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Vendredi 30 Octobre 2009

Jürgen Habermas, Sur l'Europe



Lecture très intéressante que ce recueil de trois articles sur l’Europe, rédigés par Habermas peu avant et peu après le référendum de 2005. Habermas est un homme, à la lecture de ces pages, d’une grande lucidité et d’une grande honnêteté. C’est pourquoi on peine au final à comprendre son soutien à la construction européenne, sauf à y voir la marque d’un aveuglement scientiste.


Jürgen Habermas, Sur l'Europe

Commençons d’abord à comprendre en quoi il analyse lucidement les impasses de la construction européenne.

Sa réflexion commence avec une double question : « En quoi d’une part une identité européenne est-elle nécessaire ? D’autre part, est-il tout simplement possible d’élargir au même rythme que l’Union la solidarité civique transnationale ? »
*
Nécessaire veut dire qu’elle est à construire. Pas à constater. Contrairement à ce qu’ont écrit de fort nombreux chantres de l’Europe éternelle, il n’y a pas, pour Habermas, d’identité européenne ("on ne peut que répondre négativement à la question de savoir s'il existe aujourd'hui un semblant d'identité européenne").

Pourquoi construire alors ce qui n’existe pas ?

L’identité européenne est nécessaire pour surmonter l’impasse d’une construction fonctionnaliste de l’Europe. Selon Habermas, la construction européenne telle qu’elle a fonctionné depuis 1957 repose sur un modèle épuisé. Il s’agissait, selon Monnet et ses descendants, de créer des institutions qui décident au niveau européen pour les grands problèmes. De fil en aiguille, les problèmes les plus divers devaient se résoudre à l’échelle européenne, créant une vision européenne des choses. C’est la théorie des petits pas.

Pour Habermas, c’est fini, pour trois raisons :

1. L’élargissement va faire advenir plus fréquemment des décisions qui s’imposeront malgré la volonté d’états qui auront été mis en minorité, à rebours du fonctionnement plus consensuel antérieur. Ce sera très difficile à accepter ;

2. Ce sera d’autant plus difficile à accepter que l’intégration des pays de l’Europe de l’est va nécessiter des financements massifs de ces pays et exiger des efforts financiers importants de pays habitués à un fonctionnement budgétaire plus équilibré au sein de l’Union ;

3. La mondialisation imposerait que l’Union européenne s’affiche comme puissance mondiale et change d’échelle.

Les deux premières raisons sont pragmatiques : le constat est que les choses deviennent plus complexes. La troisième raison est toute volontariste : il faut construire l’Union parce que le monde a besoin d’un contrepoids à la toute-puissance américaine – même si Habermas n’emploie jamais ce terme, il laisse entendre que cette notion de contrepoids a sa sympathie.

Il y a un autre point qui gêne Habermas dans la situation actuelle. On sent que la fin de la construction européenne telle qu’elle s’est faite jusqu’ici devient une obligation morale, tant il est insupportable que Bruxelles puisse sans contrôle décider dans tant de domaines : « on assiste à une mise en réseau des politiques nationales qui ne peut pas continuer de se faire sur la base de la légitimation actuelle, beaucoup trop étroite et trop peu démocratique. »

De fait, il faut construire une identité européenne parce que sans identité commune, pas de démocratie. Il devient donc urgent, pour Habermas, de démocratiser la construction européenne. Contrairement à nombre d’auteurs qui se contentent de souligner l’évidence d’un « déficit démocratique » pour passer aussitôt à autre chose, Habermas s’étend sur ce sujet (à mon sens, dans les deux sens du terme...)

Par quoi donc remplacer l’identité ? La solution de Habermas n’est pas limpide. C’est une sorte de solidarité mécanique qu’il appelle de ses vœux (« il s’agit d’abord de savoir quelles conditions il faut remplir pour que les citoyens puissent accroître la solidarité civique par delà les frontières des états en poursuivant un but d’inclusion mutuelle. »)

Il n’en appelle pas à un patriotisme constitutionnel qui serait insuffisant. Il demande un découplage provisoire entre un champ constitutionnel qui serait élargi à plusieurs états, et les états pris individuellement. Une sorte de spirale dans laquelle l’identité se construit au fur et à mesure d’un débat politique élargi au dehors du cadre national, par cette disjonction provisoire entre espace constitutionnel et état. On retrouvera la démocratie à la fin. Ce qui est un peu incohérent c'est qu'il semble retrouver ainsi la démarche des petits pas. Ce qui est encore plus incohérent c'est qu'il en appelle à un grand référendum européen sur la démocratie, comme si un peuple et une identité européenne existaient déjà, ce qu'il rejette précisément. Laissons ce paradoxe pour la fin.

