Le bloc-note de Paul-Marie Coûteaux


Mirebeau , le 17 novembre  


Trop de téléphones, trop de radio, trop de télévision, trop d’excellents plats (je n’aime jamais tant faire la cuisine que lorsque je suis seul), pas assez d’écritures, ni de lectures. Jeu bienheureux d’écharpes, de châles et de couvertures ; à la radio, cette nuit, comme la nuit d’hier, entretiens donnés par Simenon à André Parinaux : un régal de plus, que je réussis à enregistrer; de même, ai enregistré l’étonnant « Jesus Lord, never foget me ! » de Gavin Brayards,: rengaine que chantonne, un soir de Noël qu’on imagine enneigé, un vieux clochard de Londres, d’une voix chevrotante, sur fond de cloches lointaines et perdue dans une musique lancinante ponctuée de harpes rêveuses, qu’on dirait venue des profondeurs d’un océan…René Girard, tout à l’heure, sur France Culture, énumérait les trois dangers que l’humanité devait affronter tout au long du XXIème siècle : les déséquilibres écologiques ; la prolifération des armements atomiques, chimiques ou bactériologiques ; les applications de la recherche en génie génétique. Girard ajoutait que chacun de ces « défis » était si considérable qu’on admirerait une puissance publique capable de maîtriser ne serait-ce que l’un d’entre eux, et que l’on n’imaginait aucune qui puisse contrôler rationnellement chacun des trois ; d’où le pessimisme de ses derniers livres : « Je vois tomber Satan comme la foudre » et le récent « Achever Clauzewitz ». Or, ce tableau est d’autant plus effrayant qu’il me paraît incomplet. Il est bien d’ouvrir l’énumération des catastrophes prévisibles par les déséquilibres écologiques : il n’est sans doute plus possible de redresser les évolutions climatiques, la montée des océans, la désertification d‘une partie de l’Afrique et les migrations qu’elle engendre inévitablement, pas plus qu’on ne pourra prévenir les conséquences de la rareté de l’eau et les probables guerres qu’elle provoquera, ni dépolluer l’air, les mers et les océans, ni sauver nombre d’espèces qui de tant de maux sont les premières victimes, avant que les hommes ne le soient à leur tour. Girard cite ensuite la prolifération des armes que l‘on peut dire « de destruction massive » et qui sont entre les mains d’un nombre croissant d’Etats, lesquels donnent de moins en moins d’assurance quant à leur responsabilité politique ; on est loin du cadre Clauzewitzien, soit un petit nombre de gouvernements accessibles à la négociation et animés d’un commun souci de l‘avenir : aujourd’hui un nombre croissant d’Etats possèdent ces armes (Gallois estiment qu’une vingtaine disposeront bientôt d’un armement nucléaire, et l’on peut estimer plus nombreux encore les stocks d’armes chimiques ou bactériologiques, tout aussi destructrices), une bonne part de ces Etats répondant à de logiques non politiques, idéologiques ou religieuses qui ne donnent aucune garantie qant à leur simple utilité dissuasive. Quant aux développements de la science génétique et aux manipulations qu’elle permet, si profondes qu’elles peuvent créer ou changer des espèces, et l’homme lui-même, ses développements ne se conçoivent guère, pour l’heure, tant ils sont monstrueux : car c’est la nature des choses, leur essence même, ce qui constituait jusqu’à présent la quille du monde et qui rétablissait tot ou tard les équilibres, qui est ici manipulée -et par des hommes qui ne me paraissent pas avoir grande conscience des conséquences t s’amusent de leurs découvertes comme des enfants, aussitôt jaloux de leurs jouets et qui décrètent les « politiques » dépassés… Or, qui peut percevoir les conséquences, sinon les hommes politiques ? Triptyque d’Apocalyse, d‘autant qu’il manque à mon avis un quatrième chevalier noir, que Girard omet peut-être parce qu’il ne menace pas tant l’humanité entière que les Européens : les évolutions démographiques deviennent si constrastées entre le Nord et le Sud, surtout de part et d’autre de la Méditerranée, qu’elles engendreront, et engendrent déjà, ces migrations massives qu’Alfred Sauvy annonçait, voici cinquante ans, comme l’un des traits marquants du XXIème siècle ; peut-être faudrait-il aussi penser aux migrations asiatiques, indiennes ou chinoises, vers le Nord, notamment la riche Sibérie. Guerres en perspectives… Pour ce qui est de l’Europe, on commence déjà à entrevoir la première conséquence, l’impossibilité d’absorber de tels afflux, et conséquemment la perte du fil même, l’égarement de la structure propre des civilisations. Cependant, la principale omission de Girard n’est pas là : il ne parle jamais de ce par quoi les menaces qu’il décrit sont les plus dangereuses, ce remède universel qu’est la politique, le travail politique lui-même, qui meurt sous nos yeux avec la remise en cause des souverainetés, c’est à dire du cadre même de l’action politique responsable, et conséquemment de la légitimité des puissances publiques, au bénéfice de puissances privées bien entendues dépourvues du souci du temps –de l’héritage civilisationnel autant que de l’imagination d’un avenir humain. Le reflux de la souveraineté, finalement du politique, est aujourd’hui effrayant. Qui s’alarme ? L’humanité est comme un homme à qui l’on annoncerait qu’il est atteint d’une maladie mortelle, qui découvrirait qu’aucune médecine ne peut le sauver et qui, tout espoir abandonné, loin de songer encore à se soigner, se lance au contraire dans une farandole de plaisirs et de fêtes à tout brûler : profitons des plaisirs qui restent, après nous le déluge ! Comportement infantile, mais trop humain. J’aperçois là derrière, une fois encore, l’un des plus précieux enseignements du bon Freud : ce comportement infantile est une conséquence d’un processus régressif qui n’est lui-même qu’une défense contre les problèmes effrayants des adultes –du monde tel qu’il se présente aujourd’hui, et que l’on n’ose plus voir. Le plus grave de l’affaire n’est pas l’accumulation des maux, mais l’impression vertigineuse qu’il n’est plus nul moyen de leur porter remède : voilà pourquoi il serait si urgent de sauver la politique.



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