L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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On va de régression en régression, parce que «l'euro a toujours raison»



"La réalité se dérobe. Rien ne se passe comme prévu, comme annoncé, comme promis. Ce décalage entre la parole et le réel porte un nom : c’est l’idéologie. L’euro ne repose pas sur le calcul économique. C’est un pur produit idéologique. On a imposé aux gens un échange entre les petits malheurs qu’on les invite à endurer au jour le jour et un grand bonheur à venir qui sera la juste récompense pour tous. En attendant, c’est la galère. Le jour où les économies nationales vont diverger durablement, on risque, avec bon sens de se souvenir que, dans ce cas là, il y a une seule médication simple : la dévaluation ou la réévaluation, par application du principe de flexibilité. Comme, avec l’euro, cette réponse aura été rendue impossible, il faudra trouver une autre manière de dénouer les tensions entre économies divergentes. Quelle autre manière ? un chômage croissant ? des transferts budgétaires massifs d’un pays à l’autre ? Autant de voies difficilement acceptables. La tentation serait grande, si des signes monétaires distincts existaient au niveau de chaque nation, de rompre les parités fixes et de revenir au système antérieur. Techniquement, l’euro, d’usage européen, se superposerait aux monnaies nationales, d’usage intérieur. Juridiquement, le traité ne l’empêche nullement. Voilà bien le revers de la médaille : pour maintenir un euro uniforme, on s’orientera plutôt vers des solutions socialement dispendieuses. L’unité monétaire de ce moignon d’Europe va coûter cher, très cher". Extraits




France 2, 19 mai 2005 : dix jours avant le référendum sur le traité constitutionnel, le débat entre Philippe de Villiers (porte-parole du Non) et Dominique Strauss-Kahn (porte-parole du Oui). Source : Ina.fr
France 2, 19 mai 2005 : dix jours avant le référendum sur le traité constitutionnel, le débat entre Philippe de Villiers (porte-parole du Non) et Dominique Strauss-Kahn (porte-parole du Oui). Source : Ina.fr

« Propaganda » (extraits de "Vous avez aimé les farines animales, vous adorerez l'euro", 2001, de Philippe de Villiers)

La nouvelle religion est en place. Le sacrifice des monnaies nationales se déroule dans la pompe et avec le rituel prévu. Comme jadis, pour la fête de l’Être suprême ou, plus près de nous, l’inauguration du mausolée de Lénine, sur la place Rouge. Recueillement, pudeur, vague sentiment d’une humanité toute neuve et, autour des foules de fidèles un peu distraits, une présence policière discrète dessinant le cordon léger de la police de la pensée.

"L’Europe est l’escalier qui monte vers  les nouveaux cieux du mondialisme"

Le chemin du monde ne passe plus par les nations. Fini les égoïsmes de terroir, il n’y a plus d’autre générosité que planétaire. L’Europe est l’escalier qui monte vers  les nouveaux cieux du mondialisme. Partout les cérémonies se multiplient avec, partout, des chœurs d’enfants – « parce que les enfants, eux, n’ont pas de préjugés » - qui chantent pour l’Europe et le genre humain avec des Lego et, des Pokemon « libellés en euros ». Admirable ! On se presse autour d’eux. On communie aux nouvelles espèces et on échange les pièces et les billets. Au pied de l’autel de la monnaie unique, les élites de la banque et de la finance – étymologiquement, finance veut dire « foi partagée » - répandent l’encens pendant que les médiateurs, entre deux dépêches sur la bonne nouvelle, font la génuflexion oblique des grands prêtres et des dévots pressés : « L’euro, bienvenue…L’euro, c’est la force…L’euro pour votre bien… » Même les hommes politiques, qui, pourtant, ne croient plus à grand-chose, sont là, réunis dans le même étonnement d’avoir fait taire leurs mesquineries partisanes. Il y a maintenant une bonne décennie qu’ils ont embrassé et qu’ils diffusent le nouveau credo trinitaire du microcosme :

« L’onction dans les studios
La rédemption par l’impôt
Le salut par l’euro. »

En dehors de l’euro donc, pas de salut. Les sceptiques se taisent. De peur d’être excommuniés.
Ou alors, on les relègue dans les dernières pages des journaux, qui, sur le sujet – le grand passage à l’euro, la nouvelle Pâque -, ressemble à des bulletins paroissiaux. (…)
On nous avait donc promis le bonheur, les nouveaux Saint-Just de la monnaie unique avaient repris l’antienne célèbre : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ! »

Mais la promesse n’a pas été tenue, le bonheur n’est pas venu.
Nous voilà devant une situation inattendue : la réalité se dérobe. Rien ne se passe comme prévu, comme annoncé, comme promis.
Ce décalage entre la parole et le réel porte un nom : c’est l’idéologie. L’euro ne repose pas sur le calcul économique. C’est un pur produit idéologique.

