Le Kazakhstan, pivot de la stratégie de l’UE pour le Corridor central

Jean Delaunay

Le Kazakhstan, pivot de la stratégie de l’UE pour le Corridor central

Les 29 et 30 janvier dernier, Bruxelles a accueilli un événement majeur, le Forum mondial des investisseurs pour la connectivité des transports entre l’Union européenne (UE) et l’Asie centrale. Cette séquence a réuni de nombreux représentants de haut niveau dont ceux d’institutions financières et du secteur privé des États membres de l’UE ainsi que d’Asie centrale, du Caucase du Sud et de la Turquie. La rencontre a revêtu un caractère stratégique alors que le conflit en Ukraine se poursuit, après l’agression violente de la Russie déclenchée le 24 février 2022. Cette guerre a conduit l’UE à développer ses alternatives en matière de routes commerciales et de sécurisation de ses approvisionnements. Le Kazakhstan occupe une place essentielle dans la réalisation de ces objectifs.

Le Corridor central est un passage de transport multimodal terrestre et maritime. Il permet à des biens et à des produits d’être expédiés vers l’UE depuis de la Chine. Cette route chemine non seulement par le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan mais aussi par l’Azerbaïdjan et la Turquie. Elle traverse également les mers Noire et Caspienne.

Avant les événements tragiques de février 2022, l’Europe privilégiait un autre passage, le Corridor Nord. Aujourd’hui fermée, cette route nécessite de circuler par la Russie. Cependant, avec 2 000 kilomètres de moins à parcourir, le Corridor du Milieu (ou central) constitue de fait une alternative sérieuse, sous réserve de bénéficier d’investissements importants pour adapter les infrastructures ainsi que les méthodes et règlementations.

Sur le papier, cette option permet de raccourcir la durée du transport à 15 jours, voire à 13 à l’horizon 2024, ce qui fait baisser possiblement son coût. Elle constitue également une sécurité supplémentaire en matière d’approvisionnement et de robustesse de la chaîne logistique.

C’est pourquoi, lors du Forum, Valdis Dombrovskis, vice-président exécutif de la Commission européenne chargé d’une économie au service des citoyens et commissaire chargé du commerce, a annoncé que les institutions financières européennes et internationales allaient investir 10 milliards d’euros pour développer une connectivité des transports durables en Asie centrale, et cette somme ira vers le Corridor central.

A cet égard, des accords (MoU) ont été passés entre les institutions financières européennes et des États d’Asie centrale. Ainsi, la Banque européenne d’investissement (BEI) a signé des MoU avec le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et la Banque de développement du Kazakhstan. L’accord porte sur un investissement de 1,47 milliard d’euros dans le développement de la connectivité des transports entre l’Europe et l’Asie centrale.

Pour sa part, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) a signé un MoU avec le Kazakhstan. Il prévoit un autre investissement, de 1,5 milliard d’euros, dans des projets de connectivité en cours. Il faut ajouter que l’UE envisage d’apporter une assistance technique aux pays d’Asie centrale dans le cadre du développement de la route. Ainsi, des conseillers résidents jumelés de haut niveau des États membres de l’UE seront affectés dans tous les pays d’Asie centrale.

Lors du Forum, les représentants du Kazakhstan ont tenu à rappeler les défis actuels rencontrés, compte tenu de la progression significative du volume de transport de marchandises. Selon Marat Karabayev, le ministre kazakh des Transport, il est passé de 1,5 million de tonnes en 2022 à 2,8 millions de tonnes à fin 2023.

Cette nette progression fait courir le risque de la formation de goulots d’étranglement le long de la route. Aussi, pour les éviter, il est nécessaire de disposer d’infrastructures supplémentaires, plus performantes mais aussi d’améliorer les procédures douanières, par exemple. L’urgence est d’autant plus grande que d’ici à 2030, le volume de marchandises transitant par le Corridor central devrait atteindre les 11 millions de tonnes par an.

Dans la mise en place de ce Corridor, Astana joue un rôle de premier plan. Son objectif est double. Il s’agit d’abord de tirer profit de ce projet pour développer l’économie et l’industrie nationale. Mais, il s’agit aussi d’en faire un élément constitutif de la stabilité et de la paix régionale sans laquelle l’Asie centrale ne pourra connaître de progrès socio-économique. Lors de la 3ème réunion du Kurultai National (Congrès national), le Président Kassym-Jomart Tokaïev s’est d’ailleurs donné comme priorité de soutenir les processus d’intégration dans les régions de l’Eurasie et de l’Asie centrale.

Pour l’UE, le Corridor du milieu est essentiel. Ses capacités d’investissement lui permettent de jouer un rôle géopolitique accru dans une région du monde aujourd’hui disputée qui pourraient devenir un marché pour ses produits. De la même manière, elles lui permettent de peser dans le développement d’infrastructures qui rééquilibrent sa relation avec la Chine pour ne pas tomber dans une forme de dépendance à l’endroit de ses usines, produits mais aussi de ses capacités logistiques. Enfin, cette puissance financière offre à l’UE un moyen de pression sur la Russie qui voit les pays de sa sphère d’influence traditionnelle se détourner progressivement vers d’autres partenaires.

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