L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE
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"Unie dans la diversité" : l’Union confrontée à sa propre devise



L’UE apparaît infidèle à sa devise car elle refuse la diversité et ne promeut que la variété, celle, inoffensive politiquement, des coutumes, des langues et des ethnies. Si elle affiche tant d’attachement à la diversité, c’est justement pour dissimuler ce fait essentiel, incontestable et massif, qu’est son refus de se conformer à la volonté de ses peuples. La fonction de la diversité affichée, c’est de faire diversion à la fécondité de la divergence. Mais l’Union est-elle infidèle à sa devise, ou aux traductions de celle-ci ? Car il suffit de lire la devise dans sa version originale, latine, pour s’apercevoir que ce qui est explicitement écrit, c’est « in varietate concordia ». Ce sont ses traductions, dans toutes les langues romanes, qui lui font dire diversità, diversidad, diversity… