Paris abandonne la projection Mercator : la France paraît désormais plus petite sur les cartes du monde

Milos Schmidt

Paris abandonne la projection Mercator : la France paraît désormais plus petite sur les cartes du monde

La France redessine sa carte du monde : jugeant trompeuse la projection de Mercator, le ministère des Affaires étrangères l’abandonnera au profit d’une carte qui reflète mieux la taille réelle des continents, notamment de l’Afrique.

Une Afrique rétrécie, un Groenland et une Russie du Nord qui semblent s’étendre à l’infini : voilà qui est en passe de disparaître des cartes utilisées par la diplomatie française.

Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a annoncé vendredi que son département abandonnait la projection dite Mercator, qui agrandit artificiellement les régions polaires et minimise visuellement la taille des zones équatoriales. La France utilisera désormais à la place la projection Eckert IV, qui reflète plus fidèlement les véritables proportions des continents.

De ce fait, la France apparaîtra plus petite sur la carte par rapport aux pays proches de l’équateur, tout comme les États-Unis ou la Russie.

« Une carte n’est jamais entièrement neutre »

Dans un discours prononcé à la Sorbonne lors de la manifestation publique « La Fabrique de la diplomatie », le ministre français a déclaré que « le moment est venu » de « corriger » la façon dont le monde est perçu à travers les cartes héritées des navigateurs occidentaux du XVIe siècle.

Dans un discours prononcé à la Sorbonne à l’occasion de la manifestation publique « La Fabrique de la diplomatie », le ministre français a déclaré que « le moment est venu » de « corriger » la façon dont le monde est perçu à travers les cartes héritées des navigateurs occidentaux du XVIe siècle.

« Une carte n’est jamais tout à fait neutre. Prenez la projection Mercator, celle que chacun d’entre nous connaît depuis l’enfance. Les zones que l’on y voit ne correspondent pas à des zones réelles : (…) Les Etats-Unis, la Russie, la Chine prennent une importance visuelle disproportionnée par rapport à l’Afrique, à l’Amérique latine ou à l’Asie du Sud-Est », a déclaré le ministre français des Affaires étrangères.

Jean-Noël Barrot a également cité l’exemple du Groenland, qui fait à peu près la même taille que la République démocratique du Congo ou l’Algérie, même s’il « paraît presque aussi vaste » que l’ensemble du continent africain.

« Changer la carte ne change évidemment pas le monde. Mais corriger une représentation qui la déforme est déjà un acte de vérité », a-t-il souligné.

Le ministère a commencé à réduire son utilisation de la projection Mercator en 2021

En attendant, la carte diplomatique française ne changera pas du jour au lendemain mais le processus est déjà en cours, a appris L’Observatoire de l’Europe de source diplomatique. Le ministère a commencé à réduire son utilisation de la projection Mercator en 2021, « dans le but de fournir une représentation géographique plus précise du monde ».

Cette projection a été « progressivement supprimée » sur tous les sites Web de diplomatie publique, a indiqué la source.

« Les avantages et les biais liés à chaque type de représentation sont présentés lors de différentes manifestations auxquelles participent les cartographes du ministère », ajoute le Quai d’Orsay, citant les Journées européennes du patrimoine et le Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges.

« La France poursuivra ce travail, en privilégiant les projections cartographiques adaptées à différents objectifs et en offrant une réflexion plus précise des réalités géographiques dans ses communications diplomatiques. »

Les diplomates français reconnaissent néanmoins que la projection Mercator reste pertinente « dans un nombre limité de cas », notamment pour des utilisations régionales ou locales autour de la zone équatoriale, ainsi que pour les cartes de navigation.

A l’ONU, une victoire cartographique pour l’Afrique

L’annonce à Paris intervient alors qu’à New York, la carte du monde est également en train d’être redessinée. Quelques heures plus tard, l’Assemblée générale des Nations Unies abandonnait officiellement la projection Mercator au profit d’une projection basée sur le modèle Equal Earth, créé en 2018 et plus proche des proportions réelles des continents.

La résolution non contraignante, intitulée « Corriger la carte » et parrainée par le Togo, a été soutenue par 164 États membres. L’Union africaine avait déjà adopté Equal Earth en mars, et le texte encourage désormais les pays à faire de même.

Seuls les Etats-Unis ont voté contre, dénonçant ce qu’ils appellent un « projet idéologique radical », notamment en raison d’un passage de la résolution affirmant que « corriger les distorsions cartographiques liées à la taille des continents constitue un acte de justice cognitive et de réparation mémorielle ».

Six pays – l’Estonie, la Géorgie, la Lituanie, la Moldavie, la Serbie et l’Ukraine – se sont abstenus.


L’Assemblée générale des Nations Unies adopte une proposition africaine pour une nouvelle carte du monde Pour : 164 Contre : 1 Abstentions : 6

L’ONU souligne que la résolution n’interdit pas la projection Mercator, « ni n’impose une carte unique ». La résolution « encourage les gouvernements, les établissements d’enseignement, les organisations internationales et les entreprises technologiques à utiliser la projection Equal Earth ou d’autres cartes dites « à superficie égale » qui préservent les véritables proportions des superficies.

La France a donc rejoint ce mouvement, mais a choisi d’adopter la projection Eckert IV, créée en 1906. Elle est similaire à la projection Equal Earth préconisée par l’ONU, mais pas identique. Les deux représentent la taille des continents de manière beaucoup plus fidèle que la projection de Mercator, mais ils diffèrent légèrement par la forme qu’ils donnent aux masses continentales.

Comme le souligne l’ONU, la cartographie Mercator ne va pas disparaître complètement. Les plateformes numériques telles que Google Maps utilisent également actuellement une version de cette projection.

Dans les écoles françaises, la plupart des cartes du monde sont encore en Mercator. « On retrouve Eckert ou Peters* dans certains manuels scolaires, mais c’est très rare », explique Grégory, professeur principal d’histoire-géographie à Rennes, à L’Observatoire de l’Europe.

Reste à savoir si les cartes utilisées dans les écoles suivront également le virage engagé par le ministère des Affaires étrangères.

*une autre projection à superficie égale, qui donne une meilleure représentation de la superficie réelle des continents – L’Observatoire de l’Europe.