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Vendredi 23 Janvier 2009

La crise n’est pas seulement financière, elle est aussi et d’abord politique



La crise que nous traversons est certes d'abord et en première apparence une crise technique. Mais elle est aussi et plus profondément une crise anthropologique et politique. L'emballement du système s’est fait non pas en dehors des hommes politiques mais au contraire avec leur complicité. Et même avec leur bénédiction. Sucesseurs de François Mitterrand et Jacques Chirac communiant dans le même européisme béat, Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy ont beau jeu de réclamer chaque jour de nouvelles têtes. Car ces têtes, ce sont eux qui les ont installées au pouvoir. Et les traités nous faisant renoncer aux instruments de la souveraineté, ce sont eux qui les ont acceptés.


La crise n’est pas seulement financière, elle est aussi et d’abord politique

Provoquée par l’explosion des crédits hypothécaires de l’immobilier – la fameuse crise des subprimes - elle s’est d’abord manifestée sous la forme d’une crise de confiance interbancaire. Elle s’est ensuite propagée à la sphère boursière et s’est muée en crise boursière. De là elle a touché la sphère des liquidités et s’est transformée en crise financière. Mais derrière ces mécanismes rendus possibles par l’émergence de phénomènes d’interdépendance de plus en plus profonds et la constitution de produits d’ingénierie financière de plus en plus hautement sophistiqués, ce qui s’est progressivement joué est une forme de désarticulation progressive entre l’univers du discours et l’univers des faits, entre l’univers virtuel et l’univers réel.

En ce sens la crise que nous traversons est bien plus qu’une crise technique ou économique. Elle est une authentique crise politique et anthropologique.

Elle est une crise qui renvoie à la vision de l’homme que nous entendons nous faire ; à la place que nous entendons faire à l’homme dans nos sociétés ; à la destinée que nous entendons proposer à l’homme.

La crise actuelle est une crise de civilisation. C’est une crise qui est fondée sur la mise en œuvre de postulats prétendument économiques et scientifiques mais qui sont en réalité des postulats idéologiques et anthropologiques. C’est une crise qui manifeste la vacuité et le caractère mensonger de postulats sur lesquels on avait prétendu édifier l’économie et la finance depuis quarante ans, – soit depuis la révolution de mai 68 et le décrochage quasi concomitant de la parité dollar-or, décision engagée par Nixon, en pleine guerre du Vietnam, pour consolider et renforcer le pouvoir toujours croissant de l’appareil militaro-industriel américain, répondre aux demandes de plus en plus colossales d’une armée américaine embourbée dans le bourbier vietnamien et masquer au plan intérieur aussi bien qu’extérieur les conséquences économiques et politiques d’une défaite inéluctable.

Depuis quarante ans, nous avons bâti une économie du hors-bilan.

Discrètement d’abord, puis de manière de plus en plus ouverte, les pays occidentaux – Etats-Unis en tête – ont doté leurs économies des moyens de déconnecter les bilans des entreprises de la réalité de leur production. Pour pouvoir répondre au choc pétrolier consécutif au renversement du Schah – renversement voulu et orchestré par les Etats-Unis -, faire face aux relents de la guerre froide - derniers soubressauts d’un empire soviétique entré en phase de décomposition - et surtout profiter du fantastique champ de domination et d’exploitation ouvert par l’entrée dans la mondialisation, les pays occidentaux ont fait le choix de générer une idéologie de la croissance.

Cette idéologie, fondée sur l’endettement et la mise en œuvre d’une spéculation hors norme est devenue pour les économies des pays occidentaux ce que l’héroïne est à l’héroïnomane : une véritable drogue. Sans croissance, et sans les instruments financiers permettant de la soutenir, les pays occidentaux apparaissaient tout simplement incapables d'y survivre. Ainsi sont-ils entrés dans la construction d’une croissance de plus en plus mensongère, mensongère car artificielle, artificielle car dopée, dopée car appuyée sur des produits sans rapports avec la réalité de la production et de l’échange.

Par suite de la mondialisation, les besoins ont crû de manière considérable.

L’émergence de l’Inde, la montée en puissance de la Chine - perceptible dès 1985 mais en réalité engagé dès 1978 avec le tournant capitaliste de Deng Xiao Ping et l’alliance sino-américaine de 1972 - ont fait croître de manière considérable le volume des échanges mais aussi des besoins des populations.

Face à cette montée en puissance de nouveaux acteurs, face à cette arrivée en apparence massive de nouveaux consommateurs, face à cette ouverture, en apparence sans fin de nouveaux marchés, les économistes des pays occidentaux se sont pris à rêver. Ils ont cru que la terre promise était devant eux, que leur rêve était en passe de se réaliser et qu’ils pourraient entrer dans une phase de croissance sans fin. Conséquence : ils se sont mis à jouer à tout crin l’ouverture des frontières et les délocalisations avec le ferme espoir d’augmenter leurs débouchés, d’accroître leurs profits en même temps que de faire baisser leurs coûts.

