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Jeudi 17 Mai 2018

Védrine : une "souveraineté européenne" ne peut être un substitut aux souverainetés nationales


Pour l'ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine, le "souverainisme européen" imaginé par Emmanuel Macron est une "heureuse réhabilitation sémantique" car "la mise à l’index de ce concept" de souveraineté, pourtant précieuse conquête démocratique, par les européistes, a beaucoup nourri le sentiment anti-européen. Mais par « souveraineté européenne », interroge l'ancien ministre, "entend-il une souveraineté qui se substituerait aux souverainetés nationales ?" Hubert Védrine rappelle ici que non seulement "une approche aussi radicale ne rassemblerait pas une majorité en Europe et ne serait pas ratifiée" mais que les juridictions constitutionnelles, en France "et plus encore la cour de Karlsruhe en Allemagne, ne l’accepterait pas, ni les peuples". La souveraineté européenne serait-t-elle donc, plutôt qu'une "souveraineté limitée" (Brejnev) ou "partagée", une souveraineté "en commun" ? : "Si c’est une façon de dire que, pour relever les grands défis globaux, comme le dérèglement écologique, ou pour peser face à Donald Trump, à Poutine ou à la Chine, l’union fait la force, que l’on retrouve de la souveraineté en agissant ensemble au niveau européen qui a apporté une valeur ajoutée, c’est une façon moderne de dire que nous allons, nous Européens, exercer notre souveraineté en commun, et c’est convaincant". Dans cette interview publiée en fin d'année par L'Opinion, l’ancien ministre des Affaires étrangères ne voit pas du tout le macronisme comme un "européisme" sourd et aveugle, à l'origine de l'actuelle fuite en avant supranationaliste et technocratique, mais plutôt « un mélange d’européisme, d’ambition et de tactique réaliste » pour laquelle "la synthèse" de la pensée du Président Macron sur l'Europe est encore "à venir", grâce à "l'action et au vu des réalités européennes".


Védrine : une "souveraineté européenne" ne peut être un substitut aux souverainetés nationales

Hubert Védrine a répondu aux questions de Jean-Dominique Merchet, pour le journal L'Opinion

Le macronisme est-il un européisme ?
Pas seulement. Aux convictions personnelles d’Emmanuel Macron, exprimées dans différents textes ou discours, avant ou après son élection, s’ajoute maintenant son action en tant que Président. Son inspiration est « européiste », assez proche, sur certains points, de la pensée du philosophe allemand Jürgen Habermas. Par exemple, il ne parle pas des Etats-nations. Mais le macronisme présidentiel est plus vaste que cela, synthèse prometteuse entre une affirmation « européiste » de principe, enrichie d’un thème d’une autre nature, l’« Europe qui protège », et de la relance, à la fois pragmatique et ambitieuse, de dizaines d’idées, de projets, de propositions : il me semble que le macronisme présidentiel en action ambitionne de combiner tout cela. 

