Par le passé, la France est déjà sortie d'une union monétaire "Considérant que les "avancées" de la construction européenne ne peuvent être qu'"irréversibles", les eurofédéralistes laissent entendre que les souverainistes mèneraient un combat d'arrière-garde. Si on les écoutait, l'entrée dans la monnaie unique serait une
aventure sans retour: une fois réalisée, l'union monétaire ne pourrait plus être dissoute, et aucun pays membre de pourrait plus jamais en sortir. Ces affirmations péremptoires sont en quelque sorte l'ultime verrou du mensonge : nous voilà cadenassées pour toujours. Inutile de bouger. Pas d'évasion possible. Il y en a pour mille ans.
Tout au long de l'histoire, depuis les origines de la monnaie, en Lydie, à l'époque du roi Crésus, de nombreux Etats, cités ou nations ont choisi de battre monnaie pour affirmer leur souveraineté. L'unification monétaire, par fusion de monnaies préexistantes, est un phénomène beaucoup plus rare. On a vu, plus souvent, des Etats imposer leur monnaie à d'autres, de gré ou de force. C'est ce qui se passe, de nos jours, dans certains pays d'Amérique latine, qui adoptent le dollar des États-Unis, à la place de la monnaie nationale. Autrefois, sous le régime de l'étalon-or, la France avait, de la même façon, convaincu certains de ses voisins de se rallier à sa monnaie, dans le cadre de l'Union latine, qui a fonctionné entre 1865 et 1914 : en sorte que le franc français, le franc belge et le franc suisse, ainsi que la lire italienne, constituaient alors une même unité monétaire. Cette Union latine a fini par s'écrouler : il n'est donc pas inutile de rappeler
que nous sommes déjà sortis d'une union monétaire. Elle était, à dire vrai, d'une nature bien différente de celle qui est actuellement mise en oeuvre avec l'euro, puisqu'il n'y avait pas de Banque centrale supranationale, et que le franc-or - parfaitement et indéfiniment convertible en métal précieux - obéissait, en fin de compte, aux forces objectives du marché.
Plus récemment, en Europe centrale et orientale, après la chute du mur de Berlin en 1989, la dislocation de l'empire soviétique et des Etats multinationaux comme la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie a suscité la naissance ou la renaissance de nombreuses monnaies nationales. Le meilleur exemple est celui de la Tchécoslovaquie.
Aux élections législatives de juin 1992, c'est la droite qui l'a emporté chez les Tchèques avec Vaclav Klaus, tandis que les Slovaques choisissaient la gauche. Il est devenu rapidement évident que les deux peuples ne pouvaient pas s'entendre et ne parviendraient plus à vivre ensemble. C'est ainsi que les deux parties décidèrent de divorcer pacifiquement, par consentement mutuel... La Tchécoslovaquie fut dissoute à la date du 1er janvier 1993, la République tchèque et la Slovaquie proclamant chacune leur indépendance. Les deux nouveaux Etats conservaient, cependant, la même monnaie et maintenaient une union douanière, ainsi que la liberté de circulation et d'installation des travailleurs, donc un marché commun. Or, si le marché comme tchécoslovaque a perduré jusqu'à aujourd'hui, la monnaie unique a tenu à peine plus d'un mois ! Incapable de résister aux mouvements de capitaux qui menaçaient de déstabiliser leurs systèmes financiers, les deux gouvernements ont vite jugé indispensable de séparer leurs monnaies. La nouvelle a été rendue publique le mardi 2 février 1993 et l'opération n'a duré que quatre jours, du jeudi au dimanche. Le lundi 8 février, la couronne tchécoslovaque avait vécu. Les comptes en banque avaient été basculés très simplement, dans chaque pays, dans la nouvelle monnaie nationale, et on avait collé un timbre sur les billets de banque pour les identifier comme tchèques ou slovaques. Seules les petites coupures et les pièces, qui représentent 3 % de la masse monétaire, sont restées provisoirement les mêmes."
