Jean-François Husson, le sénateur aux trousses de Bruno Le Maire

Martin Goujon

Jean-François Husson, le sénateur aux trousses de Bruno Le Maire

« Mon sang n’a fait qu’un tournée, j’étais fou furieux. » Quand Jean-François Husson, 63 ans, parle de sa découverte de l’ampleur du déficit public, il le fait avec le ton grave de celui à qui on a fait un enfant dans le dos.

Rapporteur général du budget depuis quatre ans au palais du Luxembourg, l’élu de Meurthe-et-Moselle a pris de l’épaisseur, au point de devenir un caillou dans la chaussure de Bruno Le Maire.

Le 21 mars, à l’approche de la publication du chiffre du déficit, le sénateur Les Républicains, soupçonnant que l’état des comptes publics est encore plus dégradé que ce que le gouvernement laisse entendre, se rend de manière inopinée à Bercy.

Après trois heures sur place, les pièces consultées confirment la rumeur qui enflait : le déficit s’élève à 5,5% du PIB, soit 154 milliards d’euros, confirme l’Insee le 26 mars. On est loin des 4,9% anticipés par Bercy dans la loi de finances 2024, adoptée en fin d’année dernière.

Son contrôle surprise à Bercy, le premier par la chambre haute depuis 2000 à l’époque de la « cagnotte Jospin », et l’ardeur qu’il met à dénoncer « l’échec » de la politique du gouvernement l’a mis sur le devant de la scène.

De quoi tendre un peu plus la relation qu’il entretient avec Bruno Le Maire, qu’il n’avait pas soutenu lors de la primaire de la droite en 2016, lui préférant Alain Juppé. Fin mars, il a d’ailleurs appelé le ministre de l’Economie à « rendre son tablier ».

Interrogé par L’Observatoire de l’Europe, Husson préfère botter en touche et se dit « respectueux des hommes et des fonctions ». Ses collègues de la commission des Finances qui observent, audition après audition, les passes d’armes entre les deux hommes, répondent à sa place.

« Les relations ne sont pas très bonnes », analyse Christine Lavarde (LR). Elles « ressemblent froides et dures », renchérit Rémi Féraud (PS). «Le Maire était furax de sa descente à Bercy», relate un haut fonctionnaire rattaché à Bercy.

Collaborateur parlementaire à sa sortie de Sciences Po, puis agent d’assurances de profession, dans les années 1990, le Meurthois retrouve la politique en 2001. Il devient conseiller municipal de Nancy, puis vice-président de la métropole. Elu au Sénat en 2011 en tant que non-inscrit, l’ancien UDF rejoint en 2014 les bancs de l’UMP et la commission des Finances.

D’abord rapporteur des crédits budgétaires de la mission écologie, une fibre lui attirant la sympathie de la gauche, Husson se tient à l’écart de la politique partisane. Il sillonne les travées sans se faire d’ennemis.

«Il ne s’est jamais trop mêlé de la vie politique du parti et, assez habile, à su manœuvrer», raconte un conseiller politique du groupe LR qui le dépeint comme «un chic type», parfois un peu «raide et sec» .

Avant d’être élu rapporteur général du budget en 2020, à la surprise générale, Jean-François Husson s’est fait repérer lors de la commission d’enquête sur le coût de la pollution de l’air dont il était président en 2015, puis comme corapporteur de la loi Pacte en 2018.

Le sénateur a également marqué les esprits en prédisant que l’augmentation de la taxe carbone déclencherait la colère des gilets jaunes. Signe que ce fils et frère d’agriculteurs, qui rappelle souvent ses racines rurales et son assiduité dans les tribunes du stade de l’AS Nancy-Lorraine, aux bons capteurs.

Après des débuts timides, Husson a pris une autre dimension au fil des projets de loi de finances (PLF).

« Il n’est toujours pas très aiguisé et perçu comme peu percutant, mais il est très volontaire, ce qu’il n’était pas à l’époque », observe l’un de ses anciens collègues qui le juge « transformé ».

«Il a aujourd’hui une capacité d’expertise et est donc en capacité de contrer les propositions du gouvernement et d’être un interlocuteur très sérieux», aime son collègue Stéphane Sautarel (LR).

« Au premier PLF, vous êtes moins solide qu’à votre troisième évidemment, analyse Husson. Il y a trois ans j’aurais sûrement plus hésité à faire un contrôle à Bercy.

Cet aguerrissement serait aussi le fruit de son entourage. A l’approche du budget 2023, Jean-François Husson a changé d’administrateur, optant pour un profil plus stratégique avec Julien Robineau.

Avant de devenir coordinateur des travaux du rapporteur général, ce dernier a officié comme conseiller de Christian Eckert, secrétaire d’État chargé du Budget sous François Hollande, puis comme sous-directeur du Budget de la mairie de Paris.

«Il a une toute autre manière de travailler, il est beaucoup plus politique», constate Christine Lavarde, l’une de ses principales alliées au Sénat.

Grâce au butin documentaire réalisé au ministère de l’Economie, qu’il conserve depuis dans un coffre du Sénat, Jean-François Husson alimente une mission d’information sur la dégradation des finances publiques, dont les conclusions seront rendues avant l’été.

Il y voit l’opportunité de faire « un moment de vérité pour dire où on en est, prendre ses responsabilités et redonner des perspectives pour redresser les comptes publics ».

Si ce dérapage lui « fait mal au tripes », c’est surtout la méthode de l’exécutif qui irrite le sénateur. Diplomate, Husson se garde bien de taxer le gouvernement d’insincérité, préférant parler de « rétention » d’informations à l’égard du Parlement qu’il estime « méprisé ».

Alors que le gouvernement a annulé 10 milliards d’euros de crédits par décret en février et planche pour trouver encore 20 milliards d’économies lors du PLF 2025, Jean-François Husson refuse d’avancer des pistes.

« C’est trop tôt pour le dire », pour ne pas ajouter à la « piste aux étoiles où chacun y va de sa proposition », s’agace-t-il. Mais aussi peut-être parce que Les Républicains sont divisés sur la ligne politique à adopter, notamment entre députés et sénateurs.

Le rapporteur général se borne à rappeler que la chambre haute avait proposé 7 milliards d’économies, lors du PLF 2024. « Le gouvernement nous a fait ni plus ni moins un bras d’honneur », se remémore-t-il, courroucé de constater que « la relation entre le gouvernement et le Parlement est abîmée ».

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