Migrants aboard a rubber boat end up in the water while others cling on to a centifloat before being rescued by a team of the Sea Watch-3, October 2021

Jean Delaunay

Euroviews. Les nouvelles règles migratoires de l’UE négligent les besoins des villes et ne respectent pas les droits de l’homme

Le nouveau pacte sur les migrations de l’UE a pour objectif de coordonner l’action migratoire européenne. Cependant, il néglige le rôle crucial des villes en matière d’intégration et renforce la notion de migration comme une menace à contrôler, écrivent Simona Bieliūnė et Rutger Groot Wassink.

Après huit ans de négociations, l’Union européenne a finalement convenu d’un nouvel ensemble de règles dans le cadre du nouveau Pacte sur la migration et l’asile. Cependant, au lieu d’apporter des solutions concrètes, ce nouveau Pacte semble aggraver les problèmes existants.

Conçu pour établir une approche plus coordonnée et unifiée de la gestion des migrations et de l’asile dans l’ensemble de l’UE, le nouveau pacte néglige ironiquement le rôle crucial des villes, qui sont en première ligne pour fournir des services essentiels et des politiques d’intégration aux migrants.

L’intégration se fait à l’échelle locale. Malgré les manœuvres politiques incessantes de l’UE et de ses États membres autour de la régulation des migrations, ce sont les villes et les municipalités qui font fonctionner l’intégration.

Le nouveau pacte vise à définir les devoirs de l’Europe envers les migrants et les réfugiés et à établir un cadre pratique d’action. Cependant, en tant que maires adjoints des villes d’Amsterdam et de Vilnius, nous voyons plusieurs problèmes qui constituent des obstacles potentiels à sa mise en œuvre effective, avec des conséquences potentiellement désastreuses pour les migrants et les autorités locales.

L’adoption de la migration légale est un impératif

Ces dernières années, l’Europe a été confrontée à de multiples crises qui ont creusé les inégalités et alimenté la montée du populisme. Cette montée en puissance a entraîné une aggravation des hostilités, une augmentation du sentiment d’aliénation et un mépris inquiétant pour les groupes vulnérables, notamment les migrants et les réfugiés.

Bien que présenté comme « un ensemble de nouvelles règles gérant les migrations et établissant un système d’asile commun au niveau de l’UE, qui produit des résultats tout en restant ancré dans nos valeurs européennes », le Nouveau Pacte renforce largement le récit de la migration comme une menace qui doit être contrôlée et atténuée.

En mettant l’accent sur la protection des frontières, des processus de contrôle rigoureux et l’externalisation des procédures d’asile par le biais d’accords avec des pays tiers, le nouveau pacte encadre la migration en termes de risques sécuritaires et de gestion des charges.

Il est inquiétant de constater que le nouveau pacte néglige le principe fondamental selon lequel tous les êtres humains, quelle que soit leur origine ou les raisons de leur migration vers l’UE, méritent un traitement juste, digne et humain. Alors que le droit international accorde aux migrants le droit de demander l’asile dans n’importe quel État membre de l’UE, l’accent mis par le pacte sur la création de centres de traitement aux frontières de l’UE porte atteinte à ce droit.

Malgré les assurances d’un « contrôle indépendant », rien ne garantit que les personnes détenues dans ces « centres frontaliers » recevront l’assistance juridique à laquelle elles ont droit.

L’adoption d’une immigration légale n’est pas seulement une option politique, c’est un impératif économique pour l’avenir de l’Europe. L’Union européenne devrait se livrer à un examen de conscience rigoureux et honnête de sa propre situation et de l’ouverture sélective qu’elle cultive.

Vue des migrants derrière la barrière métallique érigée par la Pologne le long de la frontière avec la Biélorussie, dans la forêt de Bialowieza, en avril 2024
Vue des migrants derrière la barrière métallique érigée par la Pologne le long de la frontière avec la Biélorussie, dans la forêt de Bialowieza, en avril 2024

En outre, la réglementation sur le contrôle des demandes d’asile qui devrait régir l’accueil et le traitement des personnes à la frontière ne fait pas de distinction entre les migrants réguliers et les groupes vulnérables comme les mineurs non accompagnés. Cela pourrait conduire à une protection et un soutien inadéquats pour les personnes dans le besoin, voire à la détention de mineurs pendant le traitement de leur demande.

Ces mesures sévères pourraient affecter des migrants déjà traumatisés et inciter davantage de personnes à tenter leur chance en empruntant des itinéraires alternatifs, ce qui aurait pour conséquence que davantage de migrants sans papiers se retrouveraient dans les villes d’Europe.

En outre, le Nouveau Pacte maintient en grande partie le système problématique de Dublin, sans remédier au manque de solidarité politique entre les États membres concernant une répartition prétendument équitable des réfugiés au sein de l’Union.