Ce qui est certain, c’est que c'est la démocratie et seulement elle qui permettrait la poursuite de la construction européenne : « la question n’est donc pas de savoir s’il « y a » une identité européenne, mais si les arènes nationales peuvent s’ouvrir suffisamment les unes aux autres afin que puisse se développer, au-delà des frontières nationales, une dynamique spécifique de formation commune de l’opinion et de la volonté politique sur des sujets concernant l’Europe. Les européens ne peuvent aujourd’hui acquérir une compréhension politique d’eux-mêmes qu’en s’appuyant sur des processus démocratiques, et bien sûr aussi en se démarquant, de façon constructive, des citoyens des autres continents ».

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’Union européenne ne prend pas le chemin d’une construction démocratique. Il suffit de lire ce que Habermas écrit sur le référendum français pour comprendre que l’homme, et c’est à son honneur, ne se fait pas une mince idée de la vox populi.
Il se fait alarmiste même, et vindicatif à l'égard des tenants de la construction européenne : « …les élites politiques feraient bien de réfléchir aux limites d’un mode de gestion bureaucratique. Le temps est venu qu’ils définissent les conditions dans lesquelles la question controversée de la finalité de la construction européenne pourra tout simplement être débattue par les citoyens eux-mêmes comme un thème constitutif de leur identité politique européenne, ouvrant sur des perspectives d’avenir. »

*
Qu’est-ce qui retient Habermas de rejeter la construction européenne, finalement. Une sorte de scientisme positiviste à mon sens. Son principal argument pour l’Europe – dans ce livre - est celui-ci « les sciences politiques et sociales ont analysé sans détour ni parti-pris le phénomène ; leur constat est très clair : les capacités défensives de l’Etat-nation pris isolément ne suffisent pas à maintenir le statu quo à l’intérieur de ses frontières – que ce soit du point de vue de l’Etat de droit, du point de vue démocratique, mais surtout du point de vue social – qu’à garantir la sécurité de sa propre population vis-à-vis de l’extérieur. »
Si les sciences politiques et sociales ont établi, à quoi sert finalement la démocratie ?
A ma connaissance, et bien au contraire, rien ne prouve cela et je serais curieux de connaître les références qui prouvent indubitablement que le Canada, l’Australie, le Japon ou la Corée du sud sont voués à la faillite. A croire que Habermas est un philosophe politique de très haut niveau, parfaitement honnête et conséquent dans sa discipline, mais qu’il se repose un peu trop rapidement sur ses collègues des « sciences politiques et sociales ».

On a donc, avec les thèses de Habermas sur l'Europe, un double paradoxe à mon avis :

1. Il récuse l'existence d'une identité européenne aujourd'hui, socle d'une véritable démocratie, mais réclame un vote à travers toute l'Europe sur une démocratisation de l'Union européenne, comme si cette identité européenne existait déjà ;

2. Il fait de la démocratie le coeur de la vie politique, à juste titre, mais soutient l'Europe - qui menace la démocratie selon ses propres termes - au nom de la science.

Je me disais, en ouvrant ce livre, que si une personne pouvait justifier la construction européenne, c'était bien Habermas. Il n'y arrive pas à mon sens. Impossible tâche en réalité.

En tout cas, quand il pointe le mépris pour la démocratie dont témoignent les « élites politiques » aux commandes de la construction européenne, tout en faisant de la démocratie le seul critère de la construction d’une union européenne viable, il établit un point fort : lorsque l’Union européenne se disloquera, ce sera par la faute de ses partisans, non de ceux qui tiennent avant tout à la démocratie.

Edgar
La Lettre volée


Nota bene

Je me suis fait traiter amicalement, il y a peu, de « vétéran de 2005 » . Peut-être faudrait-il « dépasser » ce conflit dans un grand geste de décrispation pour penser à autre chose. Sauf que si l’on voit l’adoption du traité qui a fait suite au référendum perdu comme une faute contre la démocratie, on ne peut accepter que la page soit simplement tournée sans autre formalité.

Vendredi 30 Octobre 2009

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