L’Arabie saoudite se présente comme un médiateur dans les guerres qui font rage dans la région, un État qui réunit les parties belligérantes autour de la table pour mettre fin aux combats. Mais ses manœuvres en coulisses racontent une autre histoire. De crise en crise, Riyad a soutenu certains camps, une attitude difficilement conciliable avec le rôle de médiateur.
La question n’est plus de savoir si l’Arabie saoudite est capable de servir d’intermédiaire entre ses adversaires, mais de déterminer où elle se situe dans les conflits eux-mêmes et dans quelle mesure elle influe sur les rapports de force autour de la mer Rouge.
De Port-Soudan à Mogadiscio, en passant par le Yémen et l’Érythrée, la question n’est plus de savoir si l’Arabie saoudite est capable de servir d’intermédiaire entre ses adversaires, mais de déterminer où elle se situe dans les conflits eux-mêmes et dans quelle mesure elle influe sur les rapports de force autour de la mer Rouge, ainsi que sur les ports et les corridors stratégiques qui comptent pour elle. Sous cet angle, l’image d’un médiateur neutre s’efface au profit de celle d’un État qui construit un axe d’influence sur les deux rives de la mer Rouge.

C’est au Soudan que ces deux rôles sont entrés en collision pour la première fois. En 2023, l’Arabie saoudite a parrainé les pourparlers de Djeddah entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), se présentant comme un acteur déterminé à mettre fin à la guerre et à protéger les civils. Depuis, sa position s’est progressivement rapprochée de celle de l’armée dirigée par Abdel Fattah al-Burhan.
Ce rapprochement a pris une dimension concrète en janvier 2026, lorsque Reuters a révélé l’existence de négociations portant sur un contrat d’armement pakistanais de 1,5 milliard de dollars destiné à l’armée soudanaise. L’accord prévoyait notamment la livraison d’avions, de drones et de systèmes de défense aérienne, l’Arabie saoudite jouant un rôle d’intermédiaire. En avril, le contrat était au point mort, et Riyad se retrouvait de nouveau au centre de l’affaire. L’agence a rapporté que le Pakistan avait suspendu la vente à la suite d’une objection saoudienne et du retrait du financement saoudien. Le même jour, le prince héritier Mohammed ben Salmane recevait al-Burhan à Djeddah. Un médiateur lié à l’armement de l’une des parties à un conflit ne peut, dans le même temps, revendiquer la neutralité.
Si le Soudan illustre la coexistence entre médiation et alignement partisan, le Yémen témoigne d’une intervention militaire saoudienne directe. Depuis mars 2015, Riyad dirige une coalition militaire, mène des opérations aériennes, soutient les forces gouvernementales et des groupes armés locaux, et apporte une aide économique au gouvernement reconnu par la communauté internationale.
Son implication ne s’est pas limitée à la lutte contre les Houthis. L’Arabie saoudite est devenue un acteur influent des affrontements au sein même du camp anti-houthi, notamment à mesure que son différend avec le Conseil de transition du Sud s’est aggravé. Début janvier 2026, des avions saoudiens ont frappé des positions du Conseil de transition dans le gouvernorat d’Hadramaout, tandis que des forces soutenues par Riyad avançaient pour reprendre des territoires dans le sud du pays. Ces opérations ont eu lieu au moment même où l’Arabie saoudite appelait les factions yéménites au dialogue. La pression militaire modifie les rapports de force sur le terrain, puis un processus politique vient organiser les résultats qui en découlent.
Les relations de Riyad avec le parti yéménite Al-Islah ajoutent une autre contradiction. Le Carnegie Endowment a documenté le recours de l’Arabie saoudite à des forces liées à ce parti dans sa lutte contre les Houthis, ainsi que le soutien militaire et financier qui leur a été accordé, malgré l’hostilité affichée par Riyad envers les Frères musulmans, dont Al-Islah relève du courant politique. Au Yémen, l’Arabie saoudite est donc l’un des acteurs qui ont façonné la guerre, choisi leurs alliés et contribué à dessiner les zones de contrôle.
