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Lundi 8 Décembre 2008

Violente passe d'armes au château de Prague



"Quand le président tchèque s'en prend à Daniel Cohn-Bendit" titre Marion Van Renterghem du journal Le Monde, dans son édition du 6 décembre. Le compte-rendu de source diplomatique que nous révélons ici, montre que Le Monde a quelque peu inversé les rôles entre l'agresseur - ou plutôt les agresseurs - et l'agressé. En réalité, M. Cohn-Bendit en particulier s'est livré à une interpellation virulente du Président de la République qui le recevait à Prague et émis de nouveaux sous-entendus au sujet de Libertas.
Accusé par M. Crowley, Président du groupe UEN, d'avoir "insulté" le peuple irlandais en acceptant une invitation à dîner à Dublin de Declan Ganley (leader du "non"), le Président Klaus, médusé, a dû remettre à leur place les hommes de Bruxelles : « La plus grande insulte pour le peuple irlandais est de ne pas accepter le résultat du référendum irlandais. En Irlande, j'ai rencontré quelqu'un qui représente une majorité dans son pays (...) Je ne spécule pas, moi, sur ce que pensent les Irlandais. Ma position se fonde sur la seule donnée mesurable qu'est le résultat du référendum »


Violente passe d'armes au château de Prague

par Christophe Beaudouin

Trois semaines avant le début de la présidence tchèque de l'Union européenne pour six mois, les présidents de groupe au Parlement européen se sont en effet rendus en visite à Prague, les 4 et  5 décembre, sous la conduite de leur président, l'Allemand Hans-Gert Pöttering. Bien décidés à en découdre avec le Président de la République Vaclav Klaus, qualifié d'"Europhobe", bien qu'il soit celui qui a négocié et signé le traité d'adhésion de son pays à l'Union européenne en 1996.

Les hommes de Bruxelles reprochent à Klaus d'être hostile à la Constitution européenne, comme au traité de Lisbonne qui la recycle. Un peu seule au sein de cette délégation, la jeune députée danoise Hanne Dahl, présidente de l'unique groupe parlementaire "anti-traité de Lisbonne", le groupe Indépendance et Démocratie, dont les interventions, pourtant toujours très pondérées, n'ont pas été reprises dans les comptes-rendus officiels pas plus que journalistiques, faisait figure de "mouton noir", au cours de ces deux journées à Prague.

Entre les extraits que publie le journal Le Monde et le compte-rendu ci-dessous, il est quelques nuances  - le présent document étant en effet plus synthétique - mais aussi des contradictions notables. Ainsi par exemple, contrairement à ce qu'il prétend dans Le Monde, Daniel Cohn-Bendit aurait bien de nouveau mis violemment en cause le leader du non irlandais Declan Ganley, qu'il présente sans rire comme l'homme d'un complot de la CIA contre le traité de Lisbonne... Au secrétariat du Congrès à Washington, où le Parlement européen n'a pas hésité à jouer sa crédibilité en posant carrément la question, on hésite entre hilarité et consternation.

Derrière tout cela, une crainte manifeste : que Ganley et ses possibles listes Libertas contre le traité de Lisbonne râflent un grand nombre de sièges au Parlement européen lors du renouvellement de juin. Une bataille qui semble se préparer également en France. Rappelons que l'entrepreneur irlandais qui était l'invité d'honneur de Philippe de Villiers à l'Université de rentrée de son Mouvement pour la France en septembre, avait convié le leader du "non" français à la table du Président Vaclav Klaus lors du fameux dîner qu'il a offert le 11 novembre à Dublin.

***

Extraits du compte-rendu de la rencontre entre Václav Klaus, Président de la République tchèque, et les membres de la Conférence des présidents du Parlement européen, 5 Décembre 2008, Château de Prague

(Traduction par nos soins)