L’Europe est confrontée à des changements démographiques et à une diminution de la main-d’œuvre. Avec la baisse du taux de natalité et le vieillissement de la population, la demande de travailleurs dans divers secteurs, notamment dans les secteurs de la santé et de la technologie, explose.

En simplifiant les voies d’immigration légales, au lieu de se focaliser sur la consolidation de son bastion, l’Europe peut attirer des migrants qualifiés et désireux d’apporter leur contribution. Cette approche permet non seulement de remédier aux pénuries de main-d’œuvre immédiates, mais aussi d’enrichir les sociétés européennes de talents et de perspectives diversifiés, garantissant ainsi une croissance économique et une cohésion sociale à long terme.

L’adoption d’une immigration légale n’est pas seulement une option politique, c’est un impératif économique pour l’avenir de l’Europe. L’Union européenne devrait se livrer à un examen de conscience rigoureux et honnête de sa propre situation et de l’ouverture sélective qu’elle cultive.

Les villes comme la nôtre savent comment aider

L’UE affirme vouloir s’inspirer des politiques d’intégration réussies, mais le Nouveau Pacte ne reconnaît pas l’importance des autorités locales dans ce processus, qui ont prouvé à de nombreuses reprises leur résilience face aux défis géopolitiques actuels.

Près de 75 % de la population européenne vit dans des zones urbaines, où l’intégration se fait directement. Cependant, le Pacte présente de nombreux risques pour les villes. L’augmentation des responsabilités en matière d’accueil des réfugiés pourrait mettre à rude épreuve les ressources et les services locaux, en particulier en l’absence de financements européens suffisants pour les programmes d’intégration.

L’accent mis par le Pacte sur la gestion des frontières plutôt que sur l’intégration à long terme est une vision à court terme si l’on tient compte des besoins en main-d’œuvre qualifiée. Des politiques d’intégration efficaces, mises en œuvre au niveau local, sont essentielles pour garantir que les réfugiés et les migrants deviennent des membres productifs de leurs nouvelles communautés.

Les villes comme la nôtre reconnaissent les besoins particuliers de ceux qui fuient la guerre et l’oppression politique et disposent d’une vaste expérience dans l’intégration des nouveaux arrivants, depuis l’offre de cours de langue jusqu’aux programmes d’intégration sur le marché du travail.

Des montgolfières décorées de drapeaux nationaux ukrainiens flottent dans les airs lors de la manifestation contre l'invasion russe de l'Ukraine, à Vilnius, en avril 2022
Des montgolfières décorées de drapeaux nationaux ukrainiens flottent dans les airs lors de la manifestation contre l’invasion russe de l’Ukraine, à Vilnius, en avril 2022

Les villes comme la nôtre reconnaissent les besoins particuliers de ceux qui fuient la guerre et l’oppression politique et disposent d’une vaste expérience dans l’intégration des nouveaux arrivants, depuis l’offre de cours de langue jusqu’aux programmes d’intégration sur le marché du travail.

Investir dans l’intégration durable est bénéfique à long terme, car cela aide les réfugiés et les migrants à devenir des citoyens contribuant à leur pays d’accueil et à leurs communautés locales.

Amsterdam, qui a toujours été historiquement une ville ouverte et accueillante pour les réfugiés, a connu un grand succès avec ses programmes visant à aider les migrants à trouver un emploi grâce à des partenariats avec des employeurs et à un accompagnement personnalisé.

Vilnius a également démontré le succès des autorités locales face à la migration. Dans le contexte de la crise frontalière entre l’UE et la Biélorussie et de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la ville s’est associée à diverses ONG pour venir en aide aux réfugiés. Elle a créé le Centre de psychotraumatologie pour les personnes fuyant la guerre, dont le personnel est composé de professionnels ukrainiens, tandis qu’une autre entreprise, International House Vilnius, a aidé les réfugiés à s’installer dans la ville.

L’avenir de l’Europe réside dans ses villes

Les villes, avec leur expérience pratique, sont essentielles pour que l’intégration soit une réalité. C’est pourquoi, à l’approche du nouveau mandat de l’UE, nous, maires adjoints, sommes convaincus que l’intégration des autorités locales dans l’élaboration des politiques doit être une priorité absolue.

Le nouveau pacte de l’UE sur la migration et l’asile a beau avoir pour objectif de créer une approche unifiée de la migration, il ne parvient pas à répondre aux besoins immédiats ni à respecter les droits de l’homme.

En marginalisant les villes et en se concentrant sur la gestion des frontières, le Pacte rate son objectif d’intégration durable à long terme.

Pour répondre efficacement au problème des migrations, l’UE doit tirer parti de l’expérience et de l’expertise des villes, en garantissant un traitement équitable et un soutien solide à tous les migrants. Un avenir meilleur pour l’Europe commence dans ses villes.

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