Jean Delaunay

Du doomscrolling à la nomophobie : les nouvelles conditions de l’ère numérique remodèlent notre cerveau

Doomscrolling, nomophobie, FOMO et addiction aux réseaux sociaux : les nouveaux désordres numériques, ce qu’ils signifient et quand les smartphones deviennent un problème

Ne pouvez-vous pas passer cinq minutes sans vérifier votre téléphone ? Ouvrez-vous Instagram « juste une seconde » et constatez-vous qu’une demi-heure plus tard, vous êtes toujours là ? Vous vous réveillez pendant la nuit et la première chose que vous faites est de vérifier vos notifications ? Ou continuez-vous à parcourir de mauvaises nouvelles alors que vous savez parfaitement que cela vous angoisse ?

Bienvenue dans l’ère des nouvelles dépendances numériques.

Les experts soulignent qu’il ne s’agit pas de diaboliser les smartphones, les réseaux sociaux ou les jeux vidéo. Le monde numérique fait désormais partie de nos vies et peut apporter d’énormes avantages. Le problème commence lorsque la consommation devient difficile à contrôler et commence à évincer le sommeil, le travail, les études, les relations ou l’activité physique.

Et la recherche commence à donner un nom à bon nombre de ces comportements.

Le premier vrai diagnostic : trouble du jeu vidéo

Une distinction est cruciale. Tout ce qu’on appelle « dépendance aux smartphones » n’est pas officiellement une maladie.

L’Organisation mondiale de la santé a cependant reconnu dans la Classification internationale des maladies, CIM-11, le trouble du jeu vidéo.

Cela ne veut pas dire que jouer beaucoup est automatiquement une maladie. Le trouble concerne une perte de contrôle sur le jeu, une priorité croissante accordée au jeu par rapport à d’autres activités et la poursuite du comportement malgré les conséquences négatives. Pour poser un diagnostic, il doit y avoir un impact significatif sur la vie personnelle, familiale, sociale, scolaire ou professionnelle, généralement depuis au moins 12 mois.

Et cela touche une minorité de joueurs, pas tous ceux qui passent quelques heures devant une console.

Accro aux réseaux sociaux : quand le défilement sans fin est le problème

Ici, l’image devient plus floue.

La dépendance aux médias sociaux, souvent qualifiée dans les recherches d’utilisation problématique des médias sociaux ou de trouble d’utilisation des médias sociaux, ne constitue pas actuellement un diagnostic indépendant de la CIM-11 comme le trouble du jeu vidéo.

Mais le phénomène est désormais largement étudié.

Les signes sont assez intuitifs : vouloir s’arrêter et ne pas y parvenir, passer plus de temps en ligne que prévu, ressentir un fort besoin de consulter les réseaux sociaux, négliger d’autres activités, devenir irritable lorsqu’on ne peut pas accéder aux plateformes, ou continuer à les utiliser malgré les problèmes qu’elles posent.

L’American Psychological Association exhorte les gens à prêter attention à ces comportements, en particulier chez les adolescents.

Et les chiffres sont frappants. Selon la dernière grande enquête sur les comportements de santé des enfants d’âge scolaire (HBSC) de l’Organisation mondiale de la santé en Europe, réalisée auprès de près de 280 000 jeunes âgés de 11, 13 et 15 ans dans 44 pays et régions, 11 % des adolescents présentent des signes d’utilisation problématique des médias sociaux, contre 7 % en 2018. Cette part s’élève à 13 % chez les filles et tombe à 9 % chez les garçons.

FOMO : la peur d’être le seul à ne pas savoir

L’un des pièges les plus puissants des réseaux sociaux porte désormais un nom extrêmement familier : FOMO, Fear Of Missing Out.

C’est ce sentiment qui vous fait penser : « Et si quelque chose s’était produit entre-temps ? ».

Nous vérifions donc WhatsApp, Instagram, TikTok, les actualités et les chats même si nous n’avons aucune réelle raison de le faire.

FOMO n’est pas un diagnostic psychiatrique. Il s’agit pourtant d’un phénomène psychologique étudié en relation avec une utilisation problématique d’Internet et des réseaux sociaux. Une étude publiée en 2024 a examiné précisément le lien entre FOMO, utilisation problématique des médias sociaux et doomscrolling, et a révélé que les mécanismes de régulation des émotions jouent un rôle important.

Autrement dit : plus nous ressentons le besoin d’outils numériques pour gérer l’anxiété, l’ennui ou les émotions désagréables, plus nous risquons d’être entraînés dans un cercle vicieux.

Doomscrolling : pourquoi nous continuons à lire de mauvaises nouvelles

C’est probablement l’un des phénomènes les plus caractéristiques de l’ère des smartphones.

Le Doomscrolling est la consommation compulsive de nouvelles négatives : guerres, catastrophes, crises, accidents, maladies, scandales. Une histoire en entraîne une autre et votre doigt continue de défiler.

Le paradoxe est évident : nous recherchons des informations pour nous sentir mieux préparés et finissons souvent par nous sentir encore plus anxieux.

Le Doomscrolling n’est pas non plus un diagnostic médical indépendant, mais il est devenu un sujet de recherche sur les comportements problématiques en ligne. Des études l’ont lié au FOMO et aux difficultés de régulation des émotions.

Et cela peut se transformer en un autre piège : plus nous sommes inquiets, plus nous recherchons des informations ; plus nous consommons d’informations négatives, plus notre inquiétude grandit.

Nomophobie : quand le téléphone n’est plus là, l’angoisse arrive

« Nomophobie » est un mot inventé à partir de la phobie des téléphones portables.

