Rituels du Ramadan : aliments et coutumes qui façonnent le mois sacré du jeûne en Syrie

Jean Delaunay

Rituels du Ramadan : aliments et coutumes qui façonnent le mois sacré du jeûne en Syrie

Les rituels et coutumes du Ramadan en Syrie varient d’une région à l’autre. Si certains d’entre eux ont été conservés, comme le « blanchiment du safra » avec du lait et la « sukba » entre voisins, de nos jours, de nombreuses tables ont été transformées en paniers de nourriture distribués par des organisations caritatives.

Pendant le Ramadan, les générations syriennes se transmettent des rituels différents de ceux que l’on retrouve dans aucun autre pays, avec une saveur distinctive dans chaque détail alors que le parfum de l’encens se mêle aux couleurs des plats et aux sons des chants traditionnels.

Au fil du mois, la vie quotidienne se transforme en une œuvre d’art complexe, où le culte se mêle aux traditions sociales et sacrées qui partagent la scène dans une ambiance festive et joyeuse.

Bien que les Syriens partagent l’essence spirituelle du mois de jeûne, chaque gouvernorat – et même chaque quartier – a son propre cachet distinctif qui peut paraître « étrange » ou « décalé » à certains, mais qui reflète en réalité le génie du lieu et la diversité du tissu social syrien.

Accueil du mois : « Hajjat ​​Ramadan » et rituels pré-Ramadan

Cette empreinte unique commence à se montrer quelques jours avant l’arrivée du mois, dans des rituels d’accueil aussi insolites que beaux. Avant que le nouveau croissant ne soit aperçu, les marchés syriens sont témoins d’une activité inhabituelle, connue localement sous le nom de « Hajjat ​​Ramadan ». C’est plus qu’un simple shopping : un rituel d’achat collectif aux airs de fête, où les familles font le plein de tout ce dont elles auront besoin pour le mois sacré.

Une coutume persistante et plutôt curieuse est la ruée des familles pour acheter de nouveaux ustensiles de cuisine en cuivre ou faire polir les vieilles casseroles, croyant que l’éclat du cuivre apporte une bénédiction à la table.

Dans la campagne syrienne, une tradition sur le point de disparaître était le « blanchiment des murs » un jour ou deux avant le Ramadan, lorsque les femmes se rassemblaient pour peindre les maisons du quartier avec de la chaux blanche, convaincues que la propreté extérieure reflétait la pureté intérieure de ce mois. Dans le même temps, des lanternes traditionnelles aux formes familières se répandaient dans les rues.

Le canon de l’iftar : une explosion qui unit les Syriens malgré leurs différences

Une fois que les maisons sont remplies de provisions et que les murs sont décorés, retentit le son qui unit depuis longtemps les cœurs et les horloges des Syriens.

L’un des rituels les plus répandus et soigneusement conservés est le canon du Ramadan, avec son caractère distinctif.

Historiquement, il a été tiré depuis la citadelle de Damas, mais après la chute du régime de Bachar al-Assad, il a été tiré cette année depuis les pentes du mont Qasioun.

DOSSIER : Des gens se rassemblent pour observer le croissant de lune du Ramadan marquant le début du Ramadan au pied du mont Qasioun, le 17 février 2026.

DOSSIER : Des gens se rassemblent pour observer le croissant de lune du Ramadan marquant le début du Ramadan au pied du mont Qasioun, le 17 février 2026.


Ce rituel remonte aux époques mamelouke et ottomane. Ce qui reste particulièrement charmant, c’est la façon dont les gens interagissent avec elle : les enfants courent pour entendre le souffle, tandis que les personnes âgées se dépêchent d’y poser leurs vieilles montres, comme s’il s’agissait du son du temps lui-même.

« Bedna nebayyda » : le rituel du yaourt au début du Ramadan

Les premiers jours du mois, les Syriens ne se contentent pas d’écouter le canon de l’iftar ; ils commencent également un rituel alimentaire distinctif connu en dialecte syrien sous le nom de **’**Bedna nebayyda’ ou « blanchir la table ».

Dans la tradition populaire levantine, cette période – les tout premiers jours du Ramadan – est l’un des rituels culinaires les plus insolites et distinctifs : à Damas et dans la région, les familles consacrent le début du mois presque exclusivement aux plats cuisinés avec du yaourt.

Le kibbeh au yaourt est l'un des plats cuisinés pendant le Ramadan dans le cadre d'une tradition connue sous le nom de « tabyyid al-sufra » (blanchir la table) consistant à cuisiner des aliments avec du yaourt.

Le kibbeh au yaourt est l’un des plats cuisinés pendant le Ramadan dans le cadre d’une tradition connue sous le nom de « tabyyid al-sufra » (blanchir la table) consistant à cuisiner des aliments avec du yaourt.