On peut "sortir en huit jours" d'une monnaie unique et le marché fonctionner "aussi bien sinon mieux" "Deux conclusions peuvent être tirées de l'exemple tchécoslovaque.
La première, c'est qu'
un État peut sortir en huit jours d'une monnaie unique, alors qu'il faut des années pour effectuer l'opération inverse. En effet, quand la conversion se fait au taux de 1 pour 1, l'homme de la rue n'est pas désorienté ; il ne voit, en réalité, aucun changement ; et les banques, quant à elles, n'ont pas à gérer de sombres problèmes d'arrondis. Il en va tout autrement lorsque la nouvelle unité monétaire vaut 6,55957 fois l'ancienne... Comme le disent Jan Fidrmuc et ses collaborateurs (5) , "finalement, l'effondrement rapide de l'union monétaire tchéco-slovaque montre que, tandis que la constitution d'une union monétaire est une oeuvre laborieuse qui prend bien des années, sa dissolution peut se produire rapidement et qu'elle n'est pas nécessairement coûteuse. (...) La facilité avec laquelle la République tchèque et la Slovaquie ont introduit de nouvelles monnaies nationales, cinq semaines à peine après la suppression de leur union politique, prouve que les coûts techniques de la séparation monétaire ne doivent pas être très élevés."
La seconde conclusion, c'est qu'
un marché commun que fonctionner aussi bien, sinon mieux,
sans monnaie unique. A cet égard, l'étude Jan Fidrmuc montre que la Tchécoslovaquie n'était pas une zone monétaire optimale, malgré la relative exiguïté de son territoire, malgré, aussi, la proximité culturelle des Tchèques et des Slovaques, qui facilitait la mobilité de la main-d'oeuvre entre les deux pays, et que les deux économies subissaient des "chocs asymétriques" qui rendait nécessaires d'importants transferts budgétaires, au bénéfice de la Slovaquie.
L'auteur souligne que la fin de l'union monétaire était fondée sur de solides raisons économiques et n'était donc pas l'expression d'un nationalisme irrationnel, qui aurait été contraire aux intérêts bien compris des Tchèques et des Slovaques. Comme le dit encore Jan Fidrmuc, "l'arrêt des transferts budgétaires après l'éclatement de l'union politique a scellé le destin de l'union monétaire".
La leçon de l'exemple tchécoslovaque vaut d'être méditée. La monnaie unique européenne impliquera d'énormes transferts budgétaires, qui seront ressentis comme des charges de plus en plus insupportables par les nations mises à contribution, dont la nôtre. Et il faut savoir que la
sécession monétaire peut être réalisée facilement, en
huit jours seulement, sans perturber les Français dans leur vie quotidienne, alors que la création de l'euro, qui a demandé des années, sera vécue par beaucoup de nos concitoyens comme une épreuve arbitraire, voulue par des technocrates et des idéologues."
Tôt ou tard, "la France recouvrera sa monnaie nationale" et l'euro n'aura été "qu'une parenthèse délirante" "Par conséquent, si l'euro doit remplacer le franc en 2002, il ne faut pas pour autant perdre espoir : tôt ou tard, la France recouvrera sa monnaie nationale, avec sa souveraineté.
Pour l'Europe, l'euro aura été une parenthèse délirante, un accident de parcours provoqué par une erreur de jugement.
En effet, "avant de savoir quelle
union monétaire il convenait d'imaginer, il eût fallu d'abord anticiper la vision de l'Europe que l'histoire retiendrait (6)". Or, la vision de l'Europe qui a été proposée par les eurocrates au moment de faire l'euro n'était pas la bonne : elle était, à terme, condamnée par l'Histoire.
