Vendredi 7 novembre, Mirebeau. -Obama suite
Je devrais me fixer sur des choses plus simples : par exemple faire valoir ces deux chiffres si peu cités : Mc Cain a obtenu 56,1 millions de voix, Obama 62,4. Ici beaucoup de choses : par exemple que Mc cain a obtenu plus de voix que jamais n’en obtint regan ou Bush, père et fils.
Jeudi 6 novembre 2008.
Médecins, commerçants, amis et relations de toutes sortes m’incitent toute la journée à « parler politique », comme ils disent, c’est à dire à commenter l’actualité. Je les intrigue assez (« c’est le mot qu’utilise mon dentiste), pour qu’il aient un peu de curiosité. Soit. Mais c’est fatiguant. Aujourd’hui, c’est Obama ; je crois m’en sortir de prompte manière en disant à l’un d’eux, qui me demande « Alors, un Président noir, qu’en pensez-vous ? » : « C’est Caracalla : quand le centre a besoin de la périphérie, c‘est que l’empire ne se porte pas très bien ». Las ! On n’imagine pas combien ce commentaire, un peu éliptyque je le concède, en appelle d’autres –et l’on n’en finit pas…
De même si, à un voyageur qui me dit tout à trac, dans le Thalys : « Bonjour, figurez-vous que j’ai un problème avec vous, les souverainistes ; je ne veux pas du libéralisme forcené façon Bruxelles, mais je veux bien de l’Europe », et que je réponds au vol : « eh bien ! vos êtes content : avec l’UE, vous avez le « libéralisme forcené » et mais vous n’avez pas l’Europe », la conversation s’allonge démesurément –quand nous arrivons à Paris, je crois l’avoir convaincu ; mais tout de même, convaincre les Français un à un, c’est épuisant !
Mardi 4 novembre ; Mirebeau
Grand ciel bleu, tout à coup, ce matin, et grande lumière; nous émergeons des deux journées bretonnes comme on revient des Ténèbres…
« Plusieurs Etats sont en balance » entend-on toute la journée à propos des élections américaines. S’il est un Etat qui ne balance pas, c’est bien la France ; à en croire tous les médias et les tuyaux imaginables, elle vote Obama à l’unanimité, ou presque ; très peu osent préférer Mac Cain, personne n’ayant bien entendu le droit de s’abstenir. Or, il finit par devenir nécessaire de rappeler que cet Etat de l’empire n’a pas le droit de vote. Ainsi, de deux choses l’une : soit cette élection revêt pour le proche avenir de la France et des Français une grande importance, justifiant l’actuel tintouin médiatique, et, comme nous n’avons pas le droit d’y prendre part, c’est un aveu d’aliénation. Soit « le choix du 4 novembre » n’a pour nous guère d’importance, et cette affaire, qui certes peut avoir quelques répercussions sur deux ou trois dossiers internationaux, serait alors en bonne part du spectacle -autre forme d’alinéation...
Les deux hypothèses recouvrent une part de réalité, qu’il faut oser dire : ces « 4 novembre » sont chaque fois une illustration de notre aliénation. Mais j’opterais plutot pour la seconde, celle du spectacle. Etant donné que le fameux Obama fait une campagne « au centre du centre », comme dit ce matin une « observatrice » de France Culture, et que l’on nous a répété depuis des lunes que toute l’habileté de Mac Cain avait été, pour s’imposer dans le camp républicain, de « faire la course au centre » ; étant donné aussi que les principales divergences entre les candidats portent d’une part sur le taux d’imposition et le degré de politique sociale (dans l’un et l’autre cas, on aura un entre-deux, dans les limites qu’impose la situation fnancière des Etats-Unis), d’autre part sur le plus ou moins grand engagement/dégagement en Irak et Afghanistan et que, dans les deux cas, il me paraît certain que Washington devra se replier assez vite, comme les rodomontades contre l’Iran ont montré que, démocrate ou républiciane, l’administration ététs-unienne n’atait plus ce qu’lele était jadis; étant donné, donc, les très grandes contraintes qui prèsent sur la politique de l’Empire refluant, dont la récurrente affaire iranienne a clairement montré les limites, ce combat titanesque entre deux extrémistes du centre se réduit à très peu de chose. Sauf une : la couleur, non du parti, mais de la peau de l’élu. Le débat n’est plus entre le rouge républicain ou le bleu démocrate, mais entre le blanc ou le noir.
Là, il y a du spectacle, peut-être même un enjeu -que personne n’ose exprimer. Non pas la place faite aux personnes de peau noire dans la dite « société occidentale » comme on dit bien maladroitement quand on n’ose pas parler de « monde blanc » : cette place est déja très grande (acteurs, présentateurs, hommes politiques de premier plan l’ont illustrée depuis longtemps) ; il s’agit du dégré d’avancement de l’Empire, comme celui de Rome se mesurait à ce que les Empereurs venaient de ses provinces les plus lointaines –si les premiers Auguste étaient tous nés en Italie, dès le IIème siècle les Empereurs nés outre-mer allaient se multiplier : en 147 le futur Claudius Albinus, africain romanisé, naissait près de l’actuelle Sousse, comme Septime Sévère naquit dans l’actuelle Lybie ; le phénomène de revanche de la périphérie sur le centre s’accéléra tout au long de la décadence romaine : Caracalla était de père berbère et de mère syrienne ; en Syrie naquirent Héliogabale et Philippe l’Arabe, en Phénicie Sévère Alexandre, etc… Au début, plus on venait de la périphérie, plus on se voulait Romain –il est nécessaire qu’il en soit ainsi, comme il est tout a fait normal que les Etats-Unis, qui se sont toujours voulus multiraciaux, portent à leur tête un président dit « de couleur »: ce ne sont là que les évolutions, et les basculements normaux du monde.