Le même schéma se prolonge de l’autre côté de la mer Rouge. Pendant la guerre au Yémen, l’Arabie saoudite a noué des liens sécuritaires étroits avec l’Érythrée, dont le territoire et les ports ont servi aux dispositifs militaires de la coalition. La coordination entre Riyad et Asmara s’est poursuivie en 2025 et en 2026, alors que les tensions entre l’Érythrée et l’Éthiopie s’intensifiaient autour de l’accès à la mer Rouge.
Des analyses régionales indiquent que l’Arabie saoudite et l’Égypte tendent à soutenir la position érythréenne face aux ambitions maritimes de l’Éthiopie, tandis qu’Addis-Abeba observe avec inquiétude le rapprochement entre Riyad, Le Caire et Asmara. L’ironie est que l’Arabie saoudite avait elle-même parrainé l’accord de paix conclu entre l’Érythrée et l’Éthiopie en 2018 et signé à Djeddah, avant que ses propres relations sécuritaires ne l’impliquent davantage dans les rapports de force entre les deux pays.
La Somalie complète ce tableau. Après avoir annoncé son soutien à l’intégrité territoriale somalienne et rejeté la reconnaissance du Somaliland par Israël, l’Arabie saoudite et Mogadiscio ont signé, en février 2026, un mémorandum de coopération militaire, parallèlement à la poursuite de l’aide saoudienne au développement et de l’assistance humanitaire.
Cet accord intervient dans une région où la concurrence autour des ports et de l’influence militaire s’intensifie à proximité du détroit de Bab el-Mandeb. Des études régionales interprètent ce rapprochement comme un élément de la stratégie de Riyad visant à renforcer sa présence sécuritaire sur la rive africaine de la mer Rouge. Le mémorandum ne fait pas, à lui seul, de l’Arabie saoudite une partie au conflit interne somalien. Il intègre néanmoins Mogadiscio au réseau de partenariats sécuritaires saoudiens et renforce la capacité d’influence de Riyad dans la Corne de l’Afrique.
Aucune analyse de la politique saoudienne ne serait complète sans un retour sur l’histoire du financement de l’extrémisme par des donateurs et des institutions saoudiennes. Des câbles diplomatiques américains publiés par WikiLeaks en 2010 ont révélé les préoccupations de Washington concernant les fonds transférés par des donateurs saoudiens à des groupes extrémistes. Le Conseil de sécurité des Nations unies a, par ailleurs, inscrit des branches de la Fondation Al-Haramain sur des listes de sanctions liées à Al-Qaïda.
Les procédures judiciaires engagées par les familles des victimes des attentats du 11 septembre s’inscrivent dans ce même dossier. Les tribunaux ont autorisé la poursuite de l’examen d’accusations visant des personnes liées à l’Arabie saoudite, maintenant ainsi les anciennes politiques du royaume sous surveillance, alors même que Riyad se présente comme un partenaire dans la lutte contre le terrorisme et la promotion de la stabilité régionale.
Les instruments varient d’un théâtre à l’autre, mais un même fil conducteur se dégage : la constitution d’un réseau d’alliés capables de protéger les intérêts de Riyad en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique. Au Soudan, il s’agit d’un soutien politique à l’armée et d’une implication dans son armement ; au Yémen, d’une intervention militaire directe ; en Érythrée, d’un partenariat sécuritaire et d’un alignement régional ; en Somalie, d’un réseau de coopération militaire en expansion.
Cela ne signifie pas que l’Arabie saoudite mène simultanément cinq guerres. Cela signifie, en revanche, qu’elle ne peut être présentée comme un acteur neutre dans ces différents conflits. La médiation peut coexister avec la défense d’intérêts nationaux. Mais elle perd toute prétention à la neutralité lorsque le médiateur devient lui-même partie prenante des rapports de force qu’il cherche à gérer.
C’est là que le masque tombe : non pas parce que Riyad a cessé d’accueillir des négociations, mais parce que, sur chacun de ces théâtres, le royaume contribue désormais à déterminer qui négocie, qui détient le pouvoir et qui conserve le contrôle du territoire. Un médiateur qui contribue à façonner les rapports de force militaires ne peut demander aux autres de le considérer comme un arbitre impartial entre les parties en conflit.


