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Mercredi 5 Novembre 2008

Pour une nouvelle politique agro-alimentaire



Tout le monde semble aujourd'hui découvrir la nécessité d’un retour à l’économie réelle face à la crise financière qui, en dehors des ménages et entreprises imprudemment endettés, ne semble toucher au sein de celle-ci que le secteur du bâtiment. Non pas que nos économies se portent bien, loin s’en faut, mais qu’il y a bien d’autres raisons à ce marasme, alors que le dégonflement des bulles spéculatives peut s’avérer au contraire salutaire. Or, si l’inflation semble pour cela reléguée au second rang dans l’actualité aujourd’hui-malgré son niveau encore très important-, elle continue bien au niveau alimentaire et ce n’est pas les taux d’intérêt de la BCE qui vont l’enrayer. Rappelant qu’il s’agit là d’une des quatre priorités de la présidence française de l’Union européenne définies par Nicolas Sarkozy, il s’agit de montrer en quoi une nouvelle stratégie agro-alimentaire est nécessaire à l’échelle nationale et européenne.


Pour une nouvelle politique agro-alimentaire
La France agricole : bilan d'une évolution perverse

L'exode agricole, provoqué par l'industrialisation puis par les délocalisations, s’explique par l’avènement d’une agriculture intensive grâce à des subventions énormes-1€ de contribution publique pour 1€ de production-, réservant la très grosse part des subventions aux gros producteurs. Il n'y a plus que 600 000 exploitations agricoles en France à l'heure actuelle, dont 100 000 exploitations assurent 70% de la production.

Cette concentration fondée sur la mécanisation à outrance et des procédés de culture ou d'élevage artificiels coûteux (d'où l'endettement), outre le chômage induit, a des conséquences désastreuses sur le plan économique (instabilité des cours), sur le plan écologique et sanitaire (dégradation des sols, pollution de l'air et des eaux, baisse de la qualité nutritive). Elle encourage par ailleurs la bureaucratisation, que notre Ministère de l’Agriculture et notre Politique Agricole Commune caractérisent si bien.

La "modernité" agricole est désormais dépassée. Un produit techniquement et commercialement excellent peut de nos jours mener à la faillite, est souvent coûteux et confronté à des débouchés incertains : manipulations des taux de change, des spéculations professionnelles, du troc, des chantages au protectionnisme et aux taxes. Un mode de gestion plus traditionnel était envisageable il y a encore 25 ans, lorsque les exploitations laitières représentaient encore 65% de l'ensemble. Elles constituent un exemple de rentabilité bien supérieure au modèle d’agriculture intensive, grâce à un revenu net trois plus élevé à l’hectare : coût d’installation très faible - surtout dans un contexte familial -, consommation de matières premières et d’énergie insignifiante, surface inférieure à 35ha ( 2 à 3 fois moins que la superficie nécessaire en système intensif), vêlages au printemps, alimentation des bovins à base d'herbe sur prairie naturelle exclusivement et en hiver, de foin, bovins dehors 9 mois sur 12 donc bâtiments d'exploitation limités au minimum. Par ailleurs, les performances techniques élevées accroissent proportionnellement les risques sanitaires (carences en minéraux, susceptibilité aux virus ...) tandis qu’une quantité d'animaux ne dépassant pas les capacités de production des prairies permet de faire face aux aléas climatiques.

Un ensemble complémentaire d'agriculteurs, d'industriels, de petits commerçants, d'artisans, de salariés

La réhabilitation de ce type d’agriculture aura des répercussions positives tant sur les agriculteurs eux-même (moins d’investissements donc moins d’endettement) que pour la société : moins de chômage, moins d’importations, moins de déficit pour la M.S.A.[1], moins de subventions agricoles, moins de pollution, sans parler de la possibilité de revitalisation des régions délaissées - réhabilitation du paysage bocager- dans le cadre d’un « tourisme vert » correspondant davantage aux besoins des nouveaux vacanciers.

L'intérêt de la France est d'avoir une multitude de petits entrepreneurs, maîtres de leur propre affaire, donc animés par l'intérêt d'une saine gestion . Ceci avec cette notion familiale de la propriété, fruit de leur travail, qu'ils pourront fièrement et légitimement transmettre à leurs descendants qui auront à cœur de faire de même à leur tour. Un pays stable est un ensemble cohérent d'agriculteurs, d'industriels, de petits commerçants, d'artisans, de salariés vivant en complémentarité les uns par rapport aux autres selon les dons propres à chacun. L’équilibre des secteurs va de pair avec l’équilibre des territoires.

