Un croissant, de nombreuses disputes : pourquoi les musulmans ne commencent-ils pas à jeûner ensemble ?

Jean Delaunay

Un croissant, de nombreuses disputes : pourquoi les musulmans ne commencent-ils pas à jeûner ensemble ?

Les divergences sur le début du Ramadan sont souvent justifiées par des raisons « jurisprudentielles », mais elles révèlent comment la politique peut détourner l’observation de la lune et les rituels.

Le Ramadan occupe une place importante dans l’histoire islamique. Il est considéré comme le troisième pilier de l’Islam et est associé à un certain nombre d’événements décisifs, notamment la révélation du Coran au prophète Mahomet lors de la Nuit du Destin, Laylat al-Qadr.

Cet événement fait du Ramadan un mois béni qui se distingue des autres par ses rituels et l’empressement qu’il inspire à faire le bien.

D’un point de vue islamique, le mois ne se limite pas à s’abstenir de manger, de boire et de relations sexuelles, mais implique également de contrôler son comportement et d’autres rituels tels que les prières nocturnes de Taraweeh et de faire l’aumône aux pauvres et aux nécessiteux, ainsi que de se rassembler autour de tables d’iftar et de suhoor chargées de plats délicieux.

Les musulmans du monde entier suivent le calendrier lunaire, qui comprend 12 mois, chacun durant entre 29 et 30 jours, et le début du mois de Ramadan est déterminé sur la base de l’observation du croissant de lune.

Parallèlement, et en plus de l’observation de la lune, l’Arabie saoudite utilise également ce que l’on appelle le calendrier Umm al-Qura, qui repose sur des calculs astronomiques précis et permet de fixer longtemps à l’avance les dates des fêtes religieuses.

Bien que le Ramadan soit le neuvième mois du calendrier hégirien et l’une des saisons religieuses les plus importantes pour les musulmans, le moment où son début est déclaré se transforme chaque année en un point de désaccord entre les pays, révélant un réseau complexe de facteurs jurisprudentiels, scientifiques, institutionnels et parfois politiques qui se croisent lorsque le début du mois sacré est annoncé.

Avec le coucher du soleil le 29ème jour du mois de Shaaban, le monde islamique est confronté à une scène familière : l’attente suivie de divisions et de disputes.

Tandis que les minarets d’une capitale annoncent le début du jeûne, leurs voisins d’une autre capitale attendent un jour supplémentaire pour terminer Shaaban.

Ces différences sont souvent expliquées par des raisons « jurisprudentielles » ou « géographiques ». Pourtant, la situation soulève la question de savoir dans quelle mesure la politique s’immisce dans les détails de la pratique religieuse, au point que l’observation de la lune est parfois devenue la victime de luttes de pouvoir et d’affirmations de souveraineté nationale.

Alors pourquoi le début du Ramadan est-il différent alors que nous regardons tous le même croissant ? La réponse va au-delà des purs calculs astronomiques et plonge dans les règles des différentes écoles de pensée, le raisonnement religieux et le labyrinthe de la politique.

La politique et la doctrine dessinent la carte du jeûne

Les pays à majorité musulmane diffèrent dans la manière dont ils interprètent l’observation du croissant, entre observation religieuse directe et calculs astronomiques.

Certains érudits du monde islamique estiment que la nouvelle lune doit être observée à l’œil nu, tandis que d’autres autorisent l’utilisation de calculs astronomiques précis, en particulier lorsque le croissant ne peut pas être vu en raison des conditions météorologiques ou de la situation géographique.

Ce désaccord jurisprudentiel peut conduire à ce que le début du mois de jeûne diffère d’un jour ou deux selon les pays, mais dans la pratique, la politique semble jouer un rôle plus important dans la détermination du moment où commence le Ramadan.

Cette divergence est devenue le miroir des alliances politiques et des divisions du monde islamique. L’exemple le plus marquant est le différend entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Dans la plupart des cas, le début du Ramadan à Téhéran et à Riyad ne coïncide pas, en raison des tensions politiques et des différences doctrinales entre sunnites et chiites, et de la volonté de chaque État de gérer ses affaires religieuses selon ses propres références.

Dans les autres États arabes du Golfe, tous membres du Conseil de coopération du Golfe, il existe une nette convergence dans les dates de début du Ramadan, la plupart de ces pays commençant le jeûne le même jour.

Cet alignement est lié à la proximité politique et doctrinale entre eux, ainsi qu’à l’existence d’organismes religieux communs ou partageant les mêmes idées et qui s’accordent dans leur interprétation des observations lunaires et des calculs astronomiques.

Liban

La diversité sectaire rend la situation au Liban encore plus complexe et montre à quel point la politique et la religion peuvent devenir profondément liées dans un pays qui couvre moins de 10 000 kilomètres carrés.

Ce petit pays abrite 18 communautés religieuses, dont les plus importantes sont les sunnites, les chiites, les druzes et les chrétiens de diverses confessions.

En ce qui concerne le Ramadan, les musulmans sunnites suivent généralement l’annonce officielle de l’Arabie saoudite. Cependant, une partie de la communauté chiite qui ne souscrit pas à la doctrine iranienne du velayat-e faqih suit les recommandations du bureau de Sayyed Mohammad Hussein Fadlallah, qui sont basées sur des calculs astronomiques.

Une autre partie, constituée de la base de soutien du Hezbollah, suit le calendrier de la République islamique à Téhéran. Cela conduit parfois à des dates de début et de fin de jeûne différentes au sein d’une même ville, d’un même village ou même d’un même foyer.

Cette divergence dans un si petit pays offre une preuve supplémentaire de la manière dont la politique peut chevaucher la religion.

Les décisions religieuses au Liban recoupent souvent des divisions politiques, puisque chaque secte représente des intérêts spécifiques et possède ses propres partis et autorités religieuses. En conséquence, la détermination du début du Ramadan devient une question qui va au-delà de la simple observation du croissant et reflète plutôt les équilibres politiques au sein de l’État.

La région du Maghreb

En Afrique du Nord, on constate une nette variation du début du Ramadan entre les pays voisins, notamment la Tunisie, l’Algérie et le Maroc.

Par exemple, la Tunisie et l’Algérie ont tendance à annoncer le début du mois à la même heure et à jeûner le même jour. Cela est attribué à leur proximité géographique et culturelle, à des décisions jurisprudentielles similaires, ainsi qu’à des ententes politiques et à des relations diplomatiques stables entre eux. En revanche, et bien qu’il partage la même zone géographique et la même école de jurisprudence malékite avec ses deux voisins, le Maroc a depuis longtemps pris l’habitude d’annoncer le début du mois de jeûne à une heure différente.

Cela est dû à plusieurs facteurs imbriqués, à commencer par les différends historiques et politiques entre le Maroc et l’Algérie, notamment sur la question du Sahara occidental et de la frontière terrestre fermée entre les deux pays depuis des décennies.

Historiquement, la région n’a pas été exempte de cas exceptionnels qui ont ajouté une autre dimension politique. Le défunt dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, renversé par un soulèvement populaire en 2011, avait l’habitude de déclarer le début du mois sacré un jour plus tôt que la plupart des pays arabes.

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