En somme, blanc ou noir –et non plus, ou si peu, rouge ou bleu, il ne s’agit plus de politique, mais d’autre chose : de l’évolution, ou de l’involution normale d’un Empire. Dans tous les cas, évidemment, il y aurait lieu de nous tenir à l’écart, nous autres Français, autant que faire se peut, spirituellement et politiquement…
Lundi 3 novembre ; Plouegat-Meyssan
Hier, deux promenades entrecoupées d’un plantureux repas de fruits de mer : la première, coté Finistère, nous conduit, vers midi, après le marché de Plestin, sur les hauteurs de Loquirec, le long de la mer (belles villas en pierres de granit, qui, comme toujours, font rêver d’une autre vie…). La seconde, en fin d‘après-midi, nous ramène plus à l’Est, « la côte de granit rose » ; vers cinq heures du soir, halte mémorable sur la plage de Trégastel, tout à coup éclairée par un tout petit soleil qui, entre les blocs de granit rose, d’une douceur extraordinaire, fait luire la mer, au large et sur les récifs, comme luit plus encore son bleu de jade, dans les anses tranquilles à l’abri des grosses pierres orangées et rondes. Je pense à Nicolas de Staël. Contraste, il soufle sur cette harmonie un vent violent qui épuise nos pas. Nous poussons jusqu’à la villa qui, sur son promontoire, exposée à tous les vents et tous les ressacs, s’avance seule vers la mer : elle est habitée ; images d’une vie entièrement romanesque : une robuste maison prise dans le vent et la mer.
Arrivons à Perros-Guirec peu après six heures, tandis que la lumière chute brutalement. Du coup, rue désertes ; la ville parait magnifique ; nous tentons de la visiter dans le noir . Après avoir fait le tour, en la touchant, d’une petite église de granit rose et gris ; nous décidons de rentrer. Sur la route déserte, extraordinaire densité de la nuit : même depuis la terre, il semble qu’il n’y ait point d’autres feux que les phares –lesquels, nous dit-on, sont d’ailleurs en déshérence… (E., d’ailleurs, a l’idée d’aller passer une semaine dans un phare.)
Emmanuel, qui n’est pas breton (et a perdu pour cela son emploi…) pose sur les gens du cru un regard qui ne l’est pas moins ; il iniste sur l’opposition entre deux Bretagnes, celle de la Côte et celle de l’intérieur -opposition ancienne, certes, mais elle semble croître et embellir. Ainsi, dans le Finistère, le festival des Vieilles Charrues de Carhaix fut lancé comme une réplique au festival des Vieux gréments de Brest -riposte aussitôt soutenue par les paysans de l’intérieur contre « ceux de la cote » qui, avec la complicité des touristes, accaparrent à leurs yeux l’image de la Bretagne –et les subventions avec elle. Il y a deux mondes, l’intérieur et le cotier, qui hument deux airs fort différents –le premier est réputé chargé d’odeurs fortes, accrues par la pollution, alors que la seconde sent la fraîcheur et le grand large ; complexes nombreux sur ce thème. Voici donc que s’accentue la vielle opposition, à laquelle s’ajoute un net contraste entre la côte du Nord et du Finistère, et celle du Sud –du Morbihan, et, plus ou moins, de la Loire Atlantique. Confirmation de ce que je vois par ailleurs dans mes pérégrinations belges : plus une entité politique est petite, plus elle se divise. Ce n’est d’alleurs un paradoxe que pour qui ne refléchit pas : si la politique est bien la participation au monde en même temps qu’un discours d’appartenance, il est normal celui-ci se survolte à mesure que celle-ci s’étiole…
18h –retour à Mirebeau, après une mauvaise route sous une pluie fine et sombre, presque noire. Omniprésente désolation des campagnes ; je vois bien que la civilisation quitte nos rivages –et que déjà nos rivages ne sont plus tout à fait les nôtres…
Dimanche 2 novembre ; jour des morts ; Plouescat-Moysan, aux confins des Côtes du Nord et du Finistère
Arrivés hier au soir, par fort mauvais temps, chez S. et M., des amis de E., ravis d’avoir donné naissance à un petite fille il a deux mois, et tout à elle consacrés. Nous avons fait pour venir, cet après-midi, une longue route en voiture depuis Mirebeau, à travers la Bretagne que je n’avais pas vue depuis trop longtemps, et dont je veux reparler tant elle me charme.
En chemin, courte halte à Saint Brieuc, que la pluie gache. Et s’il n’y avait que la pluie ! Toutes les villes que nous avons traversées sont enserrées dans un épouvantable amas de hangars, entrepos, entreprises éphémères, magasins en tôle et matières plastiques, elles sont comme recouvertes et vaincues d’avance par les divers fatras de l’ère commerciale qui ne fait que passer, et laisse partout d’horribles traces, matières informes et ferrailles aussi hideuses que sont devenus, le long des plages, les lais et relais de la mer. Que va laisser sur la terre, en refluant, le monde industriel et commercial ?, il y a de quoi en frémir d’avance. Il se voit, tant de friches désolées, partout… Quant à nos belles villes, on croit, en les abordant, entendre gémir leurs fantomes, leurs leurs saints et leurs trésor, nous prévenant de l’autre monde, dans un cliquetis de chaînes: « Nous étions le monde monde ancien que vous allez voir, mais la laideur nous tient désormais enfermés, nous sommes dans ses cachots, au fond du centre des villes, et vous ne nous trouverez peut-être plus ». Et, de fait, plus aucune ville de France n’étant encore dans son écrin, on ne rencontre plus jamais en elle ce qu’on en attendait… De Saint Brieuc, nous ne trouvons même pas un vrai « centre », et, après un ehalte sur un promontoire, nous repartons déçus. Sans doute, trop vite découragés par la pluie, n’avons-nous pas assez cherche, dans ces successions de laideurs oud e médiocrités, ce qui pouvait encore être beau…
Municipale, cantonale, départemantale, régionale, nationale, peu importe, je rêve d’une collectivité qui se déciderait à faire de la beauté publique ou du moins de la préservation des sites, urbains, ruraux ou suburbains une préoccuation à part entière : plus aucun permis de construire, dans aucune zone que ce soit, à ce qui ne respecte pas quelques normes esthétiques, et ne se conforme pas à un style régional ou local; vaste plan de ramassage des friches et déchets industriels ou commerciaux, rassemblés en un lieu et détruits par un feu sacrificiel qui rétablirait les hiérarchies –qui, comme disent les Belges, remettrait l’église, c’est à dire la beauté, au centre du village. Cette action publique est parfaitement possible, si du moins on ne cède pas aux injonctions de la « concurrence internationale ». Mais qui l’oserait ? La beauté fut longtemps un thème de la puissance : pour l’Eglise comme pour la monarchie, la magnificence fut un moyen d’impressionner, de « faire autorité » ; mais elle n’est plus aujourd’hui, décidemment, un thème politique….