De nouvelles pistes sont envisageables : l’abandon des mesures prises dans le cadre de la réforme de 1992, tout spécialement concernant le gel des jachères et la meilleure redistribution des aides communautaires, ainsi que le rétablissement effectif de la préférence communautaire, doit s’accélérer mais ne peut s’arrêter là . C’est le modèle même issu de la PAC qui doit être repensé, au profit de la petite exploitation familiale « dont les fonds propres sont les propres fonds ».

La « TVA sociale » que nous préconisons pourrait être appliquée au modèle agricole, ce qui présenterait l’avantage d’avantager comparativement les petits producteurs nationaux alors que beaucoup de secteurs (fruits et légumes, ovins, ) sont devenus déficitaires. Sur le plan fiscal, réfléchissons à une « taxe à la valeur d’achat », permettant un freinage des investissements productifs, dorénavant taxés au sein des entreprises, limitant ainsi leur taille. Le consommateur final sera encouragé à acheter des produits sains et non plus dénaturés par les industries de transformation agroalimentaire.

L'homme au centre de l'économie

L'incitation à la réduction des intermédiaires fera que l'agent économique cherchera à élaborer entièrement le produit, d'où une diversification des tâches au lieu de la spécialisation. Des unités de production plus petites offriront aux individus des chances plus grandes de se mettre à leur propre compte. Au moment où l’on parle d’exporter notre modèle d’agriculture commerciale au tiers-monde, via une baisse de nos subventions ou, pire, une suppression de nos droits de douane aujourd’hui ridicules, je réponds qu’il faut au contraire réhabiliter l’agriculture vivrière, en Afrique comme en Europe. C’est lorsque les gens sont le moins dépendants des circuits de distribution agricole, parce qu’ils possèdent un jardin potager- ce qui nous renvoie là encore à des considérations d’aménagement du territoire encourageant davantage la petite propriété familiale- qu’ils souffrent le moins de la faim ou de l’inflation alimentaire.

C’est ainsi que fonctionne la solidarité optimale- territoriale et intergénérationnelle- attendu qu’un «sans domicile fixe» a mieux à profiter du gîte et du couvert dans une famille rurale en échange de menus services qu’à faire la manche dans une grande agglomération, même avec un R.M.I. ou un R.S.A. « en poche ». Les A.M.A.P[2] constituent une démarche intéressante - dès lors qu’elles ne découragent pas la propriété privée - d'association des consommateurs et des producteurs au détriment peut-être de la grande distribution et de l’Etat-providence mais au profit de tous. Qu’il s’agisse d’une production familiale utilisant la sphère commerciale au plus près du consommateur ou d’une production court-circuitant carrément la sphère commerciale, le véritable « développement durable » est à ce prix.

Nous devons laisser aux agriculteurs le libre choix de produire sans l'effet perturbateur de monopoles que ce soit au niveau de la production, de la transformation ou de la distribution et réhabiliter l'idée d'une société où l'homme, et non la chose, soit la mesure de l'économie. En tout état de cause, la réalité nous y obligera : la croissance, jusqu'alors pierre angulaire de notre économie, n'existe plus vraiment en dehors des « pays émergents » qui sont un danger planétaire. Que ceux qui crient à l'utopie réfléchissent bien ! Croire que l'on peut indéfiniment dépenser plus que ce que l'on gagne, n'est-ce pas en effet une utopie ?

Seule véritable alternative à la délocalisation continue de nos entreprises et de nos activités, la répartition harmonieuse et équilibrée de nos activités et de nos agriculteurs sur nos territoires nécessite que l’Europe de Bruxelles dirigée par Monsieur Sarkozy songe désormais davantage à protéger nos activités des délocalisations qu’à uniformiser et imposer des modèles agricoles et économiques. En pratique, cela passe par le retour d’un mode de fonctionnement volontariste « à géométrie variable » qui n’est certes pas celui du traité de Lisbonne.

Jean du Terroir 
Mercredi 5 Novembre 2008

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