Les manifestations étudiantes en Europe ravivent les inquiétudes sur l’influence de l’islam politique

Jean Delaunay

Les manifestations étudiantes en Europe ravivent les inquiétudes sur l’influence de l’islam politique

Les manifestations étudiantes s’intensifient dans plusieurs pays européens autour des revendications liées à l’éducation, de la hausse du coût de la vie et des coupes dans les dépenses publiques. Dans le même temps, un débat prend de l’ampleur en France sur la possibilité que des organisations soupçonnées de liens avec les Frères musulmans cherchent à tirer parti de cette mobilisation pour promouvoir leurs agendas politiques et idéologiques.

En France, les premières manifestations ont débuté le 17 septembre, lorsque des enseignants d’un lycée du sud-est de Paris ont protesté contre le manque de personnel, avant d’être rejoints par des élèves, rapporte le média australien ABC News. Des manifestations ont ensuite eu lieu en Espagne, en Belgique, en Italie, au Portugal et en Albanie. Des mobilisations de moindre ampleur ont également été signalées en Grèce, en Autriche, en Irlande et en Allemagne, selon le même média. Initialement centrée sur les questions éducatives, la contestation s’est progressivement élargie au coût de la vie et aux réductions des dépenses publiques.

À mesure que le mouvement prenait de l’ampleur, plusieurs observateurs en France ont mis en garde contre le risque que des groupes associés aux Frères musulmans exploitent cette mobilisation pour faire avancer leurs objectifs politiques et idéologiques. Le média français Presse Agence a cité des observateurs non identifiés qui soupçonnent des organisations liées aux Frères musulmans de chercher à instrumentaliser les manifestations.

Ces inquiétudes portent notamment sur le Forum des organisations européennes de jeunesse et d’étudiants musulmans (FEMYSO), un réseau basé à Bruxelles qui a annoncé son soutien aux étudiants mobilisés en France et en Belgique, avant d’étendre ce soutien à l’Albanie.

Des instances officielles françaises et allemandes ont établi des liens entre le FEMYSO et les Frères musulmans. En France, une commission d’enquête de l’Assemblée nationale consacrée aux liens entre les mouvements politiques et les réseaux islamistes a publié son rapport en décembre 2025. Celui-ci cite le ministère de l’Intérieur, selon lequel le FEMYSO constitue une « structure de formation des cadres à haut potentiel du mouvement » et joue « un rôle clé dans la diffusion de la pensée frériste au sein des institutions et auprès des responsables européens ».

En Allemagne, l’Office de protection de la Constitution du Bade-Wurtemberg mentionne le FEMYSO dans sa rubrique consacrée au réseau européen des Frères musulmans. Selon cette instance régionale, le FEMYSO remplit, auprès des jeunes, une fonction comparable à celle de la Fédération des organisations islamiques en Europe, qu’elle présente comme la structure faîtière des Frères musulmans sur le continent.

Le FEMYSO rejette ces accusations. Dans une déclaration publiée en 2019, l’organisation a affirmé qu’elle « dément catégoriquement ces allégations fausses et malveillantes, qui visent uniquement à porter atteinte à notre organisation ».

Des appels au soutien des manifestations à travers l’Europe

Le 9 octobre, le FEMYSO a exprimé sa solidarité avec les étudiants mobilisés en France et en Belgique. « Le recours à une force disproportionnée contre des jeunes exerçant leurs droits fondamentaux est inacceptable », indique le communiqué.

Le 18 octobre, le forum a étendu son soutien aux étudiants en Albanie, appelant les autorités albanaises à « mettre fin à l’usage excessif de la force ». Le même communiqué évoquait également les étudiants manifestant en Grèce contre le coût de l’éducation et du logement, ainsi que les jeunes réclamant des solutions à la crise du logement en Espagne.

L’association Étudiants musulmans de France (EMF), que le FEMYSO répertorie parmi ses deux organisations membres en France, est allée au-delà d’un simple appel à la solidarité. Dans un communiqué publié le 15 octobre, l’EMF a appelé les étudiants, les personnels de l’éducation, les travailleurs et « l’ensemble du mouvement social » à rejoindre la mobilisation nationale du 17 octobre. L’association a cité plusieurs manifestations prévues dans le pays, de Paris à Marseille et de Bordeaux à Strasbourg.

Dans ce communiqué, l’EMF affirmait vouloir « construire un rapport de force » le 17 octobre, en misant sur la mobilisation collective. Sa revendication affichée était une éducation « accessible à tous ».

Deux jours plus tard, les autorités françaises estimaient à 550 000 le nombre de personnes ayant défilé dans le pays, tandis que les syndicats et les organisateurs avançaient le chiffre de 800 000 participants, selon Al Jazeera.

Des violences, des pillages et des incendies volontaires ont éclaté à Paris, Limoges, Bordeaux, Lyon et dans d’autres villes. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a attribué une grande partie des violences organisées à des « groupes d’ultragauche radicale », ajoutant que des pilleurs opportunistes s’étaient joints à eux. Aucun rapport officiel ou publié n’a établi de lien entre le FEMYSO ou l’EMF et ces violences.

Les critiques estiment néanmoins que des appels à la mobilisation comme celui de l’EMF peuvent offrir aux réseaux islamistes politiques un moyen de s’insérer dans l’expression du mécontentement social. Le risque, selon eux, est que les revendications étudiantes et sociales servent de levier pour étendre l’influence de ces organisations et renforcer leur poids politique, notamment lorsque les manifestations dégénèrent.

