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Mardi 10 Mars 2009

Redonner un cadre politique au libéralisme



"Je crois que la crise de l’économie financière aujourd’hui est la crise de ces acteurs financiers qui se sont sentis détachés de toute appartenance politique. Je crois que là est la crise. C’est une crise de la mondialisation libérale plus que du libéralisme". Pierre Manent, philosophe, directeur d’études à l’EHESS et au centre de recherches politiques Raymond Aron - dont il d’ailleurs été l’élève - a été un des artisans de la redécouverte de la pensée libérale française, notamment de Tocqueville. De passage à Prague, il a offert une conférence à l’Institut français intitulée « grandeur et misère du libéralisme ». Il revient sur les fondements de la théorie libérale, confrontée aujourd’hui à la crise économique internationale.


Redonner un cadre politique au libéralisme
Pierre Manent : donner un cadre politique au libéralisme
Une interview de Anne-Claire Veluire

Vous avez nourri une réflexion sur le libéralisme depuis de nombreuses années ? Quelle en est votre définition ?

« Je pense qu’il faut replacer le libéralisme dans l’ensemble de l’histoire politique et religieuse de l’Europe. Je pars du problème posé par l’Eglise chrétienne aux peuples européens parce qu’ils ont largement reçu la proposition chrétienne de l’Eglise comme une communauté universelle. Mais comment se gouverne-t-on quand on a en plus du gouvernement temporel cet autre gouvernement des âmes auquel prétend l’Eglise, ou qu’elle représente ? C’est à partir de ce problème qu’il faut comprendre le travail qui a conduit à l’élaboration des principes et des institutions libérales. Il a fallu d’une certaine façon repenser la manière dont l’association humaine se formait. Et il a fallu faire apparaître un être nouveau qui n’existait pas avant et qui est l’individu. Avant, aussi bien dans l’Antiquité païenne que dans le monde chrétien, on appartenait d’abord à une cité, à un Empire ou à l’Eglise.

Mais que se passe-t-il quand on appartient à l’Eglise et à une cité ? Ils ont des pouvoirs différents et on se demande à qui obéir. C’est pour résoudre ce problème qu’on a élaboré l’individu. On s’est demandé ce qu’était l’homme finalement quand il n’est ni membre d’une cité ni membre de l’Eglise. On a cherché en quelque sorte le minimum humain, ou qu’est-ce que l’homme avant qu’il ne devienne citoyen ou chrétien ? On a élaboré cette idée de l’individu humain qui a comme seule détermination qu’il ne veut pas mourir, qu’il veut se nourrir, qu’il veut se déplacer. Il a des droits et veut les faire valoir. C’est à partir de là qu’on a recomposé l’ensemble du dispositif politique. On s’est demandé, au fond quelle était la raison d’être de l’ordre politique, et on a estimé que ce n’était pas d’assurer une vérité religieuse – ce qui est l’affaire de l’Eglise – mais de finalement garantir les droits de cet individu. On a donc progressivement recomposé l’ensemble de la vie politique sur la base de la protection des droits de l’homme. »


Comment est-on passé de la doctrine politique au libéralisme en termes économiques ?

« A partir du XVIIIème siècle, les peuples européens – du moins les observateurs avisés – se rendent compte qu’on n’a plus besoin d’un pouvoir impérieux qui gouverne de haut en bas pour mettre de l’ordre dans les choses humaines, parce qu’on observe les effets du commerce. Et on découvre que l’échange entre des individus égaux produit des effets d’ordre, et produit, comme le dira Adam Smith à la fin du XVIIIème siècle, un système qu’il appelle le système de la liberté moderne.

Si le jeu des libertés égales, la recherche par chacun de son intérêt produit un ordre qui garde l’égalité, un ordre qui n’a pas besoin de la main lourde de l’Etat, on a découvert un nouveau principe d’association humaine. Je crois que le libéralisme économique et son développement est puissamment lié à cette découverte des effets ordonnateurs et pacificateurs du commerce. En effet, on se dit que les commerces pacifient les relations entre les hommes. C’est une activité neutre, qui neutralise les disputes entre les opinions, qui pousse à oublier la guerre pour l’échange. C’est donc une activité pacificatrice, civilisatrice et productrice d’un ordre qui n’a pas besoin de la domination politique. D’où cette confiance, parfois exagérée, que le XVIIIème siècle, et en général la tradition libérale, va mettre dans le commerce. »


Cette confiance est aujourd’hui un peu ébranlée avec la crise actuelle. Pensez-vous que le libéralisme est en crise ?

« Il y a certainement une grande crise. Mais est-ce que c’est une crise du libéralisme ? Je dirais que c’est une crise de la mondialisation libérale. C’est une crise de cette perspective – qui m’a toujours paru une utopie – selon laquelle les hommes pouvaient être directement acteurs sur un marché mondial sans passer par la médiation d’un marché national. Or historiquement, le capitalisme s’est développé dans les marchés nationaux. C’est un point que les historiens de l’économie ont bien documenté. Le capitalisme ne s’est pas développé par le commerce international principalement. Il s’est développé dans les marchés nationaux. Mais certains ont eu l’espoir, dans cette dernière période, d’un capitalisme qui débordait les marchés nationaux, qui se répandait dans le monde entier et qui faisait du monde son cadre naturel de déploiement, abandonnant les marchés nationaux qui étaient destinés à disparaître.

Ce qui est en crise, c’est l’idée que, au fond, le marché peut être séparable de tout cadre politique d’appartenance.  Je crois que l’expérience passée montre que les marchés supposent des cadres politiques pas seulement pour les réguler, mais aussi pour en quelque sorte en former le décor, pour que les acteurs économiques se sentent responsables devant la communauté des citoyens.

Regardez le capitalisme américain : une des façons dont il a assumé sa responsabilité devant le corps des citoyens est par la philanthropie. Les capitalistes américains faisaient des fortunes faramineuses et pour se faire pardonner et accepter, ils avaient une politique philanthropique extrêmement généreuse, ou en tous cas active. Voyez au contraire la conduite des gérants de hedge funds et de ses acteurs de la finance ; eux ne se sentent aucune responsabilité devant le corps politique, y compris le corps politique américain.

Je crois que la crise de l’économie financière aujourd’hui est la crise de ces acteurs financiers qui se sont sentis détachés de toute appartenance politique. Je crois que là est la crise. C’est une crise de la mondialisation libérale plus que du libéralisme et la tâche que nous avons devant nous est de réarticuler les marchés, non pas tant à des régulations, parce qu’on peut toujours contourner les régulations, mais de les réarticuler à des cadres politiques.

Je crois que c’est vraiment cela qui va être difficile. On va bien le voir en Europe ; par rapport à quoi va-t-on réarticuler les marchés européens ? Est-ce que c’est par rapport aux nations européennes principalement, par rapport aux nations qui partagent l’euro, par rapport à l’Union européenne ? Voilà les questions vraiment difficiles. Et je ne pense pas que ces questions mettent en cause les principes en général du libéralisme, ni de l’économie de marché, mais elles mettent en cause la question du cadre politique dans lequel les principes et les dispositifs libéraux sont mis en œuvre.»

Source : Radio Prague
Mardi 10 Mars 2009

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