Daniel Cohn-Bendit : Je vous ai apporté un drapeau, qui - comme nous l'avons entendu - se trouve partout ici au Château de Prague... [propos ironique visant dénoncer l'absence de drapeau européen sur le château de Prague, pas plus que sur le palais de la Reine d'Angleterre d'ailleurs ; en réalité, il n'y flotte traditionnellement même pas de drapeau tchèque, seulement les armoiries de la Présidence, ndlr]. C'est le drapeau de l'Union européenne, alors je vais le placer ici en face de vous.
Ce sera une présidence difficile. La République tchèque devra s'occuper de la directive sur le travail et le "paquet climat". Le "Paquet climat" européen représente moins que ce que nous aurions souhaité. Il sera nécessaire de maintenir au minimum cela. Je suis certain que le changement climatique représente non seulement un risque, mais aussi un danger pour le développement futur de la planète. Mon opinion est basée sur des points de vue scientifiques et l'approbation d'une majorité au Parlement européen et je sais que vous n'êtes pas d'accord avec moi. Vous pouvez croire ce que vous voulez, je ne crois pas, moi, je sais que le réchauffement de la planète est une réalité.["réalité" que Vaclav Klaus n'a semble-t-il jamais contestée, ndlr

Sur le Traité de Lisbonne: Je me moque de votre avis sur ce sujet. Je veux savoir ce que vous allez faire si la Chambre tchèque des Députés et le Sénat l'approuve. Allez-vous respecter la volonté des représentants du peuple? Vous serez contraint de le signer. 

Enfin, je veux que vous m'expliquiez quel votre degré d'amitié avec M. Ganley, d'Irlande. Comment pouvez-vous rencontrer une personne dont les finances ne sont pas claires ? Vous n'êtes pas censé le rencontrer dans l'exercice de votre fonction. C'est un homme dont les sources financières sont problématiques et qu'il veut utiliser pour financer sa campagne pour les élections européennes. [M. Cohn-Bendit fait ici allusion à ses accusations d'un complot de la CIA qui aurait versé quelques centaines de milliers d'euros à Libertas, le mouvement anti-Lisbonne de Declan Ganley ; Interrogé à ce sujet, le secrétariat du Congrès des Etats-Unis s'est étonné : "Êtes-vous sérieux Messieurs les Européens ? (...) Est-ce désormais la position du Parlement européen que de dire que la CIA a organisé le référendum en Irlande ?", ndlr

Président Vaclav Klaus : Je dois dire que personne ne m'a parlé de cette façon et sur ce ton au cours des six dernières années. Vous n'êtes pas sur les barricades à Paris ici. Je pensais que ces manières avaient pris fin pour nous il y a 18 ans mais je vois que j'avais tort. Je n'oserais pas demander comment les activités des Verts sont financées... Si vous souhaitez que nous ayons une discussion rationnelle pendant cette demi-heure que nous avons, s'il vous plaît donnez la parole à quelqu'un d'autre, Monsieur le Président. 

Hans-Gert Pöttering: Non, nous avons beaucoup de temps. Mon collègue se poursuivre, parce que chacun des membres du Parlement européen peut vous interroger sur ce qu'il souhaite. (à Cohn-Bendit:) S'il vous plaît continuez.
 
Président Vaclav Klaus: C'est incroyable. Je n'ai jamais rien connu de tel auparavant.
 
Daniel Cohn-Bendit: Parce que vous ne m'avez pas encore "pratiqué"...
 
Président Vaclav Klaus : C'est incroyable.
 
Daniel Cohn-Bendit: Nous avons toujours eu de bons entretiens avec le Président Havel. Et qu'allez-vous me dire de votre attitude au sujet de la loi anti-discrimination? Par ailleurs, je serai heureux de vous informer sur nos financements.
 
Hans-Gert Pöttering : Brian Crowley, s'il vous plaît.
 
Brian Crowley: Je viens d'Irlande et je suis membre d'un parti de gouvernement. Toute sa vie, mon père a combattu contre la domination britannique. Beaucoup de mes proches ont perdu la vie. C'est pourquoi j'ose dire que les Irlandais souhaitent le traité de Lisbonne. [quel est le rapport?, ndlr) Cela a été une insulte, Monsieur le Président, pour moi et pour le peuple irlandais, ce que vous avez dit au cours de votre visite d'État en Irlande. Cela a été une insulte que rencontriez Declan Ganley, un homme sans mandat électif. Cet homme n'a pas révélé les sources de financement de sa campagne. Je veux juste vous dire ce que les Irlandais ressentent. Je vous souhaite que le programme de votre présidence en tienne compte et que vous obtiendrez ce que souhaitent les citoyens européens [aucun n'a justement été consulté sur le traité de Lisbonne, sauf le peuple irlandais qui a dit "non" lors du référendum de juin 2008, ndlr] 


Président Vaclav Klaus : Je vous remercie de l'enseignement que je tire de cette réunion. Je ne pensais pas que quelque chose comme cela était possible et n'ai rien expérimenté de tel au cours des 19 dernières années. Je pensais que c'était une méthode du passé, que nous vivions en démocratie, mais c'est la post-démocratie, vraiment, qui gouverne l'Union européenne. 