Cela ne signifie pas simplement « Je suis ennuyé d’avoir laissé mon téléphone à la maison ». C’est le terme utilisé pour décrire l’inconfort ou l’anxiété liés à l’absence de smartphone, à la perte de connexion, ou encore à l’impossibilité d’accéder à l’information et à ses relations numériques.

Encore une fois, il convient d’être prudent avec les mots : il ne s’agit pas d’un diagnostic officiel autonome.

Mais il s’agit d’un phénomène étudié, de plus en plus mêlé à d’autres comportements problématiques. Une étude publiée en 2026 a analysé ensemble la nomophobie, la dépendance aux médias sociaux et le FOMO, identifiant la peur de manquer d’informations comme l’un des ponts les plus importants entre ces phénomènes et les symptômes d’anxiété et de dépression.

Le téléphone, en bref, peut devenir une sorte d’« objet de sécurité » : si nous l’avons, tout va bien. S’il disparaît, ne serait-ce que pendant quelques minutes, quelque chose ne va pas.

Vibration fantôme : le téléphone qui vibre même quand il ne le fait pas

Avez-vous déjà été certain que votre téléphone vibrait dans votre poche, pour ensuite le sortir et vous rendre compte qu’aucune notification n’était arrivée ?

C’est ce qu’on appelle le syndrome des vibrations fantômes, ou syndrome des vibrations fantômes.

Il ne s’agit pas d’une maladie reconnue, mais d’un phénomène perceptuel étudié : le cerveau peut interpréter de minuscules stimuli physiques comme une vibration d’un téléphone, surtout lorsque nous sommes habitués à attendre constamment des notifications.

C’est presque la version numérique de « J’entends quelqu’un m’appeler » quand personne n’a appelé.

Et puis il y a l’insomnie provoquée par les smartphones

Le problème n’est pas seulement le temps que nous passons en ligne. C’est quand nous le faisons.

Faire défiler dans son lit semble inoffensif : « Je vais juste regarder deux vidéos et ensuite dormir ». Le problème est que ces deux vidéos peuvent durer vingt minutes, une heure ou bien plus.

L’APA note que l’utilisation de la technologie à proximité de l’heure du coucher, et en particulier des médias sociaux, est liée aux troubles du sommeil chez les adolescents.

Et une étude longitudinale publiée en 2025 a révélé une association entre une utilisation problématique des médias sociaux et des symptômes dépressifs et anxieux ultérieurs, les problèmes de sommeil jouant apparemment un rôle partiel dans ce lien. Les auteurs eux-mêmes soulignent toutefois que la relation est complexe et ne doit pas automatiquement être interprétée comme une relation de cause à effet.

Le point pratique est facile à comprendre : si le téléphone nous vole le sommeil, le problème n’est plus seulement le temps passé devant l’écran.

Les réseaux sociaux et le corps : l’impact physique

La révolution numérique ne concerne pas seulement le cerveau.

Les heures passées devant un écran peuvent signifier moins de mouvements, plus de comportements sédentaires, une fatigue oculaire et des problèmes musculo-squelettiques liés au maintien prolongé de la même posture.

Le soi-disant tech neck, le « cou du smartphone », est désormais une expression courante pour désigner la douleur et la tension associées à la posture consistant à incliner la tête vers votre appareil. Il ne s’agit pas d’un nouveau diagnostic médical, mais il décrit un problème très concret : nous passons de plus en plus de temps le cou penché devant un écran.

L’OMS, lorsqu’elle évoque les effets liés à une utilisation problématique de la technologie et des jeux, met également en avant les comportements sédentaires, les problèmes musculo-squelettiques, les troubles du sommeil et les problèmes de vue.

Le cerveau n’est pas « malade » : c’est le comportement qui devient problématique

Et c’est peut-être la distinction la plus importante.

Nous ne devons pas transformer chaque habitude numérique en diagnostic.

Regarder TikTok pendant une heure, jouer à un jeu vidéo le week-end, consulter Instagram ou lire l’actualité ne signifie pas forcément être accro. La quantité seule ne suffit pas.

Ce qui fait vraiment la différence, c’est le contrôle et l’impact sur la vie quotidienne. La question à se poser n’est donc pas seulement : « Combien d’heures est-ce que je passe sur mon téléphone ? C’est plutôt : « Puis-je m’arrêter quand je veux ? Et qu’est-ce que je sacrifie pour continuer ? »

Si le téléphone commence à ronger le sommeil, le travail, les études, les relations, le sport ou la vie réelle, le signal d’alarme devient alors beaucoup plus sérieux.

La nouvelle frontière : une possible « addiction aux réseaux sociaux » ?

La recherche va plus loin.

En 2025, un groupe de chercheurs a proposé des critères pour une éventuelle classification des troubles liés à l’utilisation des médias sociaux, identifiant la perte de contrôle et une détérioration du fonctionnement quotidien comme éléments centraux. Parmi les critères possibles, ils évoquent également une préférence pour les interactions en ligne et le FOMO.

Mais nous sommes toujours dans le domaine de la recherche, sans être confrontés à un nouveau diagnostic officiel.

Et c’est précisément là que se situe la bataille du futur : comprendre quand une technologie conçue pour capter notre attention cesse d’être un outil utile et commence à se transformer en un comportement difficile à contrôler.

Car le vrai problème ne vient peut-être pas du smartphone lui-même.

C’est peut-être le fait que nous avons construit un monde numérique capable de nous dire, toutes les quelques secondes : « Hé, regarde-moi. Tu as raté quelque chose ».