Grèves : s'opposer à la suppression des régimes particuliers de retraite est absolument injustifiable ; et de même utiliser le droit de grève pour désorganiser le pays n’est pas admissible venant d'agents publics qui sont en principe les serviteurs du Bien commun et n'ont nul autre "patron" que le peuple français.
Cela étant dit, on ne peut tenir pareil raisonnement que dans le cadre d'une authentique République, et seulement si l'Etat est pleinement légitime, voué au seul Bien commun, c'est-à-dire à un ordre juste. Or depuis de nombreuses années nous sommes sortis de ce cadre, et de façon évidente depuis l'avènement de M. Sarkozy qui a trop sapé les fondements de la légitimité populaire pour que son autorité et celle de son gouvernement soient acceptées par tous. Pour être légitime, rappelons-le sans cesse, il faut incarner, au sens précis de ce terme, le sentiment de la justice qui seul fait un peuple uni et qui est nécessairement extérieur aux intérêts de quelque catégorie sociale que ce soit - en somme il faut être scrupuleusement impartial.
Dans les actuels mouvements de grève, la France paie, et chèrement, l'énorme erreur que fit Nicolas Sarkozy en s'affichant constamment, avant son élection et, plus gravement encore, après elle du côté des puissants et des nantis : ce fut le terrible symbole du Fouquet's, puis celui du yacht Bolloré ; il y eut le bouclier fiscal et le plus que doublement du salaire présidentiel ; il y eut les légions d'honneur pour la première fois attribuées à de grands patrons, la plupart peu regardants sur une élémentaire "préférence nationale" ; il y eut les amitiés constamment affichées avec MM. Arnaud, Bouygues et Lagardère qui, au moment même où chacun comprenanit qu’il avait fait peu de cas de l'aéronautique française, se vit gratifié par le Président de la République du titre de "petit frère" ; ce n'est pas que ces personnages doivent être fui, mais ce permanent affichage finit par jeter une ombre sur le cardinal principe d'impartialité de l'Etat. On ne peut pas dire que la multiplication de ces gestes fasse de lui l'arbitre qu'il devrait être ni conforte sa légitimité à l'heure même où il tente d'imposer à de multiples catégories de travailleurs des réformes certes nécessaires mais douloureuses. Le joueur de tennis n'a décidément pas la bonne position de pied d'autant moins que, à ces diverses liaisons avec les diverses oligarchies du jour se sont ajouté depuis des mois les témoignages d'amitié pour George Bush, l'alignement sur Washington et les déclarations du ministre de la Défense affirmant vouloir réintégrer l'OTAN. Comment être fort avec les faibles quand on est si faible avec les forts ?
Pour imposer quoi que ce soit à ces fortes têtes que sont de longue date les Gaulois il faut incarner une politique forte, nette et souveraine. Etre une voix dans le monde, tracer de vastes perspectives pour la France et conséquemment pour les Français, en un mot se donner une vision et leur donner une mission sans quoi plus rien ne répond : "on voudrait que nous sacrifions nos retraites pour faire plaisir aux copains de Bolloré ?" ai-je entendu tout à l'heure sur France-Inter. C'est hélas la réalité de l'esprit public aujourd'hui. Au diable la France, pourvu qu'on puisse prendre notre retraite pèpère : voilà où nous en sommes.
Aux causes de déligitimation, s’ajoute évidemment, comble du comble, la négation du référendum donc du suffrage universel, formidable insulte faite au peuple par celui-là même qui devrait présider à sa République ! M. Sarkozy répéte qu'il fut élu en connaissance de cause et que la voie parlementaire ne fait que remplir un engagement de campagne - alors que cet engagement portait sur un "mini-traité" dont nul ne connaissait le contenu et dont bien des braves gens, certes naïfs à moins qu'ils fussent intéressés, ont pu croire qu'il serait anodin. Faut-il laisser à l’établissement le droit d’interpréter à sa guise les raisons d’un vote ? Peut-on décider que les propos de campagne ont ipso facto valeur de droit ? Rien de cela n'a plus l'apparence du droit ! Quel droit, quel ordre juste opposer à l’entêtement des grévistes ?