23heures. -« Faire autorité », écrivai-je : c’est la question du jour, omniprésente. Au fond, il suffirait pour sortir de la crise d’exercer sans complexe le pouvoir politique (la nécessité s’en impose d’ailleurs toute seule), ce qui suppose de le restaurer, car il est en miettes ; pour commencer, restaurer sa majesté, sa solennité, sa beauté ; puis, sortir du slogan de 68 « assez d’actes, des mots », qui définit aujourd’hui l’activité du sommet de l’Etat ; ensuite, quitter la pose d’observateur et la culture de la concertation ministérielle, interministérielle, internationale, européenne, les discours et bavardages qui masquent si bien, hélas !, l’incroyable impuissance de la « puissance publique », et agir sanc riante de troubler ou déplaire…
(à ce sujet : j’ai trouvé bien dérisoire, l’autre jour, l’appel du petit président pour « que soient jugés les coupables de la crise », comme si les responsables des équilibres du monde étaient les financiers ! Leur seul crime est de faire de la finance, comme les jardiniers font le jardin. Les seuls coupables, M. de Villiers l’a seul relevé, sont les politiques qui ont lâché les manettes entre les mains des oligarques de tous poils, épousant leur logique, leurs mots, leurs slogans, et bien entendu leurs intérêts. Coupables ? Personne ne l’est davantage que ces politiques qui ne savent plus que toute politique s’oppose par nature aux puissances privées. Problème du quinquennat, et de l’époque, aperçu le jour où M. Sarkozy partit en villégiature sur le yacht de M. Bolloré : au vu de tous, métaphoriquement, il lui donnait la barre, il se mettait entre ses mains. La confusion se prolongea sous mille formes –récemment, lors d’une réception à l’Elysée, trois « grands de la finance » se virent attribués des fauteuils, présidents de Chambre et ministres étant placés derrière, sur de simples chaises… Au fond, le seul problème de M. Sarkozy est de ne pas très bien savoir ce qu’est la politique, qu’il confond avec un univers d’apparences, à quoi en effet il la réduit. Elle est pourtant une chose noble, et dramatique (en quoi, elle peut faire peur), le seul moyen d’éviter que la seule logique de la puissance envahisse le monde et l’ensauvage. Voie politique, voie/voix française contre les deux voies folles qui embrasent la planète, le « tout sacré » ou « le tout marché ». Il s’est trouvé un néo-conservateur, Alan Meltzer, pour qualifier de « sale idée française » le plan Paulson ; la « sale idée française » c’est le primat de l’Etat, et c’est bien notre dernier salut.)
Mercredi 5 novembre 2008 ; Paris
Aux Etats-Unis (cessons de dire l’Amérique, l’immense majorité des Américains n’étant pas citoyens états-uniens) Barack Obama est largement élu : 52/47, avec une forte participation qui doit donner à Mac Cain un nombre de voix supérieur à ce qu’ont obtenu tous les présidents élus : signe d’une mobilisation qui peut annoncer bien des tensions à venir..
Il est cependant fort inquiétant que, dans la majorité des commentaires entendus depuis ce matin, du moins sur les radios du service pulic que j’écoute, mais elles donnent le ton) la couleur de la peau de l’élu l’emporte sur toute autre considération : quand le président du CRAN (Conseil représentatif des Associations Noires) s’exclame que Barak Obama est désormais « le président de tous les Noirs de France », il est dans son rôle, délirant –car c’est affirmer une solidarité raciale par dessus toute solidarité politique, sorte de racisme à rebours dont est coutumière une association à laquelle il est regrettable que les radios donnent tant de place (car je veux croire que, « représentative », elle ne l’est nullement), et qu’il faudrait interdire comme l’est toute association ouvertement raciste. Mais lorsque Mme Rama Yadé (ortho ?), omniprésente sur les ondes et les écrans (et cette omniprésence est elle-même une facheuse indication), s’exclame que, « aujourd’hui, on a envie d’être Américain », elle fait elle aussi prévaloir sur l‘appartenance à la nation française un racialisme qui est aux antipodes de tous les points cardinaux de la République, alors même qu’elle est membre de son gouvernement.
Faut-il rappeler que, pendant plus de vingt ans, en France, le deuxième personnage de l’Etat fut Gaston Monnerville, aussi métis que l’est M. Obama, et que, si par malencontre le général de Gaulle avait succombé à l’un des multiples attentats qui le visèrent au début des années soicxante, il fût aussitôt devenu chef de l’Etat sans que personne ne trouve quoi que soit d’extraodinaire ; et de même plusieurs ministres de la Vème république furent Africains, sans que l’on ne s’émeuve -il est vrai que l’on était aux temps où les critères « politiques » n’étaient pas communautaires, tribale ou raciale, aux temps où le racialisme états-unien épargnait encore la France. Mais l’est-elle, et n’avons nous pas plutot affaire, une fois encore, à une intoxication médiatique substitutant au logiciel national, aussi dit « logiciel républicain », une lecture rudimentaire du monde –une lecture élémentaire, littéralement a-politique, dont, il n’y a pas si longtemps, la campagne de Mme Royal, principalement fondée sur le fait qu’elle était une femme, à ce titre une compassionnelle parfaite, (une sorte de Madonne, a-t-on dit) a donné une illustration parfaite. Sexe, race, origines de toutes sortes, y compris les « origines sociales », voilà bien ce qui doit composer la nouvelle grille de la politique –grille qui n’est pas politique, qui est celle de la pensée pensée zéro formantée selon les exigences des temps de dictature marchande, lesquels ne souffrent pas de politique sous quelque forme que ce soit, et surtout pas de « res-publica ». Cette grille de substitution est omniprésente, notemment dans les oligarchies supranationales, qui controlent la plupart des tuyaux de la communication –à la fois à des fins marchandes immédiates (Bouyghes), mais aussi à des fins de consolidation de la représentation marchande et économiste du monde. Il est remarquable que les passions politiques se soient si promptement reconverties selon ces nouveaux schémas non politiques, que la vértable politique ait été si vite reléguée au second plan, très loin, si loin… le socialisme français en déroute idéolgique s’est fort bien saisi de cette bouée de sauvetage, reconverti en une sorte d’universel égalitarisme: c’est lui qui règne dans els médias français, au point que tous els autres partis s’y conformant –un signe l’unanimisme pro-Obama des députés UMP, cette étrange UMP qui se veut de droite mais qui aime tant Zapatero, Blair et Brown et la « gauche américaine ».
