Services numériques : sur quels critères les cabinets d’analystes départagent-ils désormais les principaux acteurs du marché ?

Jean Delaunay

Services numériques : sur quels critères les cabinets d’analystes départagent-ils désormais les principaux acteurs du marché ?

Intelligence artificielle, capacité d’exécution, expertise sectorielle ou maîtrise des grands écosystèmes technologiques : les critères retenus par les cabinets d’analystes pour évaluer les grands groupes de services numériques évoluent avec le marché. Les études publiées ces derniers mois donnent un aperçu des compétences devenues déterminantes.

Pendant longtemps, la couverture géographique, l’importance des effectifs et la capacité à mobiliser rapidement des équipes sur des projets complexes ont constitué des critères essentiels pour départager les grands acteurs des services numériques. Ces éléments restent importants, mais ils ne suffisent plus. À mesure que les entreprises accélèrent leur transformation technologique, les grilles d’analyse des cabinets spécialisés se sont considérablement enrichies.

Les études publiées par des acteurs comme ISG, PAC, Everest Group ou Gartner portent aujourd’hui sur des marchés de plus en plus spécialisés : intelligence artificielle, automatisation, cybersécurité, services SAP, modernisation des applications ou intégration de grandes plateformes technologiques. Au-delà des catégories de « Leader » ou de « Best in Class », elles donnent ainsi à voir les qualités sur lesquelles se joue désormais une partie de la concurrence entre les grandes entreprises de services numériques.

L’intelligence artificielle à l’épreuve du terrain

L’IA occupe logiquement une place croissante dans ces évaluations. Mais sa seule présence dans une offre ne suffit plus. Les analystes s’intéressent davantage à la manière dont elle est intégrée aux processus existants, à sa capacité à être déployée à grande échelle et aux gains opérationnels qu’elle peut produire.

Capgemini a ainsi été classé en septembre parmi les « Leaders » par ISG dans son étude 2026 consacrée aux services de développement et de gestion applicative pilotés par l’IA. Le groupe est positionné comme leader dans le développement applicatif, les services managés et l’assurance qualité en Europe, aux États-Unis et en Asie-Pacifique. ISG met notamment en avant son cadre Agentic ADM, le recours à l’IA générative pour l’analyse et la modernisation du code ainsi que l’utilisation d’outils prédictifs dans la gestion des applications.

L’exemple illustre une évolution plus générale des critères d’évaluation. Il ne s’agit plus seulement de savoir si un prestataire dispose de compétences en intelligence artificielle, mais d’observer comment celles-ci sont utilisées pour transformer des activités bien établies : développement logiciel, maintenance, tests ou exploitation des applications.

Autrement dit, l’IA commence à être jugée moins sur la promesse technologique que sur sa capacité à s’insérer dans les opérations courantes.

Des expertises technologiques de plus en plus imbriquées

Les cabinets d’analystes accordent également une importance croissante à la faculté des ESN à combiner plusieurs expertises au sein d’un même projet. Cloud, logiciels d’entreprise, automatisation et intelligence artificielle constituent de moins en moins des marchés totalement séparés.

Atos a, par exemple, obtenu cette année plusieurs reconnaissances dans des domaines jusqu’ici souvent analysés séparément. PAC l’a classé « Best in Class » dans plusieurs catégories de son RADAR 2026 consacré aux fournisseurs de services SAP. Le cabinet met notamment en avant l’étendue de son portefeuille, ses capacités d’exécution, ses accélérateurs technologiques et sectoriels ainsi que son positionnement dans l’hébergement et le cloud souverain.

ISG a parallèlement positionné Atos parmi les « Leaders » européens autour de ServiceNow, notamment pour le conseil et l’intégration ainsi que pour l’innovation sur la plateforme. Le cabinet souligne à cette occasion la combinaison de l’IA, de l’automatisation et de l’ingénierie basée sur les données. Atos figure également parmi les leaders dans les trois catégories européennes de l’étude ISG consacrée aux services d’automatisation intelligente, où sont notamment évaluées les capacités en RPA, intelligence artificielle et analyse des processus.

Plus récemment, Gartner a identifié Atos comme « Tech Innovator » dans son étude consacrée aux accélérateurs de solutions d’IA agentique. Le sujet est sensiblement différent des classements précédents, mais il prolonge la même tendance : Gartner s’intéresse notamment aux capacités d’orchestration permettant de faire passer les systèmes agentiques des démonstrations aux environnements de production, en considérant que les obstacles se situent souvent moins dans la technologie elle-même que dans les processus et les conditions opérationnelles de son déploiement.

La succession de ces évaluations illustre surtout la porosité croissante entre des marchés autrefois plus cloisonnés. Un même programme de transformation peut aujourd’hui associer migration vers le cloud, automatisation des processus, IA, intégration de logiciels d’entreprise et exigences de souveraineté. La capacité à articuler ces différentes briques devient donc, en elle-même, un facteur de différenciation.