La table syrienne se transforme en un tableau blanc immaculé de plats dans lesquels le yaourt est l’ingrédient principal, à une échelle jamais vue ailleurs. D’où le nom populaire « Bedna nebayyda » – littéralement « nous voulons le rendre blanc » – en rendant l’aliment blanc avec du yaourt.

Durant ces journées, les plats à base de yaourt sont extrêmement variés. En tête de liste se trouve le « shakriyeh » syrien, un plat riche combinant de tendres morceaux de viande avec du yaourt, de l’ail et de la menthe.

Vient ensuite le kibbeh labaniyeh sous ses nombreuses formes, du kibbeh roulé en spirale aux boules de kibbeh frites trempées dans du yaourt chaud, en passant par les « cheikh al-mahshi », courgettes ou aubergines farcies de viande hachée et de pignons de pin puis soigneusement cuites dans du yaourt bouillant.

Le « Shish barak » est également à l’honneur sur la table du « blanchiment » : des petites parcelles de pâte fourrées à la viande et cuites dans du yaourt à l’ail.

Ce qui rend ce rituel encore plus frappant et plus beau, c’est la préparation préalable. Les magasins de produits laitiers des quartiers syriens connaissent une affluence extraordinaire les jours précédant le Ramadan, car les familles réservent de grandes quantités de yaourts fermes et frais spécifiquement pour les premiers jours.

Dans certains quartiers de Damas et d’Alep, les familles organisent des livraisons quotidiennes fixes avec le vendeur de yaourts pendant toute la période de « blanchiment », pour s’assurer que la table blanche ne manque jamais.

Cette tradition populaire est liée à une sagesse alimentaire héritée : on pense que commencer par des plats légers à base de yaourt après de longues heures de jeûne aide l’estomac à retrouver progressivement son activité.

Tables d’iftar : diversité géographique et goût distinctif

Une fois que l’estomac s’est habitué aux plats de yaourt au cours des premiers jours, la table du Ramadan s’élargit pour inclure une variété impressionnante de jus de fruits et de friandises. Aucun iftar n’est complet sans boissons spéciales, notamment le qamar al-din (jus d’abricot), le jallab, le tamarin et la réglisse, en plus des jus de fruits frais.

La manière de servir les friandises diffère d’un gouvernorat syrien à l’autre. A Homs, le tamriyyeh occupe le devant de la scène : de fines pâtisseries fourrées aux dattes ou au fromage, frites dans l’huile puis trempées dans du sirop de sucre.

A Alep, la barbe à papa aux pistaches d’Alep est considérée comme un incontournable sur la table. Dans d’autres gouvernorats, les femmes au foyer excellent dans la préparation du meshabbak, de l’awameh (beignets sucrés), du qatayef et du nahsh (pâtisserie fine fourrée à la crème caillée arabe traditionnelle).

L’une des spécialités phares du Ramadan est le « ma’arouk », qui figure sur les tables syriennes de tous les gouvernorats. Il était autrefois considéré comme le pain du jeûneur et des pauvres, cuit exclusivement pendant le Ramadan. Aujourd’hui, ses garnitures vont de la crème anglaise et de la pâte à tartiner au lotus à la pâte et à la crème de dattes.

Les restaurants jeûnent aussi : 15 premiers jours de congé pour la maintenance et les mises à niveau

Contrairement à la foule dans les restaurants traditionnels servant des plats classiques du Ramadan, les restaurants modernes suivent un schéma complètement différent au cours de ce mois. L’une des particularités du Ramadan dans les villes syriennes est que la plupart des fast-foods modernes ferment pendant la première moitié du mois sacré.

Cet arrêt saisonnier n’est pas seulement une pause dans les affaires ; c’est devenu un rituel annuel lorsque ces restaurants effectuent un entretien complet, rénovent leurs intérieurs et modernisent leurs équipements en vue d’accueillir les clients après l’Aïd.

Alors que la demande de restauration rapide diminue pendant le Ramadan, les familles préférant rompre le jeûne à la maison ou dans les restaurants traditionnels, les propriétaires ont trouvé la première quinzaine du mois l’occasion idéale pour relooker leurs locaux.

Curieusement, cette pratique s’est transformée en un calendrier non écrit : les Syriens savent que les 15 premiers jours du Ramadan signifient la fermeture des fast-foods, et qu’ils rouvriront à l’approche de l’Aïd ou une fois le mois terminé. Certains jeunes réservent même leurs visites dans ces restaurants après le Ramadan, en attendant qu’ils reviennent sous leur nouvelle forme.

« Al‑skabeh » pendant le Ramadan : partager la nourriture et rassembler les cœurs

La générosité ne se limite pas à ce que la ménagère cuisine pour sa propre famille ; elle s’étend aux voisins à travers un rituel social séculaire connu sous le nom d’« al-skabeh ».

Considérée comme l’une des traditions sociales les plus raffinées de Syrie, l’al‑skabeh est l’échange de plats entre voisins, notamment les soirs de Ramadan.