Blanc ou noir ? On touche ces jours-ci, après une longue dérive qui nous y a tant préparés, au point ultra zéro de la politique –et peut-être à sa pulvérisation pure et simple. Derrière l’élection de M. Obama, nul ne veut voir son programme politique –et notamment, pour ce qui nous concerne, son appel au renforcement du dispositif «occidental» en Afghanistan, qui signale un impérialisme pur sucre (et assez aveugle, en l’occurrence), lequel devrait inciter à la prudence nos belles âmes –il est vrai que, aujourd’hui, les belles âmes ont souvent des têtes bien légères.
Où allons nous ? Si décidemment la démocratie devait être universelle, et si cette démocratie n’avait plus pour critères de choix que celui des couleurs de la peau, alors il est à craindre que les évolutions du monde, que chérissent tant les dénommés « occidentaux », ne leur soit guère finalement favorables… (une objection : il n’y a pas de « finalement »).
Voici, je crois, ce qui se passe : de ce que la politique ait été interdite, il résulta d’abord que les différentes traditions politiques qui ont structuré la vie démocratique, aussi bien celles « de gauche » que celles « de droite » sont peu à peu devenues obsolètes : guère de souveraineté, donc peud e choix authentiquement politiques, donc « obscènes » -hors de la scène du jour.
Samedi 1er novembre. Toussaint
Où que l’on se tourne, la tradition révèle ses sagesses. On ne l’aperçoit jamais mieux que lorsqu’elle est à l’abandon : les enfants ne restent plus à table plus de quelques minutes, se lèvent sans cesse, les repas ne sont que d’épuisantes foires où chacun va incontinent ici ou là, téléphoner, attrapper dans le réfrigérateur ce qui lui plait, composant son menu tout cela sans souci de ce qui est d’abord un partage. Idée d’une pièce de théâtre mettant en scène un repas de famille où se lirait en chacune de ses étapes, de la cérémonie de l’apéritif jusqu’à celle du café, la déliquescence, non point seulement des familles quand les règles formelles ont disparu, mais des générations, finalement de la civilisation toute entière.
(en attendant, conséquence non immédiate mais certaine : d’une part l’obésité gagne ; d’autre part les familles, privées du protocole de la commensalité d’antant, n’ont plus de liens que fort laches : on voit d’aillerus à l’œil nu chez les êtres à quel genre de faille, unie oud ésunie, ils appartiennent… revenir là dessus.)
De même les règles traditionnelles de l’habitat : les pauvres baraques modernes construites dans les années 60 ne se souciaient guère du coût de l’énergie ; on s’est affranchit des caves, de l’isolation, de l’épaisseur des murs : quarante ans plus tard, ce sont des gouffres de consommation de chauffage, il faut les détruire ou les refaire presqu’entièrement. Il faudrait, dit un « éco-architecte » réapprendre à construire comme on le faisait « avant le XXème siècle ; oui, mais les savoirs-faire, entre temps, sont perdus ! Privée de traditions, une civilisation est au vent. Ce que je reproche à la prétendue « modernité » : sa parfaite absence de sagesse.
Vendredi 31 octobre ; Mirebeau
Parti me promener en voiture dans la froide campagne, pour le simple plaisir de voir des paysages d’automne, roulant au hasard vers l’ouest, m’engageant assez avant dans les Deux Sèvres ( jusqu’au beau village d’Ervaux), et m’égarant finalement, je demandai mon chemin à une jeune fille. Las, elle ne connaît pas Mirebeau; je lui demande donc la direction de l’Est : la voici tout interloquée. Est, Ouest, de quoi s’agit-il ? Ces mots tombent pour elle de la lune. D’ailleurs, comme si cela avait un rapport, elle ajoute « je ne suis pas vraiment d’ici » (un peu, mais pas vraiment ; un peu d’ici, un peu d’ailleurs, elle n’a pas de lieu…) Retrouvant au jugé une route connue, et rentrant finalement dans le soir glacé, je ne peux m’empécher d’apercevoir dans l’ignorance des points cardinaux l’une des plus sûres causes du déficit de la sécurité sociale : s’ils ne savent pas d’où ils sont, où ils sont, d’où ils viennent, s’ils n’ont pas en tête plus de géographie qu’ils n’ont d’histoire, comment ne seraient-ils pas étreints par une secrète, très secrète angoisse -et comment, raccrochés à rien qui les fixe dans le monde, dépassés par tout, ne seraient-ils pas malades ?
(Me fait penser à cette phrase si curieuse de Gabrielle d’Annunzio : « Ils n’y a que les imbécilles qui meurent » ; aussi à la phrase de Freud que me disait l’autre jour VH : « Il est interdit de mourir ». Foi ou l’intelligence : deux façons d’être au monde qui, en principe, suffisent à tuer la mort… Ce sera mon viatique pour ces journées de Toussaint.
Mardi 21 octobre ; Strasbourg
Diable d’homme ! Ce Sarkozy est impressionnant : sa faconde, son aisance, ce don d’empathie qui signale les grands avocats du prétoire ont de quoi séduire tout le monde –en France s’entend, car il s’avéra assez vite que les matricules Merckel, Junker et autres Barroso seront quelque peu choqués de recevoir Colbert dans la figure… C’est que le logiciel français n’est pas très bien compris en Allemagne, ni à Bruxelles !
Qu’ils se rassurent, ni Colbert ni Lord Keynes n’ont de chance derevenir sérieusement, pour la raison simple que l’intervention de l’Etat dans l’économie suppose un Etat, et que les ombres qu’on invoque aujourd’hui, endettés, dépourvus d’autorité et des instruments d’action de l’Etat traditionnel ne sauraient faire grand mal au libéralisme progressiste de rigeur. Si décidemment ils doivent servir de deus ex machina seul capable de conjurer les avanies d’aujourd’hui, il faudrait commencer pa restaurer leur intervention, le pouvoir de battre monnaie, une suffisante latutude pour élaborer un budget en dehors de la reconductiondes services votés (donc uns érieux méhage interne et pour commencer la remise sur les rails de services publics aujourd’hui hors de tout rail, telle l’Education Nationale ou la Justice ; enfin de coordonner, des politiques sectorielles, d’être assez souverains vis à vis des oligarchies pour leur imposer, sinon un plan, du moins une politique…
Mercredi 29 octobre, Bruxelles
Etonnante rencontre hier, au Conseil, avec Christian de Boissieu (adjoint de Javier Solana), qui m’a aimablement convié à un petit déjeuner finalement assez long, et pour moi vertigineux. En sortant, ai pris force notes, que je ne m’autorise pas à retranscrire ici, sa liberté de ton signifiant assez qu’il ne parlait que pour nous (parlons notamment de la suite du traité de Lisbonne, mais aussi des questions belges).
Trois choses peuvent cependent être dites, je crois.
-D’abord, preuve est faite, une fois de plus, qu’il y a au cœur du système européen, des défenseurs acharnés, et sincères, de la France. Le personnage, comme il m’avait été dit de toutes parts, a de l’envergure –je l’écoute stupéfait me dire que son problème, c’est de « continuer Louis XIV ». Il y croit, sa sincérité ne fait aucun doute. Ce qui n’exclut evidemment pas qu’il se trompe : mais je vois bien que, pour toute un génération française, « l’Europe » fut une façon de ressaisir le politique, dont un certain reste d’élite française s’est persuadé en 1940 qu’elle s’échappait pour toujours.
-Ensuite, je vois bien que toute la querelle « européenne » d’aujourd’hui tient au regard que l’on porte sur l’Allemagne. Boissieu la tient à l’évidence pour un partenaire fiable –ainsi un autre personnage remarquable, Pierre Maillard, avec qui j’eus plusieurs fois semblables conversations. Il suffirait, selon ceux que Boissieu appelle « les Allemands », c’est à dire les grands diplomates qui connaissetn bien l’Allemagne (mais dont il déplore lui-même la quasi-disparition, de « savoir prendre » notre grand partenaire. C’est excatement ce qu’a essayé de Gaulle, pendant quatre ou cinq ans, sans parvenir à grand chose,d e son propre constat… Quant à moi, je doute que l’on puisse continuer Louis XIV avec la complicité de l’Allemagne ; il y faudrait beaucoup de finassieren -mais à ce jeu là, je suis absolment certain que Stresemann est le plus fort ; ce que je n’ai pas osé lui dire. Nombresuses notes prises hier sur ce sujet.
-Enfin, impression de sérieux que donne l’athmosphère du Conseil –aux antipodes de celle qui règne au Parlement européen, et, dans un autre registre, à la Commission. Ici, calme et puissance : on sent le repaire des grands Etats. Sur les Etats, justement, Boissieu revient sans cesse sur l’idée que l’on ne fera jamais rien sans eux –du moins, les grands Etats. Certes, certes, et nous tomons biend ‘accord là dessus. mais voici plus de cinquante ans que l’idéologie « européenne » les disqualifie, ces grands Etats surlesquels on compte tant, en commençant par leur sommet, la Souveraineté. La cantatrice ne chante pas quand elle est chauve.
Mardi 28 octobre, Bruxelles
Les flonflons de l’interminable célébration de « mai 68 » n’étaient pas plus tôt retombés qu’une triple crise nous plongeait dans un monde à la fois nouveau et sombre : crise économique d’abord : la panne de croissance, en UE comme aux EU, est au fond de tout). Crise commerciale ensuite, dont on parle trop peu : échec de Doha, diminution du commerce international dont témoigne le ralentissement du commerce maritime depuis plus d’un an, et le fait qu’un bon tiers des navires commandés depuis 2002, ne verront sans doute pas le jour ; ce point est important, signe du ralentissement de la mondialisation. Crise financière, celle-ci accentuant les autres en un cercle calamiteux, puisqu’elle va en retour accentuer la crise économique, annonçant une série des crises sociales puis probablement politiques. Ce que l’on mesura d’abord en semaines, puis en mois, et qu’il faudra sans doute compter en années (en années nombreuses car nous sommes dans un cycle à la Kondratieff, qui se mesure en décennies) est bien autre chose qu’une « crise », mais la décadence de tout un système. A pareille dimension, le crédit qui s’effondre n’est pas bancaire, il est d’abord intellectuel : depuis 68, l’esprit du temps est soumis à une idéologie puissante ; non point, comme on l’a trop dit, le libéralisme mais une progressisme autoritaire et survolté, au point de pulvériser ce qui l’avait longtemps contenu, le primat reconnu au politique. Une récente phrase de l’ineffable Cohn Bendit dit tout : « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la politique, c’est comment la société évolue » (sic). Phrase typique du progressisme : la société évolue toute seule vers le nirvana, la grande libération inscrite dans les étoiles, l’anticipation financière n’étant qu’un aspect de la culture générale de l’anticipation qui fonde le progressisme. Or, c’est cette culure-là (née au XVIIème siècle, dominante depuis le XIXème, et liée à l’hégémonie des Etats « anglo-saxons », le Royaume-Uni, les Etats-Unis, l’Allemagne sporadiquement) qui s’effondre. Nous n’avons pas fini d’en parler…
Dimanche 19 octobre ; Mirebeau
Un petit pincement, ce matin : avoir dû, à cause de mes écritures sur la Belgique, renoncer à faire le voyage de Colombey où j’étais convié, comme tous les membres de la Fondation Charles de Gaulle, à assister au cinquantenaire de l’historique séjour que fit au domicile du Général le Chancelier Adenauer. Consolation : pourquoi célébrer ce fameux couple qui se survit depuis des années et qui, à franchement parler fut littéralement un échec, aperçu depuis la déconvenue du « protocole additionnel » de 1963 : moins de cinq années d’idylle, c’est mince.
