La mort d'un militant français fait planer le spectre du "cordon sanitaire" autour du parti LFI

Jean Delaunay

La mort d’un militant français fait planer le spectre du « cordon sanitaire » autour du parti LFI

La mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque, 23 ans, a affaibli le parti de gauche France Insoumise, divisé la gauche et donné un nouvel élan au Rassemblement national avant des élections cruciales.

A un mois des municipales et à un an de la présidentielle, le paysage partisan en France semble se remodeler autour d’un paradoxe inédit : le « cordon sanitaire » longtemps appliqué à l’extrême droite s’applique désormais à la gauche dure La France Insoumise (LFI).

En France, le « cordon sanitaire » signifie traditionnellement exclure l’extrême droite des alliances politiques et des accords de partage du pouvoir lors des élections. Pendant des décennies, les grands partis ont refusé de coopérer avec le Rassemblement national (RN).

Mais les violents passages à tabac ayant entraîné la mort du jeune militant d’extrême droite Quentin Deranque à Lyon ont provoqué un bouleversement politique.

Deranque, 23 ans, a été agressé jeudi dernier alors qu’il participait à une manifestation contre la participation de l’eurodéputée LFI Rima Hassan à un événement dans une université de Lyon.

Il a été frappé par plusieurs individus masqués en marge de la manifestation et est décédé deux jours plus tard des suites de graves blessures à la tête.

Onze personnes ont été interpellées jusqu’à présent, dont deux collaborateurs parlementaires liés à un député LFI.

Le président du parti RN, Jordan Bardella, en a profité pour durcir le ton. « L’extrême gauche a tué », a-t-il déclaré sur CNews-Europe 1.

Il a accusé le leader de LFI, Jean-Luc Mélenchon, et son mouvement d’être un « incubateur idéologique de mouvements violents » qui « créent un climat de tension et de désordre dans la rue et à l’Assemblée nationale ».

Le leader du RN appelle désormais à inverser la logique politique dominante de ces dernières années.

« J’appelle donc à la constitution d’un véritable cordon sanitaire pour isoler la France insoumise et la maintenir à l’écart des institutions, que ce soit à l’Assemblée nationale, où ses députés siègent dans de nombreuses instances, ou en vue des prochaines élections municipales », a déclaré Bardella.

Jordan Bardella, président du parti d'extrême droite Rassemblement National, s'exprime lors de son discours de nouvel an devant la presse à Paris, le lundi 12 janvier 2026.

Le président du parti d’extrême droite Rassemblement national, Jordan Bardella, s’exprime lors de son discours de nouvel an à la presse, lundi 12 janvier 2026 à Paris


Pour le RN, qui tente depuis des années de se débarrasser de l’héritage xénophobe de Jean-Marie Le Pen, la séquence représente une opportunité stratégique : se présenter comme une force institutionnelle face à une gauche de plus en plus présentée comme radicalisée.

Pour Philippe Moreau-Chevrolet, expert en communication politique et professeur à Sciences Po Paris, cette dynamique se construit progressivement depuis plusieurs années.

« Depuis les dernières élections législatives de 2024, on a vu le RN se normaliser, contrairement à l’agitation de LFI, donc on a vraiment deux stratégies qui se nourrissent pratiquement l’une de l’autre », a expliqué Moreau-Chevrolet dans un entretien à L’Observatoire de l’Europe.

L’analyste estime que le parti de Marine Le Pen est entré dans une nouvelle phase.

« Aujourd’hui, le RN a franchi un cap : nous ne sommes plus dans un processus de dé-diabolisation mais plutôt dans un processus de normalisation, autrement dit une forme d’acceptation du RN comme une force politique française qui est là pour rester, avec une présence significative et qui s’inscrit dans le paysage », a déclaré Moreau-Chevrolet.

En revanche, LFI semble engagée dans une trajectoire bien plus risquée.

Une gauche fracturée

L’affaire a également ébranlé les équilibres à gauche, où l’idée de front unique est de plus en plus fragile.

Raphaël Glucksmann, député européen du parti de centre-gauche Place publique, a écarté toute ambiguïté.

« Il est impensable, je vous le dis, impensable qu’à gauche, nous continuions à cultiver le moindre doute sur une éventuelle alliance électorale avec la France Insoumise », a déclaré Glucksmann.

L’ancien président socialiste François Hollande a également exclu toute alliance municipale avec LFI, signalant une rupture durable avec les stratégies passées d’unité de gauche.

Pour Philippe Marlière, politologue et professeur à l’UCL, la séquence actuelle marque un tournant historique : « C’est un revirement absolument inouï. Un cordon sanitaire pour contrer un parti de gauche aurait été impensable il y a quelques années seulement. »

Selon lui, ce renversement s’inscrit dans un contexte plus large de polarisation qui s’étend au-delà de la seule France. « Je pense qu’il existe un phénomène assez général et international de radicalisation et de polarisation », a déclaré Marlière à L’Observatoire de l’Europe.

Pour Arnaud Benedetti, rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, cette situation marque « la première fois que la pression sur la question des alliances s’exercera davantage à gauche qu’à droite ».

« Il y a une sorte d’interdit moral qui se met en place dans le débat public et dans le débat politique sur la question d’une alliance avec LFI », a déclaré Benedetti.

Des élections municipales sous haute tension

Pour Marlière, les conséquences de la mort de Deranque alimentent également une « hystérisation du débat » et contribuent à une interprétation de plus en plus simplifiée des responsabilités.

Il souligne que la violence politique en France s’inscrit dans une histoire plus longue et complexe.

Selon la sociologue Isabelle Sommier, co-éditrice du livre « Les violences politiques en France de 1986 à nos jours », sur 53 meurtres à motivation idéologique commis entre 1986 et 2021, près de neuf sur 10 ont été perpétrés par des militants d’extrême droite.

Ces violences s’inscrivent dans un schéma historique plus long, comprenant le meurtre d’Ibrahim Ali à Marseille en 1995 par un militant du Front national, et le meurtre de Clément Méric à Paris en 2013 par un membre d’un groupe néofasciste.

A quelques semaines des élections, Benedetti estime que les élections municipales seront un test clé pour LFI et le RN.

« Nous allons mesurer car les élections municipales seront un très bon baromètre », a-t-il déclaré à L’Observatoire de l’Europe.

Pendant ce temps, selon Moreau-Chevrolet, France Insoumise doit rapidement corriger sa stratégie. « Ils vont devoir se recentrer et changer de stratégie (…) pour éviter d’être durablement marginalisés. »

Mais pour Benedetti, les effets sur les élections restent difficiles à anticiper. « C’est difficile à mesurer, mais cela pourrait aller dans un sens ou dans l’autre. Il faudra regarder les situations locales dans les différentes communes pour mesurer les gains et les pertes liés soit à une alliance, soit à une non-alliance avec LFI », a-t-il expliqué.

Sur le terrain, les tensions sont déjà visibles, avec des manifestations, des bureaux du parti vandalisés et, plus récemment, une fausse alerte à la bombe au siège national de France Insoumise mercredi.

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