Vous avez mentionné les valeurs européennes. Les plus importantes sont les valeurs de liberté et de démocratie. Les citoyens des États membres de l'UE sont préoccupés par la liberté et la démocratie, par dessus tous. Mais la démocratie et la liberté sont en train de perdre du terrain dans l'UE aujourd'hui. Il est nécessaire de concentrer nos efforts sur eux et de lutter pour eux. 

Je tiens à souligner, par-dessus tout, ce que la plupart des citoyens de République tchèque ressentent, que pour nous l'adhésion à l'UE n'a pas d'alternative. C'est moi qui ai soumis la candidature de notre pays à l'Union au cours de l'année 1996 et qui ai signé le traité d'adhésion en 2003. Mais au sein de l'Union, il y a bien des organisations alternatives possibles. Considérer l'une d'entre elles comme sacro-sainte, intouchable, dont il n'est pas possible de douter ni critiquer, c'est aller contre la nature même de l'Europe. 

En ce qui concerne le traité de Lisbonne, je voudrais rappeler qu'il n'est pas ratifié en Allemagne non plus. Le traité constitutionnel, qui est essentiellement le même que le traité de Lisbonne, a été refusé par référendums dans deux autres pays [la France et les Pays-Bas en 2005, ndlr]. Si M. Crowley parle d'une insulte au peuple irlandais, alors je dois dire que la plus grande insulte pour le peuple irlandais est de ne pas accepter le résultat du référendum irlandais. En Irlande, j'ai rencontré quelqu'un qui représente une majorité dans son pays. Vous, M. Crowley, vous représentez un point de vue qui est en minorité en Irlande. Ceci est le résultat concret du référendum.

Brian Crowley: Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur le Président, ce n'est pas à vous de me dire ce que pensent les Irlandais. En tant qu'Irlandais, je le sais mieux que personne.
            
Président Vaclav Klaus : Je ne spécule pas, moi, sur ce que pensent les Irlandais. Mes déclarations se fondent sur la seule donnée mesurable qu'est le résultat du référendum.
Dans notre pays, le traité de Lisbonne n'est pas ratifié parce que notre Parlement n'a pas encore décidé. Ce n'est pas la faute du Président. Attendons la décision des deux Chambres du Parlement, ce qui est la phase actuelle du processus de ratification dans lequel le Président ne joue aucun rôle. Je ne peux pas signer le Traité aujourd'hui, il n'est pas sur mon bureau, pour le moment il appartient au Parlement de se prononcer. Après l'approbation du traité par le Parlement, je jouerai le rôle qui est le mien.
   
Hans-Gert Pöttering : En conclusion - et je veux quitter cette salle en bons termes - je tiens à dire qu'il est plus qu'inacceptable, de nous comparer avec l'Union soviétique. Nous sommes tous profondément enracinés dans nos pays et nos circonscriptions. Nous sommes préoccupés par la liberté et de la réconciliation en Europe, nous sommes bien disposés, mais pas naïfs.
 
Président Vaclav Klaus: Je ne vous ai pas comparé avec l'Union soviétique, je n'ai pas jamais mentionné les mots "Union soviétique". J'ai seulement dit que je n'avais plus eu l'expérience d'une telle atmosphère, d'un tel type de débat au cours des 19 dernières années en République tchèque, croyez-moi.

***

Lire aussi :

Quand le président tchèque s'en prend à Daniel Cohn-Bendit, Le Monde, 6 décembre 2008

Vaclav Klaus, le président tchèque est noniste et le fait savoir !, Marianne, 8 décembre 2008

Libertas accueille le futur président de l'Union européenne, L'Observatoire de l'Europe, 18 novembre 2008

Les Eurodéputés européens hésitent à interroger le congrès des Etats-Unis sur le financement du Non irlandais, 12 novembre 2008




Lundi 8 Décembre 2008

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