte tenu de la diversité des écoles juridiques et des tendances idéologiques ? Que fait-on des passages du Coran et de la Sunna qui invitent au mépris des femmes et au djihad contre les Occidentaux « mécréants » ? Qui contrôle le contenu de ces enseignements ? Les Etats européens peuvent-ils s’octroyer un tel droit de regard ? N’y aurait-il pas là une entorse à la laïcité ? Ces Etats peuvent-ils imposer une formation dans des instituts dotés d’un statut public, avec des enseignants-fonctionnaires ? Les modèles pluriculturels de Grande-Bretagne et des Pays-Bas ont plutôt favorisé la dimension islamiste.
 
d) Les organes représentatifs de l’islam
 
Les Etats européens suscitent la création de telles instances pour avoir un interlocuteur musulman officiel, un peu comme les conférences épiscopales, les fédérations protestantes ou les consistoires juifs. Mais de telles institutions ne sont pas conformes à la tradition musulmane. L’islam, du moins dans sa version sunnite, ultra-majoritaire, n’est pas doté d’une structure hiérarchique unique investie du pouvoir de délivrer des interprétations authentiques des textes sacrés et des enseignements magistériels. Cela pose le problème de la représentativité des interlocuteurs et de la crédibilité de leurs discours. De tels organismes souffrent donc d’un manque de légitimité, en plus de leurs divisions internes. Leur autorité est parfois supplantée par celle du Conseil européen de la Fatwa, basé à Dublin. Cet organisme auto-proclamé, d’orientation clairement islamiste, prétend fixer juridiquement les devoirs religieux et civils des musulmans d’Europe.
 
e) Les aumôneries musulmanes dans les collectivités
 
Dans leur intention de montrer qu’un traitement égalitaire s’applique à toutes les religions, les pouvoirs publics créent des aumôneries musulmanes dans l’armée, les prisons et les hôpitaux. Or, la fonction d’aumônier est inexistante dans l’islam : cette religion ne reconnaît pas d’intermédiaire entre Dieu et l’homme, elle ignore le concept de médiation et d’intercession, ne dispense pas de sacrements. Aussi les aumôniers musulmans s’attachent-ils avant tout à surveiller la pratique du culte par ceux qui sont supposés appartenir à l’islam, ce qui entraîne la mise à l’écart de ces derniers des collectivités au sein desquelles ils vivent.
 
f) Les écoles musulmanes hors contrat ou sous contrat d’association avec l’Etat
 
L’Etat ne peut, en principe, dénier ce droit aux musulmans, puisqu’il est reconnu aux juifs, aux chrétiens et aux laïcs. Mais mesure-t-on les conséquences de ces écoles pour l’unité nationale ? Même si leurs directeurs s’engagent à accueillir des élèves de toutes obédiences, on voit mal des parents non musulmans y inscrire leurs enfants, en raison de l’emprise islamique qui y prévaut. Les lois et pratiques iniques, votées ou en vigueur dans les pays européens, notamment le « mariage » homosexuel et l’enseignement de la théorie du genre à l’école publique, risquent d’entraîner en réaction la multiplication de ces établissements dans leur forme hors contrat.

Par leur méconnaissance des réalités islamiques, les Etats européens ne participent-ils pas à l’émergence de ghettos et ne contribuent-ils pas à « confessionnaliser » leurs citoyens musulmans ?
 
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On a peut-être manqué, en Europe, l’occasion de ne pas inculquer aux musulmans la notion de « personne » car on a trop facilement répondu – et on continue de le faire plus que jamais – à des revendications communautaristes, au nom de la tolérance, du respect des cultures d’origine ou de l’idéologie multiculturaliste ou pacifiste, et par complexe, haine de soi, rejet de notre histoire, refus du christianisme, etc.
Contrairement à ce que l’on a cru, la tolérance n’a pas aidé les musulmans à faire passer leur allégeance à l’Etat avant leur appartenance confessionnelle. Elle ne les a pas incités à connaître et à aimer les pays dont ils sont devenus les citoyens. En France, Rachid Kaci, conseiller politique (20), et Malika Sorel, membre du Haut Conseil à l’intégration (21), ont déploré ces errements. Il en est résulté un échec que traduit bien cette remarque d’Hanifa Cherifi, Française, consultante auprès de l’Education nationale, lorsqu’elle constate le fossé qui s’accroît entre les générations : « Les prédicateurs [musulmans] disent aux jeunes que leurs parents leur ont transmis un islam inculte. Le courant islamiste cherche à se poser comme substitut, en assurant qu’il transmet l’islam savant, l’islam vrai. Or, il s’agit d’un islam idéologique. L’islamisme entretient chez ses adeptes un ressentiment vis-à-vis de la société française et occidentale ».