L’Europe qui protège, n’est-ce pas un thème assez « védrinien » ? 
Certes mais avant moi, « l’Europe qui protège » est surtout la formule à laquelle François Mitterrand avait eu recours face à Philippe Séguin lors du débat sur le traité de Maastricht en 1992, après avoir constaté que les slogans classiques et un peu angéliques (« L’Europe, c’est la paix, l’avenir, la jeunesse, etc. ») ne portaient plus et même énervaient : « Une Europe forte nous protégera mieux ». Et pourtant l’intégration européenne et la mondialisation perturbatrice étaient moins avancées ! En affichant cet objectif, je ne pense pas qu’Emmanuel Macron espère convaincre les vrais antieuropéens, qui ne changeront pas, mais plutôt parler à tous les autres : les simples sceptiques, les déçus, les blasés, les allergiques à la « réglementation à outrance », très nombreux, et qui eux peuvent bouger à condition que l’on tienne un peu mieux compte de leur disponibilité à ce que l’Europe progresse si elle ne menace pas leurs identités, ne confisque pas la souveraineté restante et assure plus de sécurité. Concernant les projets, certains seront le fait des 27, d’autres de l’espace Schengen – ou de la zone euro. Sur le renforcement de cette dernière, le nécessaire débat relancé par les propositions du Président sera tout sauf simple, et pas uniquement du fait de l’Allemagne. Quant à la coopération militaire intensifiée (évitons de parler trop vite « d’Europe de la défense » pour ne pas faire renaître d’illusions, suivies d’inévitables désillusions), elle s’inscrira dans une « coopération structurée permanente », prévue par les traités. C’est positif, mais on ne pourra pas faire avancer d’un même pas tous les États membres qui y ont souscrit. Voilà comment je résumerais l’ambition politique et l’orientation de ce qui démarre sous nos yeux : un mélange d’européisme, d’ambition et de tactique réaliste. La suite dépendra de beaucoup de choses, et notamment du prochain gouvernement allemand, mais pas uniquement. Emmanuel Macron a plus d’une carte dans son jeu, entre autres le levier des élections européennes de 2019. Et il ne va pas relâcher la pression.
Le fait que Macron parle de souveraineté, fut-elle européenne, est une heureuse réhabilitation sémantique 
Emmanuel Macron parle de souveraineté européenne. Qu’en pensez-vous ?
Qu’elle est à bâtir, à concrétiser, à démontrer pour rattraper les opinions qui ont fui. Certains y verront un oxymore, ou diront que cela n’a pas de sens parce que la construction européenne avait été conçue à l’origine par les fédéralistes comme périmant la souveraineté nationale, sans la remplacer par une autre — ils étaient atlantistes. Mais ce n’est pas ce que dit Emmanuel Macron. Le fait qu’il parle de souveraineté, fut-elle européenne, est une heureuse réhabilitation sémantique. La mise à l’index de ce concept n’avait pas peu contribué au réveil du populisme. Mais par « souveraineté européenne » entend-il une souveraineté qui se substituerait aux souverainetés nationales ? Une approche aussi radicale ne rassemblerait pas une majorité en Europe et ne serait pas ratifiée. Notre Conseil constitutionnel, et plus encore la cour de Karlsruhe en Allemagne, ne l’accepterait pas, ni les peuples. En revanche, si c’est une façon de dire que, pour relever les grands défis globaux, comme le dérèglement écologique, ou pour peser face à Donald Trump, à Poutine ou à la Chine, l’union fait la force, que l’on retrouve de la souveraineté en agissant ensemble au niveau européen qui a apporté une valeur ajoutée, c’est une façon moderne de dire que nous allons, nous Européens, exercer notre souveraineté en commun, et c’est convaincant. Cette ambivalence est aussi vieille que la construction européenne, mais on peut penser qu’avec ce Président-là, ça peut marcher, que l’on peut trouver une synthèse par le haut.

