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Vendredi 3 Novembre 2017

Les autonomismes participent en fait à la constitution d'un système unitaire démesuré


Dès qu'un problème se présente, on ne croit pouvoir le résoudre que "par le haut, à travers une organisation d'échelle supérieure", explique le philosophe et mathématicien Olivier Rey dans son remarquable essai "Une question de taille" sur notre perte du sens de la mesure, à l'origine de la plupart des crises contemporaines. L'intégration économique et juridique "sans cesse plus étroite" de l'Europe, puis du monde, procèdent de cette démesure et cette obsession infantiles de l'unification humaine, passant par dessus bord la possibilité même qu'il ait encore une politique tout court. "Les dirigeants actuels ne font plus que semblant de gouverner. Mais ils se dédommagent du caractère fictif de leur pouvoir par la taille de l'entité sur laquelle ils sont réputés l'exercer" souligne Olivier Rey. Il revient sur la raison profonde pour laquelle les artisans de cette intégration supranationale au nom d'une unité toujours plus grande prétendument seule porteuse de paix et de prospérité, ont trouvé dans les autonomismes régionaux des alliés objectifs du dynamitage des Etats-nations. "L'ennui est qu'aujourd'hui, en Europe, nous assistons moins au rassemblement d'un grand nombre de petites patries pour traiter ensemble des questions qui dépassent leur propre échelle, qu'à une dynamique générale d'intégration continentale". Extraits.


L'intégration supranationale, folie de la démesure ? Dans la philosophie platonicienne, la beauté, la proportion et la vérité sont "le vestibule du Bien". Le Bien est toujours beau et le Beau ne manque jamais de proportion.
L'intégration supranationale, folie de la démesure ? Dans la philosophie platonicienne, la beauté, la proportion et la vérité sont "le vestibule du Bien". Le Bien est toujours beau et le Beau ne manque jamais de proportion.

Masse et la densité critiques

Lorsque les choses sont vraiment devenues trop grosses, elles s'autonomisent, échappent à tout contrôle et continuent de grossir sans qu'on y puisse rien. Répétons-le : le sens de l'histoire, c'est l'enflure. Dans le dixième chapitre de son livre The Breakdown of Nations, Leopold Kohr se demande s'il serait envisageable de démanteler les "grandes puissances" qui tout à la fois résultent du processus et l'accélèrent. Sa réponse est affirmative. Dans le onzième, il se demande si cela sera fait. Ce chapitre est le plus court qui ait jamais été écrit, et tient en un seul mot : "No !".
 
"Plus nous nous unirons, plus près nous serons de la masse et de la densité critiques qui, comme pour la bombe atomique, provoqueront l'explosion que nous essayons d'éviter." (Léopold Kohr)

Pourquoi "No"? Il n'est que de constater les réflexes contemporains : dès qu'un problème se présente, on cherche à le résoudre "par le haut", à travers une organisation d'échelle supérieure. Une crise financière mondiale éclate-t-elle, comme en 2007-2008, qui n'aurait évidemment jamais eu les développements qu'elle a connus sans ce qu'on appelle la mondialisation , et les terribles risques de l'interdépendance généralisée ? On nous dit aussitôt que la solution résiderait dans davantage d'intégration à l'échelle planétaire. Même les grands esprits, comme Jürgen Habermas, s'y laissent prendre : "S'il y a une leçon à tirer de la crise financière, c'est qu'il est grand temps pour la société multiculturelle mondiale de se doter d'une constitution politique." ("A Postsecular World Society ?", 2010)

Kohr, s'il avait été encore vivant, aurait été d'un avis diamétralement opposé. Il aurait préconisé, comme il le fit toute sa vie, non certes le statu quo qui se révèle intenable, mais le démembrement des vastes complexes nationaux et multinationaux unifiés. "A chaque nouvelle tentative vers une union internationale, c'est moins l'espoir que le désespoir qui nous envahit. Un sentiment rampant nous dit que nous allons dans la mauvaise direction ; que plus nous nous unirons, plus près nous serons de la masse et de la densité critiques qui, comme pour la bombe atomique, provoqueront l'explosion que nous essayons d'éviter." ("The Breakdown of Nations, p.23) S'il est vrai que l'ordre et le désordre sont les deux dangers qui ne cessent de menacer le monde, au point où nous en sommes c'est le désir d'ordre à un niveau sans cesse supérieur qui aggrave le désordre - l'ordre et le désordre croissent ensemble. Néanmoins, la croyance reste répandue qu'avec des unions sans cesse plus vastes, tout finira par s'arranger.
La logique qui anime les milieux dirigeants est identique à celle qui régit la pornographie - big is beautiful.

