Le Kazakhstan renforce la protection sociale et le bien-être public

Jean Delaunay

Tokaïev à Bruxelles : le Kazakhstan veut ouvrir une nouvelle étape stratégique avec l’Union européenne

En visite officielle à Bruxelles les 22 et 23 juin, le président kazakhstanais Kassym-Jomart Tokaïev entend consolider le partenariat entre le Kazakhstan et l’Union européenne. Énergie, matières premières critiques, corridor transcaspien, investissements et coopération technologique : Astana se positionne comme un partenaire central de l’Europe en Asie centrale.

Une visite à Bruxelles au cœur du rapprochement UE-Kazakhstan

La visite de Kassym-Jomart Tokaïev à Bruxelles marque une étape importante dans le dialogue entre le Kazakhstan et l’Union européenne. Reçu par le président du Conseil européen António Costa, puis attendu pour une séquence avec la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le chef de l’État kazakh arrive dans la capitale européenne avec un objectif clair : approfondir une relation déjà dense et lui donner une portée plus stratégique.

Dans une tribune publiée à l’occasion de son déplacement sur Euronews, Tokaïev inscrit cette visite dans une lecture géopolitique large. « Je reviens à Bruxelles avec une motivation ouverte et une conviction claire: le partenariat entre le Kazakhstan et l’Union européenne compte plus que jamais », écrit-il. Dans un monde marqué par le retour de la géographie, la compétition entre puissances, la fragilité des chaînes d’approvisionnement et la sécurisation des flux commerciaux, Astana et Bruxelles ont intérêt à construire un partenariat plus solide, plus opérationnel et plus tourné vers les résultats.

Le président kazakhstanais résume cette vision par une formule centrale : le Kazakhstan est un pays dont « la géographie nous place à l’intersection des continents ». Astana ne se présente pas seulement comme un fournisseur de ressources, mais comme un acteur de connexion entre l’Europe et l’Asie, capable de contribuer à la stabilité et à la résilience d’un espace eurasiatique en recomposition.

Trois objectifs : résilience, connectivité et opportunités

Le discours porté par Tokaïev à Bruxelles est simple : « le prochain chapitre de la coopération entre le Kazakhstan et l’UE devrait viser trois objectifs stratégiques clés pour les deux partenaires: 1) renforcer la résilience, 2) élargir la connectivité de toutes sortes et 3) créer de nouvelles opportunités pour les citoyens. » Dans sa tribune, le président kazakhstanais explique que ces trois axes répondent à une réalité nouvelle : les anciennes certitudes géopolitiques ne suffisent plus, les interdépendances économiques sont désormais traversées par les enjeux de sécurité, et les États doivent choisir entre la fragmentation en blocs rivaux ou la construction de partenariats fondés sur l’intérêt mutuel.

Cette grille de lecture donne à la visite une portée stratégique. La résilience renvoie à la sécurité énergétique, aux matières premières critiques, à l’agriculture et à la capacité de maintenir des chaînes de valeur fiables. La connectivité concerne les infrastructures, les transports, la logistique et les routes commerciales entre l’Europe et l’Asie. Les opportunités pour les citoyens couvrent la mobilité, l’éducation, la recherche, l’innovation et les échanges humains. Tokaïev montre que le Kazakhstan peut être utile à l’Europe à plusieurs niveaux : comme fournisseur fiable, comme plateforme de transit, comme partenaire industriel et comme pont humain et technologique entre deux espaces économiques complémentaires.

Pourquoi le Kazakhstan est devenu un partenaire stratégique de l’Union européenne

Le partenariat entre l’Union européenne et le Kazakhstan repose sur des bases institutionnelles solides. L’accord de partenariat et de coopération renforcé, entré pleinement en vigueur en 2020, couvre un large éventail de domaines : commerce, investissements, énergie, transports, environnement, recherche, éducation, sécurité et dialogue politique. Le Kazakhstan a été le premier pays d’Asie centrale à conclure avec l’Union européenne un accord de cette ampleur. Ce cadre donne à la relation UE-Kazakhstan une profondeur particulière par rapport aux autres partenariats régionaux. Il permet d’inscrire la coopération dans la durée, au-delà des cycles diplomatiques ou économiques.

L’Union européenne est aujourd’hui l’un des premiers partenaires économiques du Kazakhstan. Les échanges bilatéraux dépassent les 40 milliards d’euros, avec une relation fortement structurée autour de l’énergie, des produits miniers, des biens industriels, des machines, des équipements de transport et des technologies européennes.

L’enjeu de la visite de Tokaïev est précisément de faire évoluer cette relation vers une coopération à plus forte valeur ajoutée. Dans sa tribune, le président kazakhstanais pose clairement la question du passage à une nouvelle étape : après une première décennie de coopération renforcée, le moment est venu, selon lui, de dépasser le modèle traditionnel fondé sur l’extraction de matières premières et les investissements, pour construire une relation capable de créer de la valeur à chaque étape.

Énergie et matières premières critiques : un pilier de la coopération

L’énergie reste l’un des fondements du partenariat entre le Kazakhstan et l’Union européenne. Le Kazakhstan figure parmi les fournisseurs importants de pétrole de l’Europe et joue également un rôle majeur dans le secteur de l’uranium. « Le Kazakhstan fournit aujourd’hui près de 13% des importations de pétrole et 16% de son uranium naturel de l’UE », rappelle justement le président kazakhstanais. Pour lui, « la sécurité énergétique est un exemple clair de notre confiance mutuelle ».