Naturellement tout cela n’était pas sans risque. Les pays considérés étaient des pays lointains, aux cultures très différentes de celles des nations occidentales, aux règles économiques et aux standards de vie radicalement différents de ceux en vigueur en Europe ou en Amérique du Nord. Pour couvrir ces risques, il a donc fallu construire des instruments nouveaux. Des instruments sophistiqués, suffisamment souples pour pouvoir s’adapter à un grand nombre de situations différentes, suffisamment robustes pour pouvoir résister à des tempêtes géopolitiques ou financières même sévères. Ainsi sont nés les marchés de crédits dérivés.

On a spéculé sur un avenir que l’on croyait florissant et inscrit dans une perspective de marche sans fin vers la croissance et la prospérité.

On a fait croire à nos sociétés qu’elles étaient rentrées dans un cycle nouveau dans lequel on était désormais capable de créer de la richesse sans fin, sans que les bilans soient équilibrés. Pour ce faire, on a systématiquement sorti du bilan toutes les prises de risques. Le problème, c'est d'une telle démarche ne peut durer qu'un temps. Un moment un autre la réalité finit par reprendre ses droits. C'est à ce retour du réel que nous assistons aujourd'hui.

Aujourd'hui nous sommes face à un problème de recalage de l'ensemble du système. L’ensemble du système s’est emballé et plus personne ne le maîtrise véritablement. Cet emballement du système s’est fait non pas en dehors des hommes politiques mais au contraire avec leur complicité. Avec leur complicité et même avec leur bénédiction.

Les hommes politiques ont en effet sciemment abandonné au monde économique les rênes du pouvoir.

En Europe, cette passation du pouvoir s’est faite il y a une vingtaine d’années, au moment de la signature de l’Acte unique (François Mitterrand président, Jacques Chirac premier ministre) et de la ratification du traité de Maastricht. A l’époque, François Mitterrand était président de la République et Jacques Chirac maire de la ville de Paris et principal représentant de l’opposition, ce qui n’empêcha pas l’un et l’autre de communier dans un commun européisme et de donner de manière décisive leur plein soutien au texte contre une large fraction de leur électorat traditionnel, instituant ainsi cette fracture morale entre le peuple et les élites qui, depuis lors, n’a cessée de se creuser.

Leurs successeurs naturels (Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal) ont beau jeu désormais de feindre l’étonnement et, en preux chevaliers, de vouloir redresser, à la seule force de leurs petits bras, une situation largement engagée par leurs décisions et leurs actes politiques antérieurs. Il est piquant de les voir se draper dans le lin blanc de l’agneau, feindre de jouer les vierges effarouchées, singer les procurateurs intraitables, jouer les imprécateurs et, tour à tour Marat, Robespierre et Saint-Just, réclamer chaque jour de nouvelles têtes.

Ce qu’ils oublient de dire, c’est que ces têtes, ce sont eux qui les ont installées au pouvoir. Ce qu’ils oublient de rappeler, c’est que ces « élites » bancaires aujourd’hui honnies, ce sont eux et leurs amis qui ont contribué à les installer, à les soutenir, à les encourager et à les promouvoir des années durant. Ce qu’ils oublient de dire, c’est que ces hommes n’ont pu s’établir et se maintenir qu’avec leur autorisation et leur consentement. Mieux ! qu’ils ne se sont établis qu’avec leur bénédiction et leur propre adoubement.

La constitution de cette dérégulation économique qui a conduit à la fabrication de gigantesques bulles spéculatives s'est faite non pas contre la volonté des hommes politiques en place mais avec leur plein accord et même leur pleine bénédiction. 

Dans le cas des pays européens, la faute des hommes politiques en place est apparue d’autant plus impardonnable qu'elle s'est doublée d’un vice - la dissimulation  - et d’une lâcheté – l’hypocrisie -, ajoutant ainsi un mensonge second au mensonge premier. Plutôt que d'assumer courageusement leurs choix, les dirigeants européens ont ainsi fait le choix particulièrement lâche de s'inscrire dans cette logique de renoncement au politique sans même en assumer les principes.

Le renoncement à la souveraineté

Dans un geste de lâcheté sans équivalent dans l'histoire - et dont seuls les peuples colonisés et en voie d'effondrement global offrent une analogie historique - l'Europe a d'elle-même renoncé aux instruments de souveraineté. Elle a accepté de se mettre dans le sillage des États-Unis d'Amérique sans réfléchir aux conséquences que pouvait comporter une telle inféodation.

L'ensemble de l'Europe continentale a accepté de se situer dans cette politique de renoncement et a accepté de laisser les États-Unis d'Amérique s'enfermer dans un modèle surpuissance : surpuissance militaire, surpuissance économique, surpuissance financière. Fiers de leurs rôles de vassaux et de valets, les dirigeants européens ne se sont pas contentés de laisser leurs aînés américains déployer leurs instruments de puissance en toute liberté et sans aucune retenue, ils ont directement contribué au développement de cette puissance en leur confiant notre épargne et en leur ouvrant nos entreprises. 

C’est à cette désappropriation qui est aussi une forme d’aliénation qu’il convient désormais de mettre un terme. Sans quoi les Européens risquent demain de payer doublement les erreurs d’un système dont ils n’auront été au final que les séides et les piètres imitateurs. 

David Mascré
Docteur en mathématiques
Docteur en philosophie
Vendredi 23 Janvier 2009

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