Pour sa part, la démographe française Michèle Tribalat dresse le constat suivant pour le département de Seine-Saint-Denis : « La conjonction d’une formidable croissance de la jeunesse d’origine étrangère et d’un recul de celle d’origine française dessine un processus de substitution démographique qui marque d’ailleurs Paris et l’ensemble de la petite Couronne (…). Ces phénomènes de sécession territoriale, que l’on retrouve partout en France, risquent de déboucher sur des enclaves où pourraient apparaître des revendications politiques d’un droit dérogatoire sur base ethnico-religieuse et, plus généralement, sur la formulation d’exigences de conformité visant l’ensemble de la société française ». 

Au fond, l’Union européenne recherche un compromis entre la culture des sociétés d’accueil et celle des populations immigrées. Au lieu de favoriser le primat de la culture dominante, laquelle bénéficierait à tous compte tenu de son origine chrétienne (non confessionnelle), c’est l’intégration mutuelle qui est promue. Et ce processus ne peut conduire qu’à l’échec.
 
 
 
CONCLUSION : DES SOLUTIONS POUR UNE EUROPE APAISÉE
             
            Voici quelques suggestions pour l’adoption d’attitudes susceptibles de contribuer à des relations islamo-chrétiennes apaisées en Europe.
 
1°) Ne pas faire semblant de croire que l’islam est une religion comme les autres et qu’il n’est qu’une religion. Il convient d’éviter de déclarer sans cesse que « l’islam est une religion de paix, d’amour et de tolérance » ; que les actes de violence commis par des musulmans ne se justifient pas au nom de la religion ; ou encore que « l’islam est compatible avec la démocratie ». Il appartient aux musulmans, notamment à leurs représentants, et non à ceux qui les accueillent, de montrer aux autres, surtout par leurs actes, quel est l’islam authentique.
 
2°) Eviter le déni de certaines réalités gênantes dans l’islam alors que l’actualité les met en évidence. Ce mensonge conduit les populations européennes non musulmanes à la méfiance, à la peur et à l’agressivité envers les musulmans (« l’islamophobie » n’est pas spontanée), ce qui risque d’engendrer un cercle vicieux de violences. Au demeurant, les accusations d’ « islamophobie » sont un piège dans lequel il faut éviter de tomber, sous peine de se priver de la liberté de critiquer les aspects dérangeants, voire inacceptables, de l’islam (cf. l’absence de liberté religieuse ou le traitement de la femme).
 
 3°) Envisager l’accueil et le traitement des musulmans, qu’ils soient immigrés ou nationaux, en tant que personnes et non comme membres d’une communauté aux traditions et mœurs incompatibles avec celles qui fondent la civilisation européenne. Céder aux revendications communautaristes au nom de la tolérance et du respect des cultures relève d’une générosité mal éclairée. En se multipliant dans tous les secteurs de la vie, l’acceptation de ces revendications par les pouvoirs publics entraîne forcément une rupture du lien social et nuit aux cohésions nationales. Le concept d’assimilation doit d’ailleurs retrouver sa place là où il a été banni (cela s’est fait subrepticement, sans le dire aux peuples européens et sans les consulter) et remplacer le multiculturalisme là où il est en vigueur par tradition. Les musulmans doivent faire l’effort principal. L’Europe n’a pas de dette envers l’islam. Comment les autorités allemandes ont-elles entendu sans réagir le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, en visite à Berlin en 2008, déclarer devant le Parlement : « L’assimilation est un crime contre l’humanité » ?
 
4°) Rétablir un sain équilibre dans les rapports entre l’homme et la femme, pour faciliter l’assimilation des musulmans. L’égalité ne doit plus être comprise comme indifférenciation, similitude ou interchangeabilité, alors que seule la différence et l’altérité sont sources de fécondité. Il faut renoncer absolument à la folle théorie du genre, qui est une aliénation, le fruit d’une révolte, d’un ressentiment, d’un déni. Il est essentiel de retrouver l’expérience de l’émerveillement devant l’altérité.