On demande aux gens d’accepter beaucoup de sacrifices, de changer leurs repères, de parler une nouvelle langue des signes. On leur explique que c’est un point de passage obligé pour un avenir radieux ; on leur impose en quelque sorte un échange entre les petits malheurs qu’on les invite à endurer au jour le jour et un grand bonheur à venir qui sera la juste récompense pour tous. On les presse de troquer leurs petites habitudes contre la paix du monde. Perdre ses habitudes pour gagner la paix du monde.
En attendant, c’est la galère. (…)


Juridiquement, le traité "n'empêche nullement" que l'euro soit une monnaie commune et non unique

Si la raison l’emportait un seul instant sur le dogme, les pouvoirs publics pourraient facilement éviter ce grand chambardement. Techniquement, cette décision ne poserait aucun problème : l’euro, d’usage européen, se superposerait aux monnaies nationales, d’usage intérieur, et serait lié à elles, comme aujourd’hui, par des parités fixes. Juridiquement, le traité de Maastricht ne l’empêche nullement puisqu’il laisse ouvertes les interprétations sur ce point (1). (…) Même si c’est l’esprit du texte, la lettre est formelle. Alors pourquoi se compliquer la vie et se couper de toute retraite possible ? (…)**

Les Pol Pot de la monnaie unique voulaient anéantir les images, la mémoire, les signes, bref tout ce qui pouvait rappeler l’ « ancien régime des monnaies nationales ». (…)
Il s’agit d’arracher les peuples à leur culture et, partant, de fabriquer une monnaie désincarnée, sans aucune référence nationale. Fabriquer une monnaie pour façonner un nouveau peuple, le peuple européen, un peuple sans souvenirs, sans racines, sans prédilections, dans sans pesanteurs ni réticences. Fabriquer une monnaie abstraite pour un peuple malléable. (…)
Sur les nouveaux billets, on a pris soin de dessiner des ponts qui ne vont nulle part, des fenêtres aveugles, des portes qui ouvrent sur le vide.
Ce sont des billets sans histoire et qui n’ont pas de sens.
Il s’agit bien de couper les gens de leur mémoire, de leur histoire.

Au lendemain du petit "oui" français à Maastricht, Le Monde affiche son "soulagement" et celui des élites
Au lendemain du petit "oui" français à Maastricht, Le Monde affiche son "soulagement" et celui des élites

"L’euro est la religion des élites. Pas celle du peuple."


Avec le franc, "nous échangeons des images, des paraboles, des élans, des modèles. Nous échangeons nos rêves"

Le franc, c’est notre histoire. Histoire ancienne, histoire actuelle. Le franc, c’est Pascal, c’est Delacroix, Pasteur et Debussy ; le franc, c’est Victor Hugo, c’est Marie Curie ; le franc, c’est l’image des semeuses et de la tour Eiffel, c’est le génie français, la culture française. C’est ce génie et cette culture que nous portons dans nos poches, que nous échangeons entre nous. Nous échangeons des images, des paraboles, des élans, des modèles. Nous échangeons nos rêves. Avec la disparition du franc, les Français perdent le miroir de leur histoire. C’est la deuxième mort de Cézanne et Saint-Exupéry, c’est un musée vivant qui s’abîme. L’euro n’affichera plus de visage et nous n’échangerons plus que des figures géométriques. Nous voilà un peu plus citoyens du monde, un peu moins affectifs, un peu plus anonymes. Il reste encore à éradiquer les langues nationales et l’affaires sera réglée.

Ainsi chemine la dernière religion séculière du XXème siècle. Comme avant elle, le fascisme et le communisme, elle propose le dépassement des Etats-nations. Elle suggère, pour que les sociétés modernes accèdent tout de suite à la fraternité universelle, un nouvel internationalisme, un néocosmopolitisme planétaire débarrassé des sentiments de voisinage, des protections juridiques particulières, des exceptions culturelles et des clauses de sauvegarde. 300 millions, 500 millions d’hommes et de femmes apprendront ainsi à vivre dans le nirvana cotonneux des bonheurs anonymes. (…)

Dans le psychisme de tous les révolutionnaires, on retrouve un autre trait commun, c’est le culte de l’irréversible. Le Reich était conçu pour durer mille ans. Et le Grand Soir tournait les hommes vers l’infini. Là, l’ambition est plus mesurée mais établie sur le même impératif : « On ne reviendra pas en arrière. »

L’échange physique des pièces et des billets se double d’un autodafé. On va brûler Richelieu et Molière, l’Académie française et la Comédie-Française. L’échange physique des pièces et des billets oblige les pays membres de l’Euroland à brûler leurs vaisseaux.


