À Astana, au printemps 2026, historiens, archéologues, orientalistes et spécialistes des mondes nomades se sont réunis autour d’un sujet longtemps chargé de malentendus : la Horde d’Or. Le symposium international “The Golden Horde as a Model of Steppe Civilization: History, Archaeology, Culture, and Identity”, organisé avec la participation du président Kassym-Jomart Tokayev, avait une ambition claire : replacer cet empire médiéval dans toute sa complexité historique. Non comme une simple puissance conquérante, mais comme l’une des grandes formations politiques et culturelles de l’Eurasie.
Dans son intervention au Symposium, Tokayev a insisté sur la nécessité d’une approche « objective, équilibrée et dégagée des instrumentalisations politiques » de l’histoire. L’enjeu, pour le Kazakhstan est de sortir des lectures réductrices et erronées qui ont longtemps présenté les empires nomades comme des forces périphériques, violentes ou dépourvues d’institutions.
Dans l’histoire européenne, le nom de la Horde d’Or a souvent été associé à la peur, à la violence et à l’image d’un monde nomade extérieur à la civilisation urbaine. Cette représentation, héritée de chroniques anciennes puis renforcée par certains récits modernes, a longtemps masqué une réalité plus riche. L’Ulus de Jochi, nom dynastique de la Horde d’Or, fut aussi un espace d’administration, de diplomatie, de commerce et de circulation culturelle. Il reliait les steppes d’Asie centrale, la Volga, la mer Caspienne, la mer Noire et les marges orientales de l’Europe.
Pour le Kazakhstan, cette histoire touche à la manière dont le pays comprend sa place dans le temps long de l’Eurasie. La Grande Steppe ne fut pas seulement un territoire de passage ; elle fut un espace politique, économique et culturel structuré. Tokayev a ainsi rappelé que la Horde d’Or devait être envisagée comme « une part du patrimoine commun de l’humanité, plutôt que l’héritage exclusif d’une seule nation ».
Changer le regard sur les empires nomades
La démarche du Kazakhstan part d’un constat : les civilisations nomades ont souvent été jugées à partir de critères qui ne leur correspondaient pas. Parce qu’elles ne bâtissaient pas toujours des capitales monumentales comparables à celles des empires sédentaires, parce qu’elles reposaient sur la mobilité, les alliances et le contrôle des routes, elles ont parfois été décrites comme moins organisées ou moins durables.
La Horde d’Or invite pourtant à une autre lecture. Gouverner un espace aussi vaste supposait des institutions, des relais de pouvoir, des pratiques fiscales, des formes de droit, une diplomatie active et une capacité à faire coexister des communautés diverses. Le président Kassym-Jomart Tokayev souligne que la puissance de la Horde d’Or ne reposait d’ailleurs pas seulement sur son étendue territoriale, mais aussi sur « une gouvernance efficace et une remarquable résilience institutionnelle ».
Cette approche ne consiste pas à idéaliser le passé. Comme tout empire médiéval, la Horde d’Or fut aussi un pouvoir militaire, né dans un contexte de conquêtes. Mais réduire son histoire à cette seule dimension revient à ignorer ce qu’elle a rendu possible : la stabilisation de vastes territoires, la circulation des marchandises, l’intégration de régions éloignées et la rencontre entre traditions nomades et cultures urbaines.
Tokayev a d’ailleurs mis en garde contre les interprétations trop étroites de cette histoire, estimant que la Horde d’Or ne devait pas être enfermée dans des lectures « étroites ou unidimensionnelles », capables de déformer la réalité historique. La formule est importante : elle exprime une volonté de rééquilibrage plutôt que de glorification.
Un patrimoine kazakhstanais, mais aussi eurasien
Le Kazakhstan aborde la Horde d’Or comme une part importante de son héritage historique. Le territoire kazakhstanais conserve des traces majeures de l’Ulus de Jochi, et les traditions politiques de la steppe ont contribué à la formation ultérieure du Khanat kazakh.
Mais le discours kazakhstanais insiste aussi sur un point essentiel : la Horde d’Or ne peut appartenir à un seul peuple. Son histoire concerne les Kazakhs, mais aussi de nombreux autres peuples d’Eurasie. Elle touche à l’histoire turcique, mongole, russe, tatare, ouzbèke, caucasienne, iranienne et européenne. Sa mémoire traverse les frontières modernes.
C’est sans doute l’un des aspects les plus intéressants de la position du Kazakhstan. Le pays revendique un lien profond avec cet héritage, tout en le présentant comme un patrimoine partagé. Tokayev l’a formulé dans un esprit de prudence historique : les tentatives de monopoliser l’interprétation du passé ou de transformer un héritage commun en phénomène exclusivement national risquent, selon lui, de nuire à la recherche et à la confiance entre les peuples.
Cette nuance est importante. Elle permet d’éviter une lecture fermée de l’histoire et d’inscrire la recherche sur la Horde d’Or dans un cadre international. Le Kazakhstan se place ainsi moins comme propriétaire exclusif d’un passé que comme l’un de ses gardiens, au cœur d’un espace eurasien où se croisent plusieurs mémoires.