La même attitude est requise face aux lois. Mais pour que celles-ci soient respectables et attrayantes aux yeux des musulmans, pour qu’ils y voient des lois supérieures aux leurs, il faut que celles-ci reposent sur la loi naturelle, qui est au fondement du droit chrétien et européen (22). Ce droit n’est pas confessionnel mais universel. Il profite donc à tous, quelle que soit la religion ou l’incroyance de chacun. Il est essentiel de refonder des sociétés européennes vertueuses, dignes d’être enviées, et de redéfinir le concept de « droits de l’homme » qui est devenu une idéologie finalement contraire à la dignité de la personne humaine.

Une politique familiale dynamique, fondée sur le mariage entre un homme et une femme, doit aussi être mise en place d’urgence afin d’encourager la natalité dans les populations européennes de souche, ceci en vue de redresser le déséquilibre croissant que l’on constate dans ce domaine avec la fécondité des musulmanes. A noter que les lois dites « sociétales » qui instaurent les unions homosexuelles constituent une ouverture vers la reconnaissance de la polygamie.

Quoi qu’il en soit, il importe de ne pas céder à la fatalité de « l’hiver démographique » dans lequel l’Europe est aujourd’hui plongée. Sinon, elle se suicide, non pas en disparaissant mais en perdant son identité.
 
5°) Assumer l’histoire de l’Europe et de chacune de ses nations avec fierté, préserver leur identité, notamment dans l’enseignement scolaire et les discours politiques. Il est totalement faux d’affirmer que « l’Europe a des racines autant musulmanes que chrétiennes », comme Jacques Chirac l’a fait devant Philippe de Villiers, lors d’une rencontre à l’Elysée, en 2003. La conscience européenne s’est d’ailleurs largement forgée dans la confrontation avec l’islam, notamment lors de la domination de l’Empire ottoman sur une partie des Balkans, à partir du XIVème siècle, et de ses avancées vers l’Ouest, comme en témoignent les victoires de Lépante (1571) et de Vienne (1529 et 1683). Cette démarche nécessite aussi la révision du mythe de l’Andalousie heureuse qui idéalise la coexistence supposée entre christianisme, judaïsme et islam dans l’Europe médiévale et qui cherche à attribuer aux Arabes (sous-entendu aux musulmans) l’apport de la science aux Européens (23).

Les Européens sont en plein paradoxe lorsqu’ils refusent de reconnaître le christianisme comme élément constitutif de leur identité tout en oeuvrant en même temps à intégrer en leur sein un grand pays, la Turquie, qui, en s’éloignant du kémalisme, retrouve son identité islamique et en est fier. Pour exister sur la scène mondiale, l’Europe doit préciser ses limites géographiques, ses frontières, et sortir du flou identitaire dans lequel elle se complaît. Il s’agit d’un principe de base pour garantir la paix et la stabilité à l’intérieur et le rayonnement à l’extérieur. Il est temps que l’Union européenne clarifie sa position à ce sujet en proposant à la Turquie un partenariat privilégié et non plus l’adhésion.
 
6°) Respecter l’Eglise et écouter ce qu’elle a à dire au pouvoir politique en Europe. Montrer publiquement la reconnaissance des Etats envers le christianisme puisque c’est par lui que la civilisation européenne a été façonnée et a rayonné dans le monde. « C’est une singulière vision de la démocratie que de faire coïncider le respect des individus et des minorités avec le non-respect de la majorité et l’élimination de ce qui est acquis et traditionnel dans une communauté humaine », écrit à ce sujet le cardinal Biffi (24).
 
7°) Contrairement à une idée répandue, la laïcité, telle qu’elle est conçue et pratiquée en Europe, malgré une institutionnalisation plus ou moins poussée, des Eglises en plusieurs pays, n’est pas une solution adéquate aux problèmes posés par l’islam car les musulmans y voient, à juste titre, un moyen qui conduit à la sécularisation, à l’athéisme et au paganisme. Il faut donc mettre en place une saine laïcité, selon les critères traditionnels rappelés par le pape Benoît XVI autour du concept « d’unité-distinction » : « La saine laïcité signifie libérer la croyance du poids de la politique et enrichir la politique par les apports de la croyance, en maintenant la nécessaire distance, la claire distinction et l’indispensable collaboration entre les deux » (25). La séparation stricte entre l’Etat et l’Eglise qui caractérise la laïcité dans certains pays européens ne peut entraîner des relations apaisées entre l’Etat et ses citoyens, quels qu’ils soient. Pour les musulmans, cette laïcité radicale est dangereuse et constitue donc un repoussoir.
 
