Vérification des faits : les Roumains protestent-ils contre une loi « anti-liberté d'expression » ?

Jean Delaunay

Vérification des faits : les Roumains protestent-ils contre une loi « anti-liberté d’expression » ?

Des milliers de personnes sont descendues dans les rues de Bucarest la semaine dernière pour protester contre une loi qui, selon eux, menace la liberté d’expression en Roumanie. Cependant, une enquête menée par The Cube suggère que la législation vise à lutter contre les activités extrémistes.

D’énormes manifestations ont éclaté la semaine dernière dans le centre de Bucarest contre une loi qui, selon les participants, priverait la Roumanie de la liberté d’expression, des publications sur les réseaux sociaux décrivant la loi comme étant une loi qui emprisonnerait les personnes ayant exprimé leurs opinions en ligne.

Mais un examen plus attentif de la législation révèle une situation plus complexe.

La manifestation, qui a attiré un peu plus de 10 000 participants, était organisée par le député européen d’extrême droite Claudiu Târziu, fondateur du nouveau Parti d’action conservatrice.

Les manifestants ont appelé à l’abrogation de ce qu’ils appellent la « loi Vexler », estimant qu’elle constitue une restriction majeure aux libertés civiles.

Une loi ciblant l’extrémisme

La loi en question a été proposée par le député Silviu Vexler, qui est également président de la Fédération des communautés juives de Roumanie. L’objectif déclaré de la loi est de lutter contre les idéologies extrémistes.

Il interdit la glorification publique de personnalités fascistes et introduit des sanctions pénales pour la promotion de l’antisémitisme, du racisme ou de la xénophobie, tant en ligne que hors ligne.

Les partisans de la loi affirment qu’elle comble les lacunes de la législation existante qui permettait auparavant aux contenus extrémistes de circuler ouvertement, notamment sur les réseaux sociaux.

Des manifestants manifestent contre les mesures d’austérité du gouvernement à Bucarest, en Roumanie, le jeudi 15 janvier 2026. (AP Photo/Andreea Alexandru)

Des manifestants manifestent contre les mesures d’austérité du gouvernement à Bucarest, en Roumanie, le jeudi 15 janvier 2026. (AP Photo/Andreea Alexandru)


Le projet de loi a été adopté pour la première fois en juin 2025, mais le président roumain Nicusor Dan l’a renvoyé au Parlement pour réexamen, arguant que certaines de ses définitions n’étaient pas assez précises. Il a notamment remis en question le manque de clarté quant à ce qui constitue un contenu fasciste, légionnaire, raciste ou xénophobe.

Le Parlement a rejeté les objections du président, décision confirmée par la suite par la Cour constitutionnelle.

La loi a été réadoptée en décembre, déclenchant un nouveau débat public sur les limites de la liberté d’expression.

Revendications sur l’identité nationale

S’adressant aux manifestants, Târziu a qualifié la législation de « l’attaque la plus grave contre le peuple roumain au cours des 35 dernières années ». Il a prévenu qu’il serait utilisé pour « effacer de la mémoire collective les héros, les génies et les saints de la nation roumaine ».

Les partisans de cet argument citent souvent le cas de Mihai Eminescu, le poète national roumain. Eminescu est une figure centrale de la culture roumaine, même si certaines parties de son journalisme et de sa poésie contiennent des idées xénophobes et antisémites.

Cependant, les experts affirment que la loi ne soutient pas les affirmations selon lesquelles de telles personnalités seraient interdites de la vie publique ou de l’éducation.

Ce que dit réellement la loi

Adina Marincea, chercheuse à l’Institut national Elie Wiesel pour l’étude de l’Holocauste en Roumanie, a déclaré à l’équipe de vérification des faits d’L’Observatoire de l’Europe, The Cube, que la législation « criminalise uniquement les contenus extrémistes spécifiques, tels que les contenus fascistes, légionnaires, racistes et xénophobes ».

« Il n’y a absolument rien dans la loi qui pourrait conduire à l’interdiction du poète national », a-t-elle déclaré.

La loi exige que les personnages et les œuvres historiques soient examinés dans leur contexte historique, mais elle n’interdit pas la discussion, l’analyse académique ou l’utilisation artistique et éducative du matériel culturel.

Il fait également la distinction entre la production artistique et l’activité politique.

S’il interdit d’accorder des honneurs publics aux criminels de guerre ou aux dirigeants d’organisations fascistes, il n’interdit pas leurs œuvres littéraires ou artistiques en tant que telles.

Les écrits d’Eminescu, par exemple, font toujours partie du programme scolaire national roumain.

Aucune preuve d’abus de la liberté d’expression

Les experts juridiques affirment que la législation représente une mise à jour des lois existantes contre les discours de haine, abordant des domaines qui n’étaient auparavant pas réglementés.

Ils notent également qu’aucun cas d’abus des protections de la liberté d’expression n’a été enregistré, ni dans la version antérieure de la loi, ni dans la version mise à jour.

Même si les manifestations reflètent une réelle préoccupation du public concernant la liberté d’expression, les spécialistes affirment que les affirmations d’une interdiction générale de parole ne sont pas étayées par le texte de la législation lui-même.

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