Le RN réveille les espoirs des hérauts de la souveraineté numérique

Martin Goujon

Le RN réveille les espoirs des hérauts de la souveraineté numérique

L’entrepreneur Thomas Fauré a reçu ces derniers jours une offre qui l’a longuement fait réfléchir : une investiture aux législatives, proposée par la frange des élus Les Républicains offerte par le président du parti, Eric Ciotti, au sein de leur nouvelle alliance avec le Rassemblement national.

Pour l’entrepreneur de la tech, patron de l’éditeur français de logiciels Whaller et héraut de la souveraineté numérique, c’était là une occasion de franchiser le Rubicon et d’aller porter ses combats au Parlement.

«Je ne suis pas vraiment RN, mais plutôt conservateur et proche du souverainisme», se définit-il auprès de L’Observatoire de l’Europe. Il a finalement décidé de refuser. Une charge de revanche ?

Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, le secteur de la tech a dû accélérer sa réflexion sur une éventualité qu’il envisageait difficilement avant 2027 : l’arrivée au pouvoir des lépénistes, et de leur président, Jordan Bardella, à Matignon.

Un changement qui s’apparenterait à une plongée en eau glacée pour une majorité des acteurs, quelques semaines à peine après le sommet Choose France à Versailles et le salon VivaTech à Paris, célébrations de la « start-up nation » chère à Emmanuel Macron. Le lobby France Digitale a d’ailleurs publié trois jours après les européennes une tribune s’inquiète face à la « tentation des extrêmes ».

Une partie de l’écosystème, qui a établi en priorité la « souveraineté numérique » face aux géants américains comme Microsoft ou Amazon, a été moins prompte à répondre. Car le RN n’est plus étranger à leurs préoccupations.

« Voir un certain nombre d’acteurs que nous combattons défiler à Versailles pour Choose France a chiffonné plus d’un d’entre nous », reconnaît Léonidas Kalogeropoulos, délégué général de l’Open Internet Project (OIP).

L’association — qui compte parmi ses membres Scaleway, OVHcloud ou encore Clever Cloud — assume depuis plusieurs années des positions frontales contre les décisions gouvernementales, qui mettraient selon eux à mal les intérêts des acteurs français.

En mars, l’OIP avait été de ceux qui ont attaqué devant le Conseil d’Etat la décision de la CNIL, autorisant l’hébergement de données de santé par Microsoft.

Si certains membres de l’association sont aujourd’hui « traversés par le débat » sur le soutien à apporter aux candidats qui se positionnent sur la souveraineté numérique, Léonidas Kalogeropoulos précise que la structure n’apportera pas « le moindre soutien au Rassemblement national ni à quelque formation politique ».

Depuis son élection en 2022, le député RN Aurélien Lopez-Liguori a labouré ce champion. Alors que Jordan Bardella mettait en scène l’année dernière son intérêt pour l’intelligence artificielle et ses discussions avec l’entrepreneur et urologue Laurent Alexandre, Lopez-Liguori a renforcé ses liens avec le secteur de la souveraineté numérique et défriché la philosophie de son parti.

Ce créneau lui a également permis de faire sauter une digue : signer un amendement commun RN-majorité, avec son homologue Modem Philippe Latombe.

A l’Assemblée, en tant que président du groupe d’études économie, sécurité et souveraineté numérique, l’élu a multiplié les auditions ces derniers mois, identifiant au passage les acteurs sensibles à son discours. En février, il a également constitué un groupe de réflexion et mis à plat « une centaine de propositions » sur le numérique, qu’il entend soumettre à Marine Le Pen après les législatives.

Le projet ressemble à la feuille de route d’un futur ministre. En campagne pour sa réélection, trouvera-t-il sur sa route un adversaire ? Thomas Fauré, qui a voulu « éviter de se griller » en tentant de briguer un siège dans une circonscription difficile, assure un proche, ne renonce pas à une carrière politique.

Il faut dire que l’entrepreneur joue ces dernières années un rôle croissant de trait d’union entre l’enjeu de la souveraineté numérique et les formations politiques très à droite. Il a notamment participé en juin dernier au colloque sur l’IA de Jordan Bardella à Paris.

Il est également proche du média Souveraine Tech — géré par Bertrand Leblanc-Barbedienne, directeur de la communication de son entreprise Whaller. A l’automne dernier, Souveraine Tech avait été au cœur de la polémique lors de son rassemblement annuel organisé à Saint-Malo, placé sous le haut patronage du ministre délégué au Numérique d’alors, Jean-Noël Barrot.

Patrice Huiban, fondateur du mouvement souverainiste Nouvel essor français, s’était alors lancé devant les participants dans un discours sur l’immigration et son désir de séculariser l’islam. Bronca dans le petit monde de la tech ; la salle s’était vue au fil du discours. Un « incident regrettable », avait alors déploré Bertrand Leblanc-Barbedienne auprès de L’Observatoire de l’Europe.

A l’automne, le rassemblement de Souveraine Tech va recevoir l’ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg comme tête d’affiche. Il ne cache pas que la possibilité d’une alternance « fait naître un espoir pour nos sujets ». « Toute position politique qui me permet de faire mon métier, de faire de l’influence et d’être consulté va très bien », précise Leblanc-Barbedienne à L’Observatoire de l’Europe.

Un entrepreneur du secteur, qui a souhaité s’exprimer anonymement en raison du contexte politique, fait cette prédiction : «Ceux qui ont à mort le RN vont être grillés.»

Laisser un commentaire

dix-sept + quatorze =