Le bloc-note de Paul-Marie Coûteaux


Paris, le 24 septembre



Dix fois, cent fois fut posée, soupesée, retournée, et de mille façons l'éternelle question : pourquoi écrire ? Veille affaire d'autant moins facile à résoudre qu'il faut d'abord oser admettre que, la plupart du temps, on écrit pour rien. On gribouille des mots sur des bouts de papier, bientôt perdus, ou jetés. On scribouille des lettres souvent plus précieuses pour qui les écrit que pour qui les lit, quelquefois avec ferveur, mais plus communément en parcourant le courrier du matin, l'esprit tout occupé aux soucis du jour. On peaufine des livres qui iront s'accumuler sur les tables des libraires, quelques semaines ou quelques jours, puis sur les bureaux d'acheteurs trop pressés pour les lires, avant d'être ensevelis sur les rayons d'une bibliothèque, avec les honneurs, c'est-à-dire debout, comme le sont les samouraïs japonais.

On écrit, vous dis-je, pour rien. Ou plutôt pour presque rien : exactement, pour tuer le temps.

Mais tuer le temps, peut-être, change tout. L'adolescent d'un coup rendu au vieil homme qui, dans la distraction d'un déménagement, retrouve par hasard le journal intime qu'il crayonna trente ou cinquante ans plus tôt ; l'épistolier amoureux, qui n'avait soulevé qu'un haussement d'épaules à la femme décidée quoi qu'il arrive à le quitter, et qui finalement, dix ans plus tard, lorsqu'est mort l'autre amour ou lorsque, peut-être, il a disparu lui-même, lui arrache des larmes que les mots définitifs rendent inconsolables ; l'écrivain aux livres pilonnés, dont quelque exemplaire égaré vient un siècle plus tard toucher un coeur qui ne l'oubliera plus, ou éclairer un historien devant lequel se révèle grâce à lui la vérité égarée d'une époque ; tous ces scribouilleurs égarés sont finalement des victorieux, parce qu'ils ont su, par des signes d'encre jetés sur du papier, c'est-à-dire par l'écriture, vaincre le seul ennemi des hommes, le Temps.

Ainsi du monde : si les Gaulois ne sont pour nous que de très hypothétiques ancêtres, c'est que leur méfiance de l'écriture, qui avait à leurs yeux le tort de fixer des savoirs devinés aussi mouvants que l'univers, a finalement fait perdre la mémoire de leur civilisation ; en revanche, parce qu'il a scellé pour toujours, ou du moins pour très longtemps, le souvenir de Clovis et de sa dynastie, Grégoire de Tours a su poser le socle à partir duquel se comptent les siècles de la France - et de même, sans doute, les Evangiles, qui n'assurèrent la fortune de la grande épopée chrétienne que parce qu'elles furent, d'abord, des Ecritures. L'écriture est cette clef délicate, dérisoire sur l'instant mais finalement victorieuse qui déverrouille la serrure du temps où nous sommes réduits au cachot : elle ouvre les portes de l'Histoire, imprenable et définitif palais ! Que l'Histoire soit la première et sans doute la seule amie de l'écrivain, qui à la fin lui assure le triomphe, Chateaubriand en fit un jour la démonstration en quelques lignes somptueuses : " C'est en vain que Néron prospère, Tacite déjà est né dans l'Empire, et l'obscure providence a confié à un enfant inconnu la gloire du maître du monde ".

Et nous, aujourd'hui, où sommes-nous ? Voués aux écrans qui s'effacent, aux bibliothèques dont les livres se perdent dans l'amoncellement des livres, aux milles perfections d'une communication qui finalement ne communique plus rien, ou à peine dans l'instant, nous voici rendus au néant d'un monde qui refuse que l'histoire soit non point seulement un passé, mais plutôt un avenir, et qui n'imagine plus pouvoir transmettre quoi que ce soit, comme on passe un relais - au point de réduire l'autre clef de l'histoire, la politique, à l'horizon rabougri de la petite semaine. C'est même devenu un système : plus une civilisation est avancée, comme on le dit d'un cadavre qu'on dédaigne d'ensevelir, plus vite l'écriture régresse - au point qu'aux Etats-Unis, phare de l'univers, un quart de la population, et sans doute davantage aujourd'hui, ne sait plus lire, ni davantage écrire.

Reste la France, vieille canaille littéraire. La France et son réflexe incurable : les mots, la langue, l'écriture, par lesquels quand bien même n'ose-t-elle plus se le dire, elle sait maîtriser plus que des signes : le Temps, et donc l'Histoire, malgré les coups de boutoir que lui assènent sans répit les modernes, mondiolâtres et autres barbares plus ou moins coalisés. A son ancien ministre venu le voir à Colombey après l'échec du référendum de 1969 et qui lui dit, éploré, "mon Général, vous parti, il ne reste plus rien à faire", de Gaulle répond : "Si : écrivez !". Réflexe lui aussi venu du fond des âges, comme l'était l'appel de Londres, autre bouteille à la mer dont il ne reste que l'écrit et qui, comme lui, relie le plus lointain passé au plus vaste avenir.


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