Le couple franco-allemand eut, quelques temps, un peu de sens : pour la France d’abord, qui crut trouver à Bonn l’indispensale partenaire d’une Europe reposant sur la coopération entre de grands Etats ; pour l’Allemagne surtout : affaiblie économiquement, politiquement et moralement par les deux guerres qu’elle a déclarées à ses voisins en 1914 et 1939, qu’elle a menées sans retenue mais perdues l’une et l’autre, l’Allemagne trouva fort opportune, dans les années 50 et 60, une alliance avec la France qui la rehabilita peu à peu –tout en entretenant son prisme atlantique traditionnel, s’assurant ainsi un rapide redressement économique. Le point culminant de ce qu’on appella dès lors, surtout en France, le « couple franco-allemand », fut, comme on sait, l’émouvant séjour que le chancelier Adenauer fit à Colombey il y a cinquante ans –et que l’on a célébré hier sans entrain, me dit Saint Robert, et dans une pagaille remarquable.
Las, dès la malheureuse affaire dite du « protocole additionnel » par lequel, ajouté in extremis au traité de l’Elysée de 1963, l’Allemagne rappelait sa relation privilégiée avec Washington, on vit qu’elle n’entendait pas se lier pour ainsi dire structurellement à la France. L’affaire provoqua l’une des plus mémorables colères du Général : découvrant qu’il avait été victime d’une sorte de double jeu, comme Briand l’avait été devant Stresemann et son célébre finassieren, il retrouva d’un coup les mots extraordinairement violents (il parla même de « nouvelle guerre s’il le faut » devant un Peyrefitte médusé) qu’il eut tout au long de sa vie à l’endroit d’un voisin qu’il connaissait mieux que tout autre, et qu’il jugea continuellement dangereux -on n’ose rappeler les qualificatifs dont il usa dans les années 1910, mais aussi les années 1920 et 1930, pour ne rien dire des années 1940, y compris après guerre, souhaitant alors rien moins qu’on la « dépeçât »… Bouleversé par la visite du Struthof, il s’étendit sur « l’éternelle cruauté allemande »…
Cependant, aussi longtemps que la France, rétablie par la Vème République dans sa politique permanente, et par là dans son indépendance et son rayonnement, demeurât la première puissance européenne, les gouvernements allemands jugèrent plus adroit de composer avec elle : il y eut des bas (en 69, l’affaire Soames confirma incidemment la duplicité de Bonn), et des hauts, telle l’entente entre Giscard d’Estaing et Schmidt qui, comme le disait perfidement Michel Jobert « se tutoyaient en anglais ». Cependant, tandis que la France, égarant peu à peu sa politique et se niant elle-même au point de se persuader qu’elle fut complice des pires horreurs de la guerre, allait s’affaiblissant, l’Allemagne se rétablissait pas à pas. Aussi longtemps qu’elle n’avait pas accompli l’essentiel, son obsessionnelle « réunification » (« n’en parler jamais, y penser toujours » fut le plus constant mot d’ordre de ses dirigeants), il lui fallut faire patte de velours, ce que le chancelier Brandt avait appelé « ne pas réveiller les chiens endormis » -les « Schlafende Hunde étant évidemment les Français »- à quoi Mitterrand, rompu de longue date aux complicités de la sempiternelle « Europe nouvelle », fit semblant de ne voir que du feu. Sans doute n’était-il pas dupe : on ne le vit que trop clairement lors du voyage fort précipité qu’il accomplit en RDA au mois de décembre 1989, sursaut désespéré qui fut autant le signe d’une méfiance que le résultat d’une longue suite d’improvisations…
Avec l’effondrement soviétique, l’occasion se présenta bientôt d’une réunification rapide et magnifique : on la vit aussitôt revenir à une politique de puissance, provoquant la dislocation de la Yougoslavie, se vengeant d’une petite Serbie qui, dans les guerres, avait joué contre elle un role qui s‘avéra décisif, se réinstallant en Méditerranée par la Croatie et la Slovénie. Tout alors lui redevint possible, sous le couvert d’une « Europe unie » qu’elle domine de tout son poids, depuis Maestricht puis les élargissements à la fois par sa puissance économique, son volontarisme et un modèle fédéral qu’elle parvient peu à peu à étendre à tout le continent, le morcellant à mesure, -et l’on vit Mitterrand glisser à Verdun sa main dans celle d’un Kohl immense et bonhomme, comme l’on vit la parité entre les deux partenaires progressivement détruite par des traités « européens » qui, tous, accordaient plus de voix, plus de sièges, et, surtout plus d’empire à « l’homme fort » du « couple ». Au Parlement européen (où elle dispose de 99 sièges, la France de 78, cela sans rapport avec les réalités démographiques), la prédominence allemande se voit à l’œil nu. Il suffit aux Français, une fois de plus, de fermer les yeux.
Paris ferma non seulement les yeux mais aussi les oreilles, au point de ne jamais entendre les incantations à l’hégémonie continentale allemande que clamaient régulièrement quelques uns de ses dirigenats les plus en vue, tel Karl Lammers (« La France n’a plus d’autre choix que l’Europe fédérale »), ou le « grand ministre » Théo Waigel affirmant dans la revue Focus (12 juin 1995) : « il revient à l’Allemagne, en tant que pays membre le plus grand et le plus fort économiquement, un role majeur en Europe, que nous le voulions ou non ». Une fois encore, la France fit semblant. « Als ob », comme si…
Certes, on voit souvent perdurer des couples inégalitaires. Mais, en cette année 2008 dite des « noces d’or », (est ce l’or de la banque de Francfort, où le couple s’est décidemment installé ?), on dépasse toute mesure . Dans l’actuelle « crise financière » (comme s’il ne s’agissait que de cela !), la presse épilogue fort sur les « différences d’approche » entre Paris et Berlin : et certes, l’habile Chancelière, dont on ne se demande même plus les arrière-pensées qu’elle peut nourrir in petto tandis que le sémillant Sarkosy l’embrasse comme du bon pain en chacun des sommets en ribambelle qui tiennent aujourd’hui lieu d’action politique, n’est pas prête à recevoir dans la figure une sorte de Colbert ressurgi comme un spectre dans les actuels discours présidentiels. Elle ne l’envoit pas dire, les sommités européennes relayant à qui mieux mieux le mot d’ordre : les « vieux » Etats sont tout juste des pompiers de circonstance, qu’il faudra tot ou tard, le feu circonscrit, renvoyer dans leurs casernes cirer les brodequins et taper le carton.