Comment la décliner en pratique ?
Je placerais au premier plan la mise sur pied d’un Schengen visiblement efficace. C’est ce qu’attendent en priorité les opinions. Pas pour que l’Europe se ferme, le lamento sur le « repli sur soi » est fatigant, mais pour qu’on parvienne à gérer humainement et efficacement, d’une part les demandeurs d’asile et d’autre part les flux migratoires, avec des réfugiés admis en plus grand nombre, mieux accueillis, aidés et intégrés et d’autre part, des immigrants légaux, pour casser l’économie et le drame des flux illégaux. Cela suppose un Schengen avec plus de moyens, une harmonisation entre États membres sur beaucoup de points, à commencer par l’asile – un Office Européen de l’Asile – mais aussi une cogestion des flux migratoires qui implique les pays de départ, et de transit. Il y a eu des tentatives, avec le processus de Rabat et une récente réunion à Malte, mais il faut aller beaucoup plus loin. Pour ceux qui sont en Europe, de façon devenue irrégulière (environ 200 000 en France ?), il faudra dans certains cas justifiés des régularisations, et dans d’autres, des retours dans leurs pays (pays sûrs) dans le cadre d’accords de réadmission. Mais, en tout cas, il faut arrêter la pompe aspirante ingérable pour nous, hémorragie désastreuse pour les pays de départ. Autres manifestations d’une « Europe qui protège » : la France a obtenu ces derniers mois une petite amélioration des règles sur les travailleurs détachés et aussi le début d’une prise de conscience de la nécessité d’une vigilance accrue vis-à-vis des investissements chinois dans les domaines stratégiques. Et n’oublions pas les exigences fiscales justifiées de la commissaire européenne à la concurrence, Margrethe Vestager envers les GAFA. Il faut persévérer. 
Il me semble qu’avec Emmanuel Macron, on emprunte un autre chemin. Le regard sur nous a changé. Du coup les attentes sont plus élevées.
Emmanuel Macron est très proeuropéen, mais, en même temps, enraciné dans une tradition monarchique très française… 
Et alors ? Emmanuel Macron est un Président cultivé, et cela fait du bien, pénétré à ce titre d’histoire de France. Il a conscience de ce lien, de ce cheminement séculaire profond dans lequel il s’inscrit, avec ses ombres et ses lumières. De là à dire monarchique… Parlons plutôt d’autorité, nécessaire. Concernant la relation France/Europe, il me semble que sa synthèse est à venir, à la fois de façon conceptuelle, et dans le mouvement. C’est le Macron Président qui harmonisera et articulera, dans l’action et au vu des réalités européennes, les différentes facettes de sa pensée sur la France et l’Europe.
 
Emmanuel Macron n’a cessé d’expliquer que nous pèserons en Europe et notamment face à l’Allemagne, qu’à condition de nous réformer. Qu’en pensez-vous ?
Il a raison ! J’avais d’ailleurs écrit, il y a quatre ans, un livre sur ce sujet, La France au défi » (Fayard). On en a eu la démonstration par l’inverse : quand la France était perçue, ces dernières années, comme un pays qui avait perdu le fil, qui ne parvenait plus à se ressaisir, à retrouver confiance en lui, ni à se reformer, c’était un handicap sérieux sur beaucoup de plans. Il me semble qu’avec Emmanuel Macron, on emprunte un autre chemin. Le regard sur nous a changé. Du coup les attentes sont plus élevées.

Que pensez-vous de l’approche macronienne de la politique étrangère ?
J’approuve que le Président veuille s’affranchir d’une approche déclaratoire et à usage interne de la politique étrangère. Depuis 20 ou 30 ans, on a vu progresser, sous l’influence des grands médias audiovisuels et de quelques leaders d’opinion, le poids des réactions instantanées et émotionnelles aux événements. La France était censée avoir comme mission principale, voire exclusive, de se spécialiser dans l’ingérence, l’action humanitaire ou le militantisme pour les droits de l’homme, le «droit-de-l’hommisme». Cela partait de bons sentiments mais une politique étrangère ne peut se réduire à cela d’autant que le plus souvent, cela ne marche pas ! Tocqueville s’inquiétait déjà de ce que les démocraties risquaient de mener leur politique extérieure sur la base de considérations intérieures. Ce risque s’aggrave. C’est un préalable de se libérer de cela. Pas pour faire n’importe quoi, mais pour retrouver une liberté d’agir et une ambition fondée sur les réalités. Ce réalisme préalable est une forme d’honnêteté et nécessite du courage. Reste à voir comment cette politique va être menée dans la durée dans un monde chaotique ou les grands acteurs ne poursuivent strictement que leur intérêt. Je pense à Trump, à Poutine, à Xi Jinping, à Israël, à l’Iran, à l’Arabie, à la Turquie, à l’Inde, au Japon, etc. Mais en tout cas, on est revenu dans le jeu.
 
Source : L'Opinion,  29 December 2017
​& Huber Védrine, Comptes à rebours, Fayard, 2018 
Jeudi 17 Mai 2018

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