"Pour maintenir un euro uniforme", on choisira des "solutions socialement dispendieuses"

La grande crainte des commissaires allumeurs de bûchers de banques, c’est en effet de voir des pays catéchumènes rester au milieu du gué. Prendre les nouveaux billets et garder les leurs. Au cas où… Car si les signes monétaires restent distincts, même une fois la monnaie unique juridiquement établie, les pays de l’Euroland – ce pays virtuel, dénationalisé et dépolitisé – pourraient être tentés de rompre les parités fixes lorsque surviendrait une grosse difficulté.

Or, cette hypothèse est hautement probable : le jour où les économies nationales vont diverger durablement, on risque, avec bon sens de se souvenir que, dans ce cas là, il y a une seule médication simple : la dévaluation ou la réévaluation, par application du principe de flexibilité.

Comme, avec l’euro, cette réponse aura été rendue impossible, il faudra trouver une autre manière de dénouer les tensions entre économies divergentes. Quelle autre manière ? un chômage croissant ? des transferts budgétaires massifs d’un pays à l’autre ? Autant de voies difficilement acceptables. Alors ? la tentation serait grande, si des signes monétaires distincts existaient encore au niveau de chaque nation, de rompre les parités fixes et de revenir au système antérieur. (…)

Voilà bien le revers de la médaille : pour maintenir un euro uniforme, on s’orientera plutôt vers des solutions socialement dispendieuses. L’unité monétaire de ce moignon d’Europe va coûter cher, très cher. Le citoyen paiera deux fois cette unification totale des signes monétaires : il paiera pour entrer dans le système – le coût du passage -, il paiera ensuite pour le subir. Plus il est petit, plus lourd sera le tribut.

L’euro est la religion des élites. Pas celle du peuple.
La parousie de l’euro repose bien évidemment sur un pur mensonge.(…)

C’est vraiment de l’économie primitive. On va de régression en régression, parce que l’ « euro a toujours raison » et que les propagandistes de la nouvelle religion, qui ne peuvent pas se tromper ont mis leur zèle au service de la conversion des monnaies et des âmes. (…)
L’univers intellectuel de l’euro rappelle le soviétisme et ses trois principes actifs : le principe de la bureaucratie qui étouffe toute idée réfractaire, le principe de propagande qui disqualifie toute idée critique, le principe de la souveraineté limitée qui abaisse les nations composant l’ensemble ainsi défini d’en haut.

PhV
 

*Chapitre II de son essai : Vous avez aimé les farines animales, vous adorerez l'euro, p.31 et s
Publié aux éditions Albin Michel, 2001

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(1) Article 123-4 du traité de Maastricht*






Les intertitres ont été ajoutés par la rédaction de l'ObsE.


**Note de la Rédaction :

Philippe de Villiers fait pièce ici à une idée reçue, en rappelant que le choix d’une monnaie unique n’impliquait en effet pas la suppression automatique et simultanée des monnaies nationales. Malgré son appellation, la monnaie "unique" pouvait juridiquement demeurer une « monnaie commune », c'est à dire superposée aux monnaies nationales  ainsi que l’avait proposé la Grande-Bretagne qui, faute d’y être parvenue, a préféré rester hors de la zone euro. Ainsi que le rappelle lui aussi le Professeur Michel Clapié, la « monnaie unique » aurait pu « demeurer une « monnaie commune » utilisable dans les échanges transfrontières, tandis que les monnaies nationales auraient continué d’avoir cours légal à l’intérieur des frontières de chaque Etat. La décision de les « abolir », qui a pris effet entre le 1er janvier et le 1er juillet 2002, selon les Etats, a été le fait du Conseil. Rien dans le traité de Maastricht ne l’imposait expressément puisque seule était prescrite la fixité des parités. C’est ainsi d'ailleurs que la monnaie unique, utilisée pour le règlement des échanges internationaux intracommunautaires ou extracommunautaires, a pu coexister trois ans durant (1999-2002) avec les monnaies nationales. » (V. son Manuel d’institutions européennes, 3ème édition, p.259-260)
La réintroduction de monnaies nationales parallèlement à l'euro, en vue d'un usage intérieur, ne poserait donc techniquement et juridiquement aucun problème, à part celui de la politique de change puisque l'intérêt pour certains Etats seraient de pouvoir dévaluer, ce qui suppose d'abandonner le change fixe. L'actuel article 119 § 2 (Titre VIII sur la Politique économique et monétaire) du traité (TFUE) est rédigé comme suit : "2. Parallèlement, dans les conditions et selon les procédures prévues par les traités, cette action comporte une monnaie unique, l'euro, ainsi que la définition et la conduite d'une politique monétaire et d'une politique de change uniques dont l'objectif principal est de maintenir la stabilité des prix et, sans préjudice de cet objectif, de soutenir les politiques économiques générales dans l'Union, conformément au principe d'une économie de marché ouverte où la concurrence est libre."


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