Cette année, une bien triste affaire avait déjà montré combien la politique de la France était entre les mains de celles de l’Allemagne –ne parlons pas de l’esprit de nos sommités diplomatiques, qui l’est plus encore, le Quai d’Orsay trouvant dans l’entente germano-américaine l’occasion inespérée de réconciler enfin ses deux pentes, l’anglo-américanophile et la germanophile. Je veux parler d’une affaire qui fit grand bruit au Printemps, et qui est passée incontinent à la trappe, l’Union méditerranéenne. Où en est-elle au juste ?
Samedi 25 octobre, Mirebeau
Du Maroc, JPPH, m’envoit cette étonnante phrase de Péguy : « Etre libéral est le contraire d’être moderniste » (l’Argent). De ce point de vue, ce qu’il est convenu d’appeler « la crise financière » n’est pas une crise du libéralisme, mais celle d’une « modernité » qui s’est peu à peu confondue avec la désertion de toute forme de politique, quelle qu’elle soit.
Le libéralisme n’est pas une pensée anti-politique, mais une pensée de l’autonomie du politique –d’où celle-ci tire sa légitimité, la légitimité de l’arbitre extérieur aux équipes, et sa force. L’incroyable inflation des normes juridiques de tous ordres. l’enchevêtrement indescriptible des personnes publiques et, surtout, un niveau incroyablement élevé de prélèvements devrait interdire à tout esprit de bon sens d’utiliser le mot libéralisme pour qualifier la période actuelle ; surtout, l’abandon de l’Habeas corpus et les mesures adoptées depuis le 11 septembre sous le couvert de lutte contre le terrorisme n’ont évidemment rien de « libérales ». Le modernisme, c’est Big Brother, soit le contraire du libéralisme tel qu’on l’entend en langue française. Comme Péguy avait vu juste !
jeudi 24 octobre, Paris
Les Cahiers VI sont enfin bouclés ; j’ai donné pour titre : la fin de la mondialisation, en homme au prémonitoire « fin de la globalisation » de John Saul, par en 2005 je crois). Le dossier est consacré à la politique étrangère de la France : c’est qu’elle pourrait, finalement en retrouver une, quand retombera enfin le fatras de la « diplomatie multilatérale ».
Lundi 20 octobre ; Strasbourg
La course présidentielle américaine, sur fond dit « de crise », passionne moins qu’à l’ordinaire. On donne Obama gagnant. Peu à peu, la plupart des commentaires qui le concernent se concentrent sur sa couleur de peau : noire pour les uns, noire et blanche pour les autres, on parle de « noir à culture blanche », les combinaisons n’en finissent pas… c’est le degré double zéro du débat politique, d’autant plus consternant que l’on admet désormais que le sujet détermine bien des votes. Rome ne faisait pas tant de chichi qui se donnait quelquefois à des empereurs de très lointaines origines –je veux dire la Rome que l’on appelle gentiment « tardive »…
Samedi 18 octobre, Mirebeau
Au fond, le seul vrai plaisir des voyages, pour moi, maintenant, c’est celui des retours –chose sans doute désastreuse. Mais, ce matin, le temps est si clair que je regarde sans cesse le jardin, et ses couleurs. Une petite brise fait continuellement tomber des feuilles ; en certains moments, il y en tant qu’on croirait tomber une sorte de neige brillante et dorée.
Jeudi 16 octobre, Bruxelles
Au journaliste qui lui demandait de commenter la prévision par le FMI d’un taux de croissance de 0,2%, Christine Lagarde répondit exctement ceci : « C’est… c’est… Excusez-moi, mais le mot ne me vient qu’en anglais » ; ce mot, elle ne le dit pas, et resta muette. Si l’on me demandait la cause de nos maux, je dirais qu’elle est justement dans nos mots ; elle est dans le fait que les mots ne disent plus la chose (il faudrait là de longs développements), et plus particulièrement que l’oligarchie mondialiste parle et donc pense en anglais –américain. Songeons par exemple que le mot Etat n’existe pas dans cette langue –qui utilise des expressions comme « local governement », ou « leadership », ce qui n’est est tout différent : en fait, rien ne nous est plus étranger, au moins quand à la politique que le « logiciel » étatsunien ; et quand on est si loin de soi, si dépourvu d’Etre, on ne peut guère envisager de « faire », encore moins de pouvoir …
( Je crois que j’ai écris« Etre et Parler français » en réponse, sans doute inconsciente, à leur « Parler et Etre américain ».)
Mardi 14 octobre ; Torun (Pologne)
Sommes arrivés tout à l’heure, vers midi, à Varsovie -je parle d’un petit groupe de Indépendance et Démocratie, dont mon ami et collègue Patrick Louis, et un de nos collègues Tchèques, Valdimir Selezni) ; le clou de deux courtes journées sera la participation à une soirée politique à l’Université catholique de Torun, organisée par nos trois collègues polonais, puis, demain, des débats retranscrits par la très catholique radio Maria, et la télévision à laquelle sa prospérité lui récemment permis de donner naissance… J’ai hate de voir tout cela !
En attendant, une solide épreuve : Varsovie-Torun, (300km environ), dans un mauvais autobus. Occasion d’une longue conversation avec PL sur « la crise » -c’est qu’il est aussi, diable, Professeur d’économie à l’Université de Lyon, et il a l’esprit clair… Nous nous étonnons un peu que les innombrables réunions dees chèvres bêlantes aient si vite réconforté toute la planète : l’enthousiasme est partout, et l’on s’assemblent de toutes parts autour des chèvres assemblées, et la plus myrobolante, Sarko. Les banques vont, par les garanties que leur ont données hier les chefs d’Etat, pouvoir de nouveau se préter entre elles, le noeud de la crise se dénouant ainsi. Il n’est personne pour faire remarquer que la fonction des banques est de servir d’intermédiaires épargnants et investisseurs, nullement de se préter entre elles -entremêlement de créances dont on ne sait d’ailleurs sur quoi elles sont gagées. Dans las érie les choses ne sont plus ce qu’lles sont, voici la dernirèe confirnation : les banques ne sont plus des banques –du moins leur fonction première est-elle devenue très accessoire. Mais qui oserait encore rappeller les choses à leur fonction ? Tant les esprits sont dévoyées, qu’ils acceptent que les choses ne soient plus ce qu’lles sont.
