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Mercredi 7 Octobre 2009

Mémoire collective



A la chancellerie allemande, à l’Élysée, et bien sûr à Bruxelles, le Champagne a dû couler à flots. Avec d’autant moins de retenue que, depuis des années, les dirigeants européens ont reçu une incroyable succession de gifles, camouflets et désaveux populaires – des référendums français et néerlandais de 2005 jusqu’au bras d’honneur cinglant qu’a représenté l’immense abstention aux élections européennes, en passant par le premier Non des électeurs irlandais en 2008. Le Oui du 2 octobre marque-t-il une inversion de tendance parmi les peuples ? Nul ne l’imagine sérieusement. Les éminences de l’Union seraient donc bien inspirées de finir leur coupe sans tarder. Car les lendemains risquent d’être particulièrement amers. Pour notamment trois raisons.


Mémoire collective

par Pierre Lévy*

Les médias feignent désormais de découvrir la première – que nous soulignions dans ces colonnes depuis des mois : l’étape irlandaise n’est pas suffisante pour l’entrée en vigueur dudit traité de Lisbonne, qui reste fort aléatoire. En effet, le président tchèque, Vaclav Klaus, n’a jamais caché qu’il tient ce projet pour contraire aux intérêts de son pays, et le juge redoutable pour la démocratie dans chacun des États-membres. Pour l’heure, une procédure devant la Cour constitutionnelle tchèque lui interdit de toutes façons d’apposer sa signature. Certes, on imagine sans peine l’immensité des pressions qui vont s’exercer sur M. Klaus. Celui-ci aura besoin que s’exprime un très vaste mouvement parmi les peuples : non, il n’est pas « isolé », mais devient de facto le porte-parole des citoyens de tous les pays de l’UE qu’on a privés du droit de s’exprimer. La confidence de Nicolas Sarkozy, à l’automne 2007, selon laquelle la plupart des peuples voteraient Non s’ils étaient consultés, n’a rien perdu de son évidence. 

La deuxième raison a trait aux moyens qui ont été employés pour assurer une majorité au Oui. L’absurde évocation du chaos dans lequel aurait été plongée l’Irlande en cas de second Non s’est accompagnée de promesses invraisemblables, sur le thème : la victoire du Oui est seule à même d’assurer la création d’emplois. Or, une fois les urnes refermées, la crise brutale que subit l’ex-Tigre celtique va se poursuivre de plus belle. Les électeurs n’ont pas la mémoire courte. Leur assentiment a été acheté à crédit. On n’attendra pas longtemps avant que les traites ne soient présentées, et pas seulement au gouvernement de Brian Cowen – qui, avec 85% d’impopularité, ne craint plus grand-chose – mais bien à l’« idée européenne ». 

Enfin – et c’est la troisième raison – les 67,1% arrachés dans ces conditions n’effacent en aucun cas la véritable forfaiture que constitue la tenue de ce référendum. Le Conseil européen avait exigé et obtenu un second vote sur la simple affirmation que « le résultat du premier ne nous convient pas ». Croit-on vraiment qu’une telle arrogance ne laissera pas de trace, bien au delà de la seule Irlande ? En extorquant une inversion de leur choix initial aux mêmes électeurs, consultés sur le même texte, les dirigeants européens ont pris le risque de ridiculiser le principe même du suffrage universel. Du reste, si l’Union s’est érigée en instance d’appel susceptible de retoquer un verdict populaire, pourquoi diable se limiter aux référendums ? Si un peuple s’avise de voter en faveur d’une majorité jugée insuffisamment pro-européenne, ne sera-t-il pas opportun de lui faire reconsidérer son choix ? L’hypothèse paraît grotesque aujourd’hui. Mais demain ? 

En attendant, les dirigeants européens viennent d’écrire une nouvelle page du vaste livre des vilenies, coups fourrés et passages en force qui, seuls, permettent à l’« aventure européenne » d’« avancer ». Alors même que le résultat final escompté ne sera sans doute pas au rendez-vous, cette nouvelle page ne manquera pas de s’inscrire souterrainement dans la mémoire collective. Ils ont peut-être le sentiment d’avoir marqué un point. En réalité, ils pourraient bien avoir contribué à hâter l’heure de vérité. 

On ne s’en plaindra pas. 

*Pierre Lévy est Directeur de la Lettre de BRN
Bastille-République-Nations (n°45)
8 rue du Faubourg Poissonnière 75010 Paris
amisbrn@yahoo.fr
Mercredi 7 Octobre 2009

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