La cybersécurité doit aussi anticiper les risques de demain

La cybersécurité constitue un autre domaine dans lequel les critères d’évaluation se sont élargis. Les cabinets ne mesurent plus uniquement la profondeur des expertises techniques ou les moyens consacrés à la protection des infrastructures. Ils examinent également la capacité des prestataires à anticiper l’apparition de nouvelles menaces liées à l’évolution des systèmes d’information.

Dans son évaluation mondiale 2026 des services de cybersécurité, Everest Group a ainsi placé Accenture parmi les « Leaders ». L’étude, qui porte sur 32 prestataires, met notamment en avant l’étendue de l’offre du groupe, sa capacité mondiale de fourniture de services et ses investissements technologiques.

Everest Group relève en particulier les développements d’Accenture autour de Cyber.AI, qui agrège des informations issues de différents outils de sécurité afin d’identifier et de hiérarchiser les risques. Le cabinet cite également ses investissements dans la sécurisation des systèmes d’IA agentique, la cybersécurité souveraine et la préparation aux risques post-quantiques.

Atos a pour sa part été classé « Best in Class » par PAC dans son Innovation Radar consacré aux services de cybersécurité IT/OT en France. Le cabinet met en avant l’étendue de l’offre du groupe, qui couvre aussi bien la sécurité des systèmes d’information que celle des environnements industriels, ainsi que ses capacités en matière de détection des menaces, de gestion des vulnérabilités et de services de sécurité managés.

Atos a parallèlement été positionné parmi les « Leaders » par ISG dans plusieurs catégories de services de cybersécurité, notamment autour des SOC de nouvelle génération et du MDR, des services de sécurité stratégiques et des services de sécurité techniques.

Le périmètre de la cybersécurité s’étend ainsi en même temps que celui des systèmes qu’elle doit protéger. Il englobe désormais des environnements de plus en plus variés, des systèmes d’information traditionnels aux infrastructures industrielles, tout en intégrant les nouvelles vulnérabilités susceptibles d’accompagner l’essor de l’IA ou, à plus long terme, l’évolution des capacités de calcul.

De la puissance industrielle à la création de valeur

Les ESN continuent toutefois d’être évaluées sur leur aptitude à conduire des transformations à grande échelle. Mais là encore, la seule puissance industrielle ne suffit plus : les cabinets cherchent davantage à mesurer la manière dont elle se traduit en résultats pour les entreprises clientes.

ISG a par exemple désigné CGI comme « Leader » en 2026 dans la catégorie consacrée à la conception et au déploiement des Global Capability Centers, ces centres à partir desquels les grandes entreprises mutualisent certaines fonctions technologiques ou opérationnelles à l’échelle mondiale. CGI est également identifié comme « Rising Star » dans la catégorie consacrée à leur optimisation.

Le cabinet retient notamment la gouvernance mise en place par le groupe, ses modèles opérationnels intégrant l’IA, sa connaissance sectorielle et la flexibilité de ses modes d’engagement. Les GCC eux-mêmes sont d’ailleurs de plus en plus envisagés non comme de simples centres de ressources à moindre coût, mais comme des plateformes capables d’associer industrialisation, expertise métier et innovation.

Cette évolution résume assez bien le déplacement des critères observé sur l’ensemble du marché. La taille des effectifs, l’implantation internationale et les capacités industrielles restent des atouts, mais leur valeur dépend davantage de la façon dont elles peuvent être combinées avec des expertises spécialisées, des actifs technologiques et une connaissance fine des métiers. Les critères historiques n’ont donc pas disparu : ils se sont enrichis.

La capacité d’intégration comme nouveau terrain de différenciation

Les évaluations des cabinets d’analystes offrent ainsi une photographie intéressante des mutations du marché des services numériques. Elles ne mesurent plus seulement la puissance ou la maîtrise isolée d’une technologie, mais de plus en plus la capacité à transformer cette expertise en dispositifs opérationnels.

Les exemples de Capgemini dans la gestion applicative, d’Atos entre SAP, ServiceNow, automatisation, cybersécurité et IA agentique, d’Accenture dans les nouvelles frontières de la cybersécurité ou de CGI dans les centres de capacités mondiaux renvoient à des métiers différents. Ils font pourtant apparaître une tendance commune : les prestataires sont évalués sur leur faculté à combiner technologie, capacité d’exécution et connaissance des environnements dans lesquels leurs solutions doivent fonctionner.

À l’heure de l’IA générative et agentique, du cloud hybride et du renforcement des exigences de sécurité et de souveraineté, cette capacité d’intégration devient l’un des principaux terrains sur lesquels les grands acteurs du marché cherchent désormais à se différencier.