Mais la relation énergétique évolue. Elle ne se limite plus aux hydrocarbures. Les matières premières critiques, les batteries, l’hydrogène renouvelable et les technologies propres occupent désormais une place centrale dans le dialogue UE-Kazakhstan. Pour l’Europe, il s’agit de sécuriser les ressources nécessaires à la transition énergétique et industrielle. Pour le Kazakhstan, il s’agit de valoriser son potentiel minier en développant davantage de transformation locale, de standards environnementaux et de coopération technologique. « Pourquoi ne pas faire de même dans l’agriculture ? La sécurité alimentaire est une préoccupation stratégique croissante à l’échelle mondiale. Le Kazakhstan est l’un des principaux producteurs et exportateurs de céréales au monde, avec un fort potentiel pour les marchés européens qui doivent se diversifier. »

Le corridor transcaspien, nouvel axe géopolitique entre l’Europe et l’Asie

Au-delà de l’énergie, la géographie est l’autre grande force du Kazakhstan. Situé au cœur de l’Eurasie, le pays est un maillon essentiel du corridor transcaspien, également appelé Middle Corridor. Cette route relie l’Asie à l’Europe via l’Asie centrale, la mer Caspienne, le Caucase du Sud et la Turquie ou la mer Noire.

Dans sa tribune, Tokaïev insiste sur l’importance des routes de transport sûres et efficaces, qu’il qualifie d’« artères stratégiques ». L’image est forte : elle place le Kazakhstan au cœur d’un système de circulation économique reliant les marchés européens aux ressources, aux bases industrielles émergentes et au potentiel logistique de l’Asie centrale. Pour l’Union européenne, le corridor transcaspien répond à une priorité stratégique : diversifier les routes commerciales entre l’Europe et l’Asie. Pour le Kazakhstan, il représente une opportunité de devenir une plateforme logistique, industrielle et commerciale majeure entre les deux continents.

Le développement de ce corridor passe par la modernisation des ports d’Aktau et de Kuryk, l’amélioration des liaisons ferroviaires, la simplification des procédures douanières, la numérisation du transit et le renforcement de la coopération avec les pays du Caucase et de la mer Caspienne. Il s’inscrit également dans la stratégie européenne Global Gateway, que Tokaïev présente comme naturellement compatible avec les ambitions kazakhes.

La connectivité, dans cette vision, ne consiste pas seulement à transporter des marchandises plus vite. Elle doit créer de la valeur, intégrer les marchés, stimuler l’investissement, soutenir l’entrepreneuriat et rapprocher les sociétés. C’est ce qui donne au Middle Corridor une dimension géopolitique : il ne s’agit pas uniquement d’une route commerciale, mais d’une infrastructure d’influence, de croissance et de résilience. « Le corridor moyen est mieux compris comme l’épine dorsale d’un système émergent reliant les marchés et les moteurs économiques de l’Europe aux ressources de l’Asie centrale. »

Investissements européens : vers une relation plus industrielle

L’un des objectifs de la visite est aussi de renforcer les investissements européens au Kazakhstan. Astana cherche à attirer des capitaux, mais surtout des savoir-faire, des technologies et des partenariats industriels.

Les secteurs prioritaires sont nombreux : infrastructures, transport, énergie, mines, agro-industrie, numérique, services financiers, technologies vertes, recherche appliquée et formation. Pour les entreprises européennes, le Kazakhstan offre un environnement stratégique : un marché régional important, une position géographique unique et une volonté politique claire de modernisation économique.

Tokaïev adresse ici un message directement aux investisseurs européens. Le Kazakhstan veut leur offrir non seulement de nouveaux marchés, mais aussi des règles stables, une gouvernance économique prévisible et un cadre propice aux projets de long terme. Cette promesse de stabilité est centrale dans le discours kazakh : elle vise à rassurer les partenaires européens et à faire du pays une base durable pour les entreprises qui souhaitent se projeter en Asie centrale.

La table ronde économique prévue autour de la visite de Tokaïev illustre cette volonté de donner un contenu opérationnel au partenariat. Les discussions politiques à Bruxelles doivent se traduire par des projets d’investissement, des coopérations industrielles et des mécanismes de financement.

Le Kazakhstan, point d’ancrage européen en Asie centrale

La visite de Tokaïev à Bruxelles doit aussi être lue dans une perspective régionale. Depuis plusieurs années, l’Union européenne cherche à approfondir son dialogue avec l’Asie centrale. Le premier sommet UE-Asie centrale a confirmé cette dynamique, en plaçant la connectivité, les investissements, la transition énergétique et la coopération régionale au centre de l’agenda commun.

Dans cet ensemble, le Kazakhstan occupe une place particulière. Par sa taille, son économie, ses ressources et son positionnement diplomatique, il apparaît comme l’un des interlocuteurs les plus structurants de l’Union européenne dans la région.

Astana peut jouer un rôle de passerelle entre l’Europe, l’Asie centrale, le Caucase, la Chine et les grands marchés eurasiatiques. Cette fonction de connecteur correspond à la fois à la géographie du Kazakhstan et à sa stratégie diplomatique. Elle explique pourquoi Bruxelles accorde une attention croissante au dialogue avec le président Tokaïev.

Une relation fondée sur les intérêts mutuels

Le partenariat entre le Kazakhstan et l’Union européenne repose sur une convergence d’intérêts. L’Europe cherche des partenaires fiables, des routes commerciales alternatives, des ressources critiques et une présence renforcée en Asie centrale. Le Kazakhstan cherche des investissements, des technologies, des débouchés économiques et une reconnaissance accrue de son rôle régional.

Cette complémentarité donne à la visite de Tokaïev une portée qui dépasse le protocole diplomatique. Elle s’inscrit dans la construction progressive d’une architecture eurasiatique plus diversifiée, dans laquelle le Kazakhstan peut devenir l’un des partenaires essentiels de l’Europe.