Le jour de l’ouverture du Festival de Cannes, 600 personnalités de l’industrie cinématographique ont publié une tribune condamnant l’influence croissante du milliardaire conservateur sur l’industrie, de Canal+ à Grasset, et mettant en garde contre une menace pour la liberté de création.
Alors que s’ouvre mardi la 79e édition du Festival de Cannes, 600 professionnels de l’industrie cinématographique française, dont des réalisateurs, acteurs, techniciens et producteurs, ont publié un article incendiaire dans le journal français. Libération.
Ils y dénoncent ce qu’ils qualifient d’emprise_ »tentaculaire et idéologique_ » de Vincent Bolloré sur l’industrie cinématographique française. Ils mettent en garde contre une concentration croissante du pouvoir médiatique et culturel entre les mains du milliardaire breton.
Le groupe, baptisé « Zapper Bolloré », comprend les actrices Adèle Haenel, Juliette Binoche et Blanche Gardin, les acteurs Swann Arlaud et Jean-Pascal Zadi, le photographe et documentariste Raymond Depardon, ainsi que le réalisateur et scénariste Arthur Harari.
Les 600 signataires rappellent que le groupe Canal+, dont Vincent Bolloré est le principal actionnaire, » a acquis 34 % du capital d’UGC, troisième réseau de cinéma (il y en a 521 en France – L’Observatoire de l’Europe)avec la ferme intention d’acquérir 100% des actions d’ici fin 2028 « .
Selon eux, cette opération permettrait à Vincent Bolloré de renforcer considérablement son influence dans le secteur, au point qu’il_ »serait en mesure de contrôler toute la chaîne de production cinématographique, du financement à la distribution sur grand et petit écran_ ».
Canal+ occupe également une position clé dans le financement du cinéma français, étant l’un de ses principaux investisseurs. Sur la période 2025-2027, Canal+ s’est engagé à investir un minimum de 480 millions d’euros dans le secteur.
Pour de nombreux producteurs, distributeurs et exploitants, il est donc devenu quasiment impossible de monter certains projets de films sans le soutien financier du groupe.
Une idéologie inquiétante
Les signataires estiment également que derrière son image d’homme d’affaires, le milliardaire s’attaque avant tout à un_ »projet de civilisation_ », qu’ils qualifient de_ »réactionnaire et d’extrême droite, mené à travers ses chaînes de télévision comme CNews et ses maisons d’édition_ ».
Ce n’est pas un hasard si Vincent Bolloré s’exprime aujourd’hui. En choisissant le Festival de Cannes, vitrine internationale du cinéma où la créativité est célébrée, les auteurs du communiqué entendent marquer les esprits et surtout profiter de la présence de nombreux journalistes du monde entier.
Selon eux, la liberté artistique si chère au festival est également en danger. Ils craignent qu’à terme, le cinéma français ne devienne davantage un instrument de rayonnement culturel qu’un véritable espace de liberté artistique. Et ces craintes ne se limitent pas au cinéma.
Grasset : quand les écrivains étrangers s’élèvent
Depuis avril, les éditions Grasset traversent une crise sans précédent suite au limogeage de son PDG, Olivier Nora, après plus de 25 ans, et à son remplacement par Jean-Christophe Thiery, fidèle du milliardaire.
Le conflit aurait été centré sur la publication de La Légendele dernier livre de Boualem Sansal, que la direction d’Hachette (maison mère de Grasset) a voulu précipiter contre l’avis de l’éditeur historique. Ce qui aurait pu être une simple querelle de bureau s’est transformé en un exode massif.
Après le départ de plus de 200 auteurs français, parmi lesquels Virginie Despentes, Dan Franck, Gaël Faye, Bernard-Henry Levy ou Sorj Chalandon, c’est désormais au tour de la scène internationale d’unir ses forces.
Dans un communiqué commun publié le 11 mai, la majorité des auteurs étrangers du catalogue Grasset ont annoncé qu’ils ne soumettraient plus leurs futurs manuscrits à l’éditeur. Cette solidarité marque un tournant.
« En tant qu’auteurs figurant sur la liste internationale des Éditions Grasset, nous exprimons notre profonde inquiétude quant à l’avenir de cette maison d’édition, à son intégrité éditoriale et aux équipes qui la font vivre », disent ces auteurs dans le texte.
« Nous refusons que nos œuvres soient utilisées à des fins politiques que nous ne partageons pas. L’extrême droite agit au-delà des frontières ; elle doit être combattue au-delà des frontières. Dans ces conditions, nous ne soumettrons pas nos prochains ouvrages aux Éditions Grasset »ont-ils écrit.
Pour ces écrivains américains, britanniques, italiens et sud-coréens, comme Han Kang, prix Nobel de littérature en 2024, Grasset_ »représentait une certaine idée de l’exception culturelle française et de l’indépendance éditoriale_ ».
Vincent Bolloré sourd aux critiques
L’influence de Bolloré sur le secteur culturel est-elle désormais irrésistible, ou encore discutable ?
Le_ »vacarme d’une « petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous »_, dénoncé le 19 avril par Vincent Bolloré dans les colonnes d’une de ses publications, le Journal du Dimanche, apparaît en réalité comme le cri de ralliement d’une industrie qui se sent sous la pression d’un important bailleur de capitaux.
Et même s’il dit vouloir poursuivre dans cette voie, le risque pour l’empire Bolloré est de se retrouver à la tête de structures prestigieuses vidées de leur substance : des maisons d’édition sans écrivains de renom.