Contribue à cette tendance la logique qui anime les milieux dirigeants, identique à celle qui régit la pornographie - big is beautiful. Depuis les élus locaux et les chefs de service jusqu'aux chefs d'Etat et aux présidents de multinationales, les dirigeants sont possédés par le souci d'augmenter leur importance en augmentant celle de l'entité qu'ils administrent. De là ces efforts permanents déployés par le personnel politique pour accroître la population, contre l'avis des citoyens qu'ils sont censés représenter, de là cette volonté constante de rendre les territoires plus "attractifs" (par des "aménagements" qui les saccagent), de les "désenclaver" par de nouvelles autoroutes, de nouvelles lignes à grandes vitesse, de nouveaux aéroports, de les animer par des festivals et des "équipements culturels", de là ces perpétuelles réclamations de tout responsable pour se voir attribuer des moyens supplémentaires, ou la frénésie avec laquelle les cadres supérieurs épousent la logique de croissance du capitalisme. Le curieux de l'affaire est que plus les quantités augmentent, moins les dirigeants dirigent - parce que passé certains seuils plus rien n'est vraiment maîtrisable.

Il y a bien longtemps déjà, les rois de France sentaient confusément que quelque chose était en train de leur échapper. Poussés par leur soif de puissance, s'évertuant constamment à agrandir leur royaume et à promouvoir son activité, ils se rendaient compte que par là même ce royaume devenait un mastodonte sur lequel ils perdaient prise. Ils cherchaient à surmonter les difficultés par une administration sans cesse plus développée ; mais alors, c'était l'administration elle-même qui devenait ingouvernable. Paris, en particulier, les inquiétait - non sans motif, puisque Paris allait finir par avoir raison d'eux. Tout au long de l'Histoire, les rois de France se sont efforcés, par des remparts, des édits, des prohibitions, de limiter la taille de leur capitale afin qu'elle n'échappe pas à leur contrôle. En vain : vouloir être toujours plus puissant tout en gardant la maîtrise des évènements et des hommes, c'est demander l'impossible. Les dirigeants actuels ne font plus que semblant de gouverner. Mais ils se dédommagent du caractère fictif de leur pouvoir par la taille de l'entité sur laquelle ils sont réputés l'exercer.
Les mouvements autonomistes qui semblent, a priori, aller dans le sens d'une réduction de la taille des sociétés, travaillent peut-être, à l'inverse, à la constitution d'un système unitaire gigantesque.

On objectera que, pendant que des ensembles toujours plus vastes se constituent, d'autres se fragmentent : ainsi en Europe, certains pays en sont devenus plusieurs, et des régions réclament leur autonomie. Un tel processus pourrait correspondre à ce que Comte, ou Kohr, appelaient de leurs voeux, à savoir la disparition des grandes nations au profit des petites patries, préalable nécessaire à une saine coopération à l'échelle globale.

L'ennui est qu'aujourd'hui, en Europe, nous assistons moins au rassemblement d'un grand nombre de petites patries pour traiter ensemble des questions qui dépassent leur propre échelle, qu'à une dynamique générale d'intégration continentale, suffisamment puissante pour que, sous sa garantie, certaines régions puissent imaginer s'émanciper de la nation à laquelle elles appartiennent. Autrement dit, les mouvements autonomistes qui semblent, a priori, aller dans le sens d'une réduction de la taille des sociétés, travaillent peut-être, à l'inverse, à la liquidation de l'obstacle que constituaient encore les grandes nations à la constitution d'un système unitaire gigantesque, aux normes si innombrables et impératives que l'essentiel de l'activité politique locale consistera à appliquer les directives générales, tout en décorant l'uniformité générale de survivances inoffensives et autres traces d'un folklore ancien.

Olivier Rey
Chercheur au CNRS, mathématicien et philosophe


Extrait de "Une question de taille ", Stock, p. 207 - 210
Vendredi 3 Novembre 2017

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