Far-right National Rally leader Jordan Bardella meets farmers as he visits a farm in Chuelles, 137 kms (85 miles) south of Paris, 14 June 2024

Jean Delaunay

Elections législatives françaises : les agriculteurs comptent sur l’Europe, mais sont tentés par l’extrême droite

Plus que leur métier, les agriculteurs interrogés par L’Observatoire de l’Europe partagent le sentiment, répandu dans une grande partie de la France rurale, d’avoir été oubliés et abandonnés par les politiques et les autorités.

Même si l’extrême droite a remporté une large majorité dans la France rurale lors des élections européennes du 9 juin, les agriculteurs français ne sont pas ses plus fervents partisans.

Et si certains sont tentés de voter pour le Rassemblement national (RN) aux prochaines législatives anticipées, d’autres doutent de sa capacité à servir leurs intérêts. Les subventions européennes, bien que critiquées, sont essentielles à leur survie.

A l’entrée de Braslou, village de 315 habitants du sud de la Touraine, dans le centre de la France, le panneau indiquant le nom de la commune est toujours à l’envers.

C’est ainsi depuis que la colère des agriculteurs a embrasé les campagnes françaises et européennes en début d’année, une manière de montrer que « nous marchons sur la tête », a expliqué l’un des participants aux émeutes de Braslou et du villages environnants.

Mathieu, céréalier, a pris la relève de son père à la tête d’une exploitation assez importante de 270 hectares. Il fait partie de la douzaine d’agriculteurs de la commune et gère également une entreprise de travaux agricoles, prêtant son matériel à d’autres exploitations. Membre du syndicat Jeunes Agriculteurs (JA), il se reconnaît politiquement dans le RN de Marine Le Pen et Jordan Bardella.

Braslou
Braslou

Le 9 juin, Mathieu a voté pour l’extrême droite. Il déplore que tous les éleveurs européens ne soient pas soumis aux mêmes normes, que certains produits chimiques interdits en France soient autorisés en Espagne et que la volaille ukrainienne, mal contrôlée, ait envahi le marché français.

« Je ne suis pas contre les importations, tant que le commerce est équitable et l’étiquetage transparent », a déclaré Mathieu à L’Observatoire de l’Europe.

La députée Macron appréciée pour sa capacité d’écoute

Il n’est cependant pas opposé dimanche au vote de la reconduction de Fabienne Colboc, députée de la Renaissance d’Emmanuel Macron.

Selon Mathieu, Colboc est « accessible, souvent sur le terrain, très active et à l’écoute » du petit groupe de travail constitué avec une vingtaine d’autres agriculteurs pour suivre la mise en œuvre des mesures promises par Macron et son gouvernement après la crise hivernale. Colboc les a accueillis dans son bureau parisien et les a emmenés dans les cantines scolaires pour voir en personne où finissent les aliments qu’ils ont cultivés.

Mais la décision de Macron de dissoudre l’Assemblée nationale a stoppé tout ce travail en cours, que Mathieu espère voir reprendre après le vote.

Le chef du Rassemblement national d'extrême droite, Jordan Bardella, rencontre des agriculteurs lors de sa visite dans une ferme à Chuelles, à 137 km au sud de Paris, le 14 juin 2024
Jordan Bardella, leader d’extrême droite du Rassemblement national, rencontre des agriculteurs lors de sa visite dans une ferme à Chuelles, à 137 km au sud de Paris, le 14 juin 2024.

Tout en se disant contre le « macronisme », il explique : « Si je vote pour mes convictions, je voterai RN. Mais si je veux défendre ma profession, je vote pour elle. Le gouvernement actuel a suivi nos revendications ». Il doutait de la capacité du candidat RN, qu’il ne connaissait pas, à écouter et à défendre les agriculteurs.

Mathieu n’a pas oublié que le groupe Identité et démocratie (ID) auquel appartient le RN au Parlement européen a voté en faveur des accords de libre-échange avec la Nouvelle-Zélande. Les 15 eurodéputés français du RN ont voté contre, mais cela a semé le doute.

De plus, le candidat local du RN n’organise aucune réunion publique dans la région, et le parti d’extrême droite ne mentionne quasiment pas de projets agricoles à son agenda. « On vote pour quelqu’un dont on se sent proche, quelqu’un avec qui on peut discuter », explique Mathieu.

Aux élections européennes, dans toutes les zones rurales de France, le RN a frôlé 40 % des suffrages, soit plus de 8 points de plus que l’ensemble du pays. À Braslou, le RN a obtenu le 9 juin 25,4% des voix, tandis que le parti dirigé par la nièce de Le Pen, Marion Maréchal, en avait 7,5%. Cela porte le total à 32,9% pour l’extrême droite, soit un peu moins que la moyenne nationale (36,8%).

L’Europe, un mal nécessaire

Historiquement, la majorité des agriculteurs ont toujours voté pour la droite traditionnelle, et non pour l’extrême droite. Aux élections européennes, ils ont donné 26% de leurs voix au RN, soit moins que l’ensemble de la population française.

A Braslou, Sylvain, qui cultive des céréales bio sur environ 150 hectares de ses terres depuis 2012, n’a pas voté aux élections européennes, comme 49 % des électeurs français.

La météo printanière désastreuse ne lui a pas laissé le temps. Il a dû semer pour rattraper son retard. Quant aux législatives, il n’est sûr de rien.

Sans l’aide européenne, il serait obligé de fermer son exploitation, a-t-il expliqué à L’Observatoire de l’Europe. Mais si « les prix reflétaient nos coûts de production, nous n’aurions pas besoin de cette aide. Nous devons pouvoir vivre de notre métier. Je veux défendre mes revenus », a-t-il ajouté.

Marine Le Pen s'adresse aux médias lors d'une visite d'un projet d'éolienne offshore pour produire de l'électricité, à Erquy, dans l'ouest de la France.
Marine Le Pen s’adresse aux médias lors d’une visite d’un projet d’éolienne offshore pour produire de l’électricité, à Erquy, dans l’ouest de la France.

Bio mais pas vert

Un peu plus loin, Magali et son mari, agriculteurs bio depuis trois générations, s’efforcent de maintenir une production diversifiée sur 137 hectares : différentes céréales (blé, lin, tournesol, épeautre, millet et autres), des porcs élevés en semi-liberté et des veaux, dont certains sont vendus directement aux consommateurs. Ils emploient deux personnes.

Magali estime aussi que les revenus agricoles sont la véritable source de la crise du début d’année. « La PAC européenne ne fait que compenser le fait que nous vendons à perte. Et la France ajoute des contraintes supplémentaires, comme le survol par satellite des cultures bio pour les surveiller », explique-t-elle à L’Observatoire de l’Europe.

« Cela nécessite un smartphone dernier cri et une application spécialisée pour se connecter (au satellite). Et Emmanuel Macron estime que le numérique sauvera l’agriculture », a-t-elle soutenu, convaincue que l’agriculture conventionnelle traditionnelle, basée sur les engrais chimiques, finira par disparaître d’elle-même.

Sans préciser pour qui elle voterait, elle a exclu de voter pour les Verts, trop dogmatiques à ses yeux (ils sont par exemple opposés au labourage). « La peur du RN n’est pas la voie à suivre », a ajouté Magali.

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