La crise de l'eau au Royaume-Uni relance le débat sur la privatisation

Jean Delaunay

La crise de l’eau au Royaume-Uni relance le débat sur la privatisation

« La triste réalité est que, dans un monde de plus en plus dominé par la cupidité individuelle (…), le secteur de l’eau est devenu la plus grande affaire de fraude au Royaume-Uni », a déclaré un analyste à l’AFP.

Craintes que la plus grande compagnie d’eau britannique soit au bord de l’effondrement, grèves répétées sur les chemins de fer en difficulté, ménages martelés par des factures d’électricité et de gaz exorbitantes : les secteurs vitaux du Royaume-Uni sont en crise, des décennies après des privatisations controversées.

Sous les gouvernements conservateurs de Margaret Thatcher et John Major, des entreprises publiques ont été démantelées et vendues au secteur privé dans les années 1980 et 1990.

Cette décision a entraîné de nouveaux investissements, mais également d’énormes primes pour les dirigeants, des dividendes pour les actionnaires et des dettes massives.

Endettée, Thames Water, la société qui gère l’approvisionnement en eau de la région de Londres, a annoncé lundi avoir levé 880 millions d’euros auprès de ses actionnaires.

Mais l’entreprise, dont la stabilité financière inquiète même le gouvernement britannique, a une dette de près de 16 milliards d’euros.

Le gouvernement conservateur a déclaré en juin qu’il était prêt à tout scénario, alors que la plus grande compagnie d’eau du Royaume-Uni pourrait faire faillite.

Desservant 15 millions de clients dans et autour de la capitale britannique, Thames Water – ainsi que d’autres fournisseurs d’eau – a également fait la une des journaux ces derniers mois pour avoir déversé des eaux usées brutes dans les voies navigables du pays.

Selon la presse, les responsables planchent sur un plan d’urgence qui pourrait permettre – si nécessaire – à l’Etat de reprendre le contrôle de Thames Water.

Une telle renationalisation aurait un coût élevé, mais l’idée est populaire auprès de l’électorat. Un sondage YouGov 2022 a constaté que la plupart des Britanniques pensent que les trains, l’eau et l’énergie devraient relever du secteur public.

Retards et annulations

Les conservateurs de droite ont longtemps favorisé la privatisation.

Cependant, le parti travailliste d’opposition a abandonné les projets de renationalisation de l’eau, de l’énergie et du service postal Royal Mail, bien qu’il envisage toujours de ramener les chemins de fer sous le contrôle de l’État.

« C’est plus facile pour le secteur ferroviaire car il est déjà largement nationalisé », explique à l’AFP Hugh Willmott, professeur à la Bayes Business School de Londres.

Les chemins de fer britanniques n’ont en fait pas été entièrement privatisés, les opérateurs privés recevant des fonds publics pour gérer et améliorer leurs services.

Certains prétendent que les importantes primes que ces entreprises versent à leurs actionnaires équivaut à un transfert de l’argent des contribuables aux particuliers.

Les autorités ont également mis en place des renationalisations temporaires de certains opérateurs mal gérés. En mai, ils ont pris le contrôle du TransPennine Express, opérant dans le nord de l’Angleterre et dans certaines parties de l’Écosse, au milieu de retards et d’annulations qui se multiplient.

L’impact de la privatisation sur les entreprises publiques a été dénoncé par plusieurs syndicats, tandis que les cheminots, les médecins et les postiers ont débrayé ces derniers mois au sujet des salaires et des conditions.

Un secteur vital reste sous le contrôle de l’État : le National Health Service (NHS) du Royaume-Uni, qui vient de fêter son 75e anniversaire, mais qui est lui aussi confronté à une crise profonde.

S’adressant à L’Observatoire de l’Europe en janvier, des experts ont déclaré que la pénurie de personnel – aggravée par le Brexit – et le sous-financement chronique avaient contribué à mettre le service à genoux.

« Lorsqu’il a été privatisé en 1989 (…), le secteur de l’eau a été salué comme un succès du programme de privatisation sous Thatcher », a déclaré à l’AFP l’analyste indépendant Howard Wheeldon.

« La triste réalité est que, dans un monde de plus en plus dominé par la cupidité individuelle, … le secteur de l’eau est devenu la plus grande affaire de fraude au Royaume-Uni », poursuit-il.

« En 34 ans de privatisation, les factures d’eau ont explosé. »

Parallèlement, les compagnies des eaux ont accumulé plus de 70 milliards d’euros de dettes sur la période.

Les compagnies des eaux sont également critiquées pour avoir déversé de grandes quantités d’eaux usées dans les rivières et la mer, au milieu d’un manque d’investissement dans le système d’eau du pays qui remonte à l’ère victorienne du XIXe siècle.

Alors que les compagnies des eaux sont privatisées en Angleterre, la situation diffère dans d’autres parties du Royaume-Uni, où elles sont à but non lucratif.

Certains ont fait valoir que la privatisation contribue à réduire les fonds destinés à l’investissement en canalisant les bénéfices vers les actionnaires.

« La nationalisation, elle-même un processus long et coûteux, serait-elle une amélioration par rapport à une meilleure réglementation du secteur privé ? demande le professeur Len Shackleton du groupe de réflexion pro-libre-échange The Institute of Economic Affairs.

« Certes, les coûts seraient réduits si aucun dividende n’était versé. Mais l’emprunt public a toujours un coût. (…) Ne croyez pas que la nationalisation soit la panacée », a-t-il prévenu.

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