Tableau de l'Iftar (rupture rapide) en Syrie 2026.

Tableau de l’Iftar (rupture rapide) en Syrie 2026.


Ce rituel commence quelques heures avant l’appel à la prière du Maghreb, lorsque chaque famille prépare un plat spécial pour lequel elle est particulièrement douée et l’envoie à ses voisins via les enfants ou un autre membre de la famille.

Al‑skabeh ne se limite pas à l’iftar ; cela s’étend également aux friandises pendant les nuits de l’Aïd, lorsque les familles échangent des assiettes de maamoul, knafeh et qatayef. Un détail charmant de cette coutume est que les plats sont rendus à leurs propriétaires lavés et décorés d’un morceau de friandise ou d’une fleur, en signe de remerciement et d’appréciation.

Mawaed al‑Rahman : des banquets publics aux paniers de nourriture

L’une des expressions les plus marquantes de la solidarité sociale qui distinguait le Ramadan en Syrie était le « Mawaed al-Rahman », ces tables publiques qui s’étendaient autrefois le long des rues et sur les places, où les passants à jeun et les pauvres se rassemblaient autour d’un seul repas, comme s’il s’agissait d’un banquet pour tous sans exception.

Les vieux quartiers rivalisaient pour les accueillir et les familles rivalisaient pour donner de la nourriture, créant des scènes qui incarnaient les plus hautes significations de fraternité et de solidarité.

DOSSIER : Un homme chante des chants traditionnels du Ramadan alors que les habitants se préparent pour le prochain mois sacré du Ramadan au marché Jazmatia à Damas, le 17 février 2026.

DOSSIER : Un homme chante des chants traditionnels du Ramadan alors que les habitants se préparent pour le prochain mois sacré du Ramadan au marché Jazmatia à Damas, le 17 février 2026.


Mais comme de nombreux aspects de la vie syrienne, ces tableaux ont changé de forme ces dernières années. Compte tenu des graves difficultés économiques du pays et du fait qu’une grande partie de la société est désormais dans le besoin, les « Mawaed al-Rahman » ne sont plus ce qu’ils étaient autrefois. Dans de nombreux cas, ils sont passés de banquets ouverts rassemblant les gens à des paniers de nourriture distribués discrètement aux familles dans le besoin.

Ce qui était autrefois une scène joyeuse rassemblant riches et pauvres autour d’un même repas est désormais devenu un rituel à huis clos, des associations caritatives et des initiatives de quartier se chargeant de distribuer des colis alimentaires directement aux domiciles. Le don n’a pas disparu, mais sa forme et ses rituels ont changé, laissant un vide dans la scène publique du Ramadan.

Soirées et visites : des nuits qui ne dorment jamais

Une fois les estomacs remplis et les plats échangés entre les foyers, les soirées du Ramadan se poursuivent jusque tard dans la nuit. En Syrie, se coucher tôt pendant le Ramadan n’est pas considéré comme socialement acceptable. La tradition veut toujours que les familles se réunissent chez le parent le plus âgé jusqu’au repas d’avant l’aube.

Avec le développement technologique rapide, le musaharati a presque disparu de la scène du Ramadan, après que sa voix ait apporté autrefois une joie particulière dans les vieux quartiers. C’était l’homme qui parcourait les rues la nuit avec son petit tambour, chantant des comptines populaires – la plus célèbre étant « Ya naim wahhad al-da’im… irham man nam whajjad aynayh » – pour annoncer que l’heure du suhoor approchait.

Des femmes assistent aux prières du soir de Taraweeh, la première nuit du mois sacré du Ramadan, à la mosquée des Omeyyades à Damas, en Syrie, le 18 février 2026.

Des femmes assistent aux prières du soir de Taraweeh, la première nuit du mois sacré du Ramadan, à la mosquée des Omeyyades à Damas, en Syrie, le 18 février 2026.


Le musaharati, qui réveillait les gens pour le suhoor, était généralement un volontaire cherchant une récompense divine avant les remerciements des gens.

Mais avec la diffusion des réveils électroniques et des smartphones, et l’évolution des modes de vie dans les grandes villes, la musaharati a progressivement disparu et ne survit plus que dans quelques quartiers populaires ou dans les séries télévisées du Ramadan qui évoquent le passé.

Alors que le mois de jeûne touche à sa fin, le ton animé des rassemblements nocturnes s’adoucit et les sons de la retraite spirituelle s’élèvent dans les mosquées historiques telles que la mosquée des Omeyyades de Damas et la Grande Mosquée d’Alep.

Pourtant, malgré tous ces changements, les rituels syriens du Ramadan restent remarquablement résistants à l’extinction : ils ne sont pas de simples habitudes, mais un bouclier moral qui aide les Syriens à résister à la dureté de la réalité dans laquelle ils vivent.

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