À Limoges, des individus masqués ont pénétré dans l’hôtel de ville, un bâtiment inauguré en 1883, avant d’y mettre le feu. Le maire, Guillaume Guérin, et le préfet de la Haute-Vienne, Maurice Barate, ont déclaré que l’édifice était en grande partie perdu. Des commerces ont été pillés à Paris et à Bordeaux, tandis que des véhicules ont été incendiés dans la capitale.

Laurent Nuñez a indiqué que près de 1 800 personnes avaient été interpellées le 17 octobre, dont près de la moitié à Paris, et que plus de 500 policiers, gendarmes et pompiers avaient été blessés. Au 19 octobre, le ministère français de la Justice faisait état de plus de 2 500 interpellations, rapporte CBS News.

Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a appelé les autorités locales à instaurer des couvre-feux « partiels » et « localisés ». Selon CBS News, la préfecture de police de Paris a ordonné un couvre-feu autour de la place de la République et du quartier des Halles, tandis que les maires de Nice et de Lyon ont instauré des couvre-feux nocturnes.

Les inquiétudes gagnent le cœur des institutions européennes

La visibilité du FEMYSO dans les manifestations intervient alors que les organisations soupçonnées de liens avec les Frères musulmans font l’objet d’un examen politique croissant concernant les financements publics dont elles pourraient bénéficier.

Le 15 septembre 2026, Constance Le Grip, députée française du groupe Ensemble pour la République, a adressé une question écrite au ministre chargé de l’Europe concernant les financements européens de projets impliquant le FEMYSO.

Elle a demandé au gouvernement quelles informations il détenait sur les financements directs ou indirects de l’Union européenne susceptibles de bénéficier à l’organisation. Elle a également interrogé l’exécutif sur les démarches que la France entendait entreprendre auprès de la Commission européenne afin d’accroître la transparence des subventions et de renforcer les mécanismes de contrôle.

Dans sa question, Constance Le Grip rappelle que la Commission européenne avait indiqué dès 2022 que le FEMYSO ne recevait plus de financements directs. Elle soutient toutefois que plusieurs projets organisés ou coorganisés par le forum continuent de bénéficier de fonds européens. Elle cite notamment un séminaire organisé en Albanie en janvier 2026 et une journée d’action prévue à Bruxelles le 21 septembre 2026.

Une note publiée par deux groupes de recherche qui suivent les activités des Frères musulmans aborde la même question. Le CERIF, un centre de recherche basé à Paris qui étudie ce qu’il désigne comme le « frérisme », et AK Polis, un groupe de travail berlinois consacré à l’islam politique, ont publié cette note le 20 septembre.

Le document examine notamment le rôle du FEMYSO dans le projet EmpowerAction, déployé de janvier 2026 à juillet 2027 en Belgique, en France, en Espagne, en Suède, en Finlande et en Albanie. Selon les auteurs, le FEMYSO dirige ce projet, qui bénéficie de financements provenant de TACKLE, un consortium soutenu par le programme DEAR de la Commission européenne, consacré à l’éducation au développement et à la sensibilisation.

D’après la note, TACKLE ne dépense pas directement les fonds, mais les redistribue sous forme de sous-subventions comprises entre 45 000 et 60 000 euros par projet sélectionné dans le cadre de son appel à projets de 2025. « Le FEMYSO peut ainsi bénéficier d’un cofinancement européen sans apparaître comme le bénéficiaire direct d’une subvention européenne », écrivent les auteurs.

Interrogé par Focus on Western Islamism, un projet de veille cité dans la note, un porte-parole du FEMYSO a déclaré que l’organisation « ne reçoit actuellement aucune subvention de fonctionnement, structurelle ou autre directement de l’Union européenne ».

Les auteurs reconnaissent toutefois que leur schéma de financement repose sur les relations entre projets rendues publiques, et non sur des paiements effectivement vérifiés. Le montant exact des fonds qui parviendraient au FEMYSO n’est pas public.

Le rapport de l’Assemblée nationale publié en décembre 2025, consacré aux liens entre les mouvements politiques français et les réseaux islamistes, a également critiqué la « stratégie électoraliste » de La France insoumise, selon la chaîne parlementaire LCP.

Une contribution annexée au rapport indique que Rima Hassan, députée européenne de La France insoumise, avait reçu des représentants du FEMYSO au Parlement européen le 30 septembre 2024.

Dans ce contexte, les détracteurs du FEMYSO redoutent que sa participation aux mobilisations actuelles ne lui permette d’accroître son influence en suscitant la sympathie de certaines communautés européennes et de partis de gauche.

Le FEMYSO : éléments de contexte

Le FEMYSO se présente comme un réseau d’organisations de jeunesse et d’étudiants musulmans. Sur son site internet, il indique regrouper 32 organisations membres réparties dans 22 pays européens.

Les origines du forum remontent à 1995, lorsque des organisations de jeunesse musulmanes de différents pays européens se sont réunies pour la première fois à l’occasion d’une conférence intitulée « L’islam en Europe », organisée en Suède, selon l’historique publié par le FEMYSO.

Le forum a officiellement été créé en juin 1996, lors d’une réunion organisée à Leicester, au Royaume-Uni, qui a rassemblé 19 organisations de jeunesse et d’étudiants issues de 11 pays. Son bureau à Bruxelles a ouvert en 2000.