La steppe comme espace de circulation
Pour comprendre la Horde d’Or, il faut regarder la steppe autrement. Elle n’était pas un vide entre les civilisations sédentaires. Elle était un espace de mouvement, de contrôle territorial et de contact. Les routes qui la traversaient mettaient en relation les marchés, les villes, les campements, les cours princières et les centres religieux.
La Horde d’Or a joué un rôle majeur dans cette connectivité. Elle contrôlait des axes commerciaux importants entre l’Est et l’Ouest, favorisait la sécurité des échanges et faisait circuler monnaies, objets, savoirs et diplomates. L’empire transforma la steppe en un corridor de transit sécurisé reliant l’Orient et l’Occident, rappelle le président Kassym-Jomart Tokayev.
Cette dimension économique occupe une place centrale dans la relecture proposée de la Horde d’Or. Le président du Kazakhstan y voit l’un des signes de la sophistication de la civilisation des steppes : une société capable d’articuler mobilité nomade, centres urbains, production monétaire et échanges à longue distance. L’interaction entre traditions de la steppe et civilisation urbaine apparaît ainsi comme l’une des clés de la prospérité et de l’adaptabilité de la Horde d’Or.
Cette dimension résonne fortement avec le Kazakhstan contemporain. Pays de steppes, de corridors énergétiques et de routes transcontinentales, le Kazakhstan se pense aujourd’hui comme un carrefour entre l’Europe et l’Asie. En mettant en lumière la Horde d’Or, il rappelle que cette vocation de connexion n’est pas seulement géographique ; elle s’inscrit dans une profondeur historique.
Des recherches pour renouveler le récit
La relecture de la Horde d’Or s’appuie sur plusieurs domaines scientifiques. L’archéologie permet de mieux connaître les villes, les nécropoles, les monuments et les objets du quotidien. La numismatique éclaire les circuits commerciaux et l’autorité politique. Les manuscrits et les généalogies aident à comprendre la mémoire dynastique, les alliances et les traditions de pouvoir.
Le symposium a également mis en avant la nécessité d’une coopération internationale. Réunir des chercheurs venus de plusieurs pays permet de dépasser les récits nationaux isolés et de replacer la Horde d’Or dans son véritable cadre : celui d’un espace impérial eurasien, multiculturel et connecté.
Tokayev a insisté sur ce rôle de la recherche comme outil de dialogue. Il considère que les historiens et les chercheurs peuvent servir de « ponts entre les sociétés et les cultures », particulièrement dans les périodes de tension géopolitique. Le Kazakhstan a, dans ce contexte, un rôle particulier à jouer. Par sa géographie, par ses sites historiques et par l’importance de la steppe dans son identité nationale, il dispose d’un accès privilégié à cette mémoire. La création d’institutions spécialisées, en particulier l’Institut pour l’étude de l’Ulus de Jochi, présenté comme la première institution académique spécialisée consacrée à la Horde d’Or, les projets de publication, la valorisation des archives et des objets patrimoniaux traduisent une volonté de faire de cette histoire un champ de recherche durable.
Le président a également émis la proposition de créer un Centre international pour la promotion de la civilisation de la steppe et le souhait de faire du symposium une plateforme régulière de coopération scientifique.
Une histoire utile au présent
Si la Horde d’Or suscite aujourd’hui un tel intérêt au Kazakhstan, ce n’est pas seulement parce qu’elle appartient au passé. Elle offre aussi une manière de penser le présent. Elle rappelle que les sociétés de la steppe ont produit des formes politiques originales, adaptées à de vastes territoires, à la mobilité et à la pluralité culturelle.
Kassym-Jomart Tokayev a présenté les traditions de l’État des steppes comme fondées sur « l’ouverture, la justice et le dialogue interculturel ». La Horde d’Or n’est pas seulement convoquée comme un souvenir de puissance, mais comme une expérience historique de coexistence dans un vaste espace politique. Dans un monde où les identités historiques sont souvent utilisées pour séparer, le Kazakhstan choisit de présenter cette mémoire comme un terrain de dialogue, de recherche et de compréhension mutuelle.
Redonner sa place à la Horde d’Or
Redorer l’image de la Horde d’Or ne signifie pas effacer les violences de son époque ni transformer l’empire en modèle parfait. Cela signifie lui rendre son épaisseur historique. Comme d’autres grands États médiévaux, elle fut à la fois puissance militaire, système politique, acteur économique et espace culturel.
Le Kazakhstan met aujourd’hui en avant cette complexité. Il rappelle que la steppe n’était pas une marge de l’histoire, mais l’un de ses grands théâtres. À travers la Horde d’Or, c’est toute une géographie du monde médiéval qui se redessine : une Eurasie traversée de routes, d’alliances, de langues, de croyances et de pouvoirs mobiles.
Dans cette perspective, le symposium d’Astana marque plus qu’un événement scientifique. Il témoigne d’un effort kazakhstanais pour inscrire l’histoire de la Grande Steppe dans le patrimoine intellectuel commun. Kassym-Jomart Tokayev résume cette orientation en appelant à faire de l’histoire non un instrument de confrontation, mais un pont entre les peuples. C’est peut-être là le cœur de la démarche kazakhstanaise : redonner à la Horde d’Or une place plus juste dans l’histoire pour mieux comprendre les continuités, les circulations et les rencontres qui ont façonné l’Eurasie.