Parce que depuis le 9 novembre 1989, l'Histoire impose une Europe à 25, 30, 35 et qu'une
monnaie unique à 35 pays, avec 500 millions d'utilisateurs, c'est aussi absurde qu'une Europe de 500 millions de citoyens opinant à une
norme unique imposée par les commissaires de Bruxelles. Et depuis le 11 septembre 2001, l'Histoire met au premier plan les questions de
sécurité plutôt que les questions de
liberté de circulation.
L'euromania a engagé l'Europe en trois impasses, trois contresens historiques : elle pousse à
rétrécir l'Europe qui ne demanderait aujourd'hui qu'à s'étendre jusqu'à ses confins, elle
fracture l'Europe en plusieurs morceaux puisque, dès le départ, l'Angleterre s'est absentée de cette construction hasardeuse ; enfin, elle poursuit un
modèle d'intégration aujourd'hui complètement dépassé.
Il est évident qu'à partir du moment où les pays d'Europe centrale et orientale ont été libérés du joug soviétique, la question de la construction européenne ne se posait plus de la même manière.
Avant la chute du mur de Berlin, la question européenne était celle d'une Europe de
petite taille,
unitaire et
centralisée,
monolithique et à vocation
supranationale. Aujourd'hui, c'est la question de la "Grande Europe" qui se pose. Le schéma de l'intégration avec, comme finalité, la fusion des nations et l'émergence d'un super-État-fédéral, est devenu inadapté, anachronique.
Il paraît urgent d'inventer, pour demain, une
méthode différente et radicalement nouvelle, permettant de dessiner les contours et les institutions de l'Europe de l'avenir : une Europe plus flexible, plus souple, moins uniforme ; une Europe plus respectueuse des souverainetés et des sécurités nationales.
L'idée d'
intégrer - qui plus est par l'économie et la monnaie - les nations dans une purée de marrons à trente pays est une pure folie.
L'Europe ne peut plus être un
moule unique et imposer cette marche forcée vers un super-Etat centralisé à Bruxelles.
Les élites post-nationales qui ont promu l'euro se trompent sur l'
Europe. Elles se trompent aussi sur le
monde : le monde qui vient est un monde de
nations, les grands ensembles sont balayés par l'Histoire. Elles se trompent enfin sur la
France. Tout est entrepris pour la faire disparaître. On la mutile des attributs de sa souveraineté : lois, frontières, monnaie, défense - il n'y a plus d'armée française, sauf pour le 14 juillet.
(...)
Ce sont les fossoyeurs de la France. Ils seront emportés, un jour ou l'autre, par les vents de l'histoire. La France ne veut pas mourir. Le mondialisme marchand est une hystérie antinationale qui sera emportée comme toutes les internationales du XXe siècle. Seul demeurera le
fait national. Le Mur fédéral de Bruxelles tombera. Le Mur de Maastricht tombera. Le Mur d'Amsterdam tombera. Le Mur du mensonge tombera.
Parce que les constructions artificielles s'effondrent toujours. Rien ne se construit de durable contre les réalités. Et les seules réalités internationales, ce sont les nations. Les empires chimériques qui prétendent, par le feu, la peur ou la monnaie, se construire sur la négation de l'histoire sont sans avenir.
La nation est le chemin du monde.
Le franc est mort. Vive le franc !"
Philippe de Villiers
(p.157 à 165)
_________________
* Essai paru chez
Albin Michel en 2001 => commander l'ouvrage Les intertitres ont été ajoutés par la rédaction de l'ObsE.
(1) Philippe de Villiers, Notre Europe sans Maastricht, Albin Michel, 1992
(2) Georges Berthu, A chaque peuple sa monnaie, François-Xavier de Guibert, 1998
(3) Georges Berthu, A chaque peuple sa monnaie, op. cit.
(4) Robert Mundell, dans American Economic Review.
(5) Jan Fidrmuc, Julius Horvath et Jarko Fidrmuc, Stability of Monetary Unions : Lessons from the Break-up of Czechoslovaquia, Working Paper B 17, ZEI, 1999, pp. 29-30.
(6) Dominique Souchet au Parlement européen, le 1er août 2001.