En résumé, l’Europe est aujourd’hui invitée à donner à ses ressortissants et immigrés musulmans l’envie d’aimer leur pays d’accueil et à refuser qu’ils s’y installent pour en profiter égoïstement. Il ne faut jamais oublier que l’islam prospère toujours sur la faiblesse des autres. L’histoire du Proche-Orient illustre amplement cette leçon. Aujourd’hui, l’islam prospère sur l’épuisement culturel et spirituel de l’Europe.
 
 
 Annie Laurent*
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(1) « Sur l’immigration », Sedes Sapientiae, n° 75, 2001, pp. 1 à 14.
(2) Cf. le rapport « L’avenir de la population musulmane globale » publié par le Pew Research Center de Washington (2011), cité par Le Figaro 8 février 2011.
(3) Cf. op. cit.
(4) Message pour la journée mondiale de la paix, 1er janvier 2007.
(5) Le mot « polythéiste » s’applique aux adeptes de religions comportant plusieurs dieux (hindouisme, p. ex.), les « associateurs » sont, pour le Coran, les chrétiens, coupables d’associer deux autres divinités au Dieu unique. Cette prescription concerne aussi les juifs.
(6) Cf. Hani Ramadan, La femme en islam, éd. Tawhid, Lyon, 1991.
(7) Introduction à la société musulmane, éd. Eyrolles, 2006, p. 19.
(8) Sur ce sujet, cf. Bat Ye’or, Les chrétientés d’Orient entre djihad et dhimmitude, Ed. Jean-Cyrille Godefroy, 2007.
(9) Cité par Annie Laurent et Antoine Basbous, in Guerres secrètes au Liban, Gallimard, 1987, pp. 40-41.
(10) Certains pays européens sont dotés d’une religion d’Etat (cf. la Grande-Bretagne anglicane) mais il s’agit du christianisme. Or, celui-ci n’impose pas aux citoyens un statut inégalitaire.
(11) Cf. Annie Laurent, L’Europe malade de la Turquie, éd. F.-X. de Guibert, 2005.
(12) Nouvelle traduction aux Ed. La Découverte, 1994.
(13) Ibid., p. 156.
(14) Ed. Tawhid, 1994, p. 42.
(15) Ed. Tawhid, 1995.
(16) Grasset.
(17) Cf. « La charia et la fatwa en terre laïque : réflexion pour une intégration canonique de l’islam », in Michel Younès (dir.), La Fatwa en Europe, Profac, 2010, pp. 45-84.
(18) La maladie de l’islam, Seuil, 2002.
(19) Cerf, 2004.
(20) Cf. La République des lâches, Ed. des Syrtes, 2004.
(21) Cf. Le puzzle de l’intégration, Mille et Une Nuits, 2007 ; Immigration-intégration : le langage de vérité, Mille et Une Nuits, 2011.
(22) Cf. Rémi Brague, La loi de Dieu : histoire philosophique d’une alliance, Gallimard, 2005 ; Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres, Flammarion, 2008.
(23) Cf. Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne, Seuil, 2008.
(24) « Sur l’immigration », op. cit.
(25) Exhortation apostolique Ecclesia in Medio Oriente, 14 septembre 2012.

Annie LAURENT est docteur d'État en sciences politiques et essayiste.
Spécialiste reconnue du Proche-Orient depuis 1980, ses recherches et publications portent sur toutes les questions politiques qui secouent cette région, sur l’Islam, les Chrétiens d’Orient et sur le dialogie interreligieux.
Le pape Benoît XVI l’a nommée experte au Synode spécial des Évêques pour le Moyen-Orient qui s’est tenu à Rome en octobre 2010.
Elle est l'auteur de nombreux articles publiés dans des revues spécialisées et d'ouvrages tels que : L’Islam peut-il rendre heureux ? (Artège, 2012), Vivre avec l’Islam ? (Saint-Paul, 1996), L’Europe malade de la Turquie (François-Xavier de Guibert, 2005), Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? (Salvator, 2008), L’Islam, un danger pour l’Europe ? (La Nef, 2009).
Elle est aussi une fondatrice de l’association Clarifier.
Jeudi 5 Juin 2014

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