Au fil de la conversation, nous en arrivons à cette idée bien simple, si simple qu’il fallut bien du temps pour y arriver comme naturellement : n’est ce pas plutôt, bien devant que les banques, certaines oindustries qu’il faudrait renflouer ? Si l’Europe voulait rester dans la course, n’est pas aux industiries, à la recherche qu’il faudrait consacrer ces 1 700 milliards ? pourquoi passer par l’intermédiaure des banques, où s’engloutit aujourd’hui l’argent public, et qu’il ne me paraît point utiles de sauver, malgré les conséquences en chaine de ces fermetures et les traumatismes durables que leur faillite entrainerait (terribles pour nombre de nos contemporains, mais salutaires) ? C’est la vitalité des entreprises qu’il faut assurer, au besoin directement, quand bien même la politique industrielle contrevient-elle aux principes de concurrence libre et non faussée ; ce dogme ne pourrait-il être enfreint qu’au seul profit des banques ?
Du parcours, rien de notable, je griffonne ces notes en ragardant d’assez belles forêts d’automnes, remarquablement composites : chênes, chataigners, pins, et force bouleaux, l’un des arbres préférés –préférés de Frédéric, aristocrate perdu au fond de la Poméranie, dont j’avais fait le personnage principale d’un roman en partie écrit à luniversité, et que j’avais lassé inachevé… Sur le bord des routes, tous les kilomètres, et quelquesfois moins, des femmes oud es enfants sont assis à coté de grand paniers remplis de cèpes –npus semble-t-il ; mais peu de clients, appremment…
Mercredi 15 octobre ; Torun (Pologne)
Hier au soir, le « débat » avec quelque 160 élèves de l’université catholique fut des plus charmantes, et rassurrante : il y a encore une jeunesse européenne ! Certes, les professeurs-prètres, qui ont tous un beau visage volontaire et clair, semblent s’être exemptés de l’idéologie progressiste de rigueur ; on entend dans leur bouche de belles choses des temps anciens, que je crois devoir être aussi ceux des temps à venir. L4nuversité est bien équipés, les étudiants semblent partiuclièrement éveillés et incisifs : deux heures de débat avec eux, retransmis par Télé Maria –émission ponctuée de prières : assez déroutant, mais ce que l’on dit, ensuite, gagne en retenue, en solennité, en poids…
Puis visite nocture de la vieille ville, avce EB et PL : une ville de la lisière garmano-salve, passé tantôt aux uns, tantôt aux autres, mais préservée ; remarquable Vistule, extraodinairement large, qui avance puissamment ses bouillons gris comme une tranquille couleuvre ses anneaux. Un collègue Tchèque arrive de Pargue et se joint à nous. Long repas avec quelques dirigeants de radio Maria, heureuse conversation sur l’Europe. Puis nouvelle émission, assez longue aussi, en studio cette fois. Impression d’un solide môle de réistance, y compris parmi la population qui nous pose des questions venues de plusieurs autres villes de Pologne. Comment n’avons nous pas su faire cela : un télévision souverainiste, une université d’esprit national ? Retour à Varsovie en autobus dans la nuit -et surtout un brouillard extraordinairement épais . Mauvais hotel, courte nuit, aéroport du matin, désenchantement croissant des voyages….
Lundi 13 octobre ; Bruxelles
Voici soixante ans, s’est réunie à la Haye une grande conférence européenne dont il est d’usage de faire le point de départ de l’Europe unie, grande idée du second demi-siècle européen ; elle fut bientôt traduite en institutions : la CECA en 1950, puis Euratom, le Marché Commun fondé à Rome en 1957 devenu en 1992 l’Union européenne, laquelle intervient déormais dans chaque domaine de la vie publique. L’Europe n’est plus supposée être seulement unie, elle fusionne. De tout cela, on aurait pu déduire que, soixante ans plus tard, les Etats avaient acquis assez d’intimité pour que, lorsqu’un terroriste coupable de plusieurs meurtres dans un des des pays de cette grande fraternité allait se réfugier dans un autre et qu’il y était capturé par la police, celle-ci l’expédie dans le pays où le crime fut commis ; ce serait comme on dit « la moindre des choses», en fait de coopération entre Etats supposés faire de la lutte contre le terrisime leur priorité. Eh bine non ! Une certaine Pétrella, qui a commis je ne sais combien d‘attentats en Italie (notemment le meurtre d’un policier !), n’est toujours pas extradée vers son pays, pourtant désireux de la juger. Comment M. Sarkozy, grand européen, grand pourfendeur du terrorisme, peut il manquer à cette solidarité pourtant élémentaire, et bien simple ?
La réponse est tout aussi simple : la souer de la nouvelle femme du président de la république est une ami de la terroriste ; elle lui rend visite, elle la cagole ; elle a donc demandé à sa sœur de demander à son mari de prendre la décision contraire à celle que pourtant tout dicte, non seulement les impératifs de sécurité publique, ou la solidarité européenne, mais le simple bon sens ; mais cela pèse peu, semble-t-il, au regard des injonctions, ou du caprice, de l’impérieuse Carla, laquelle sait pouvoir tout se permettre –puisque son présidentiel mari ne peut s epermettre de nouvelles hsitoires. Quand on pense qu’il est encore de braves gens pour soutenir ce rigolo !
Au passage, notons que ladite belle sœur italienne, très belle, très italienne, très riche aussi, et trést très très à gauche, juge du coup Nicolas très très bien. Pardi ; comme ce petit monde, lui, s’accorde : un bon point au moins pour une sorte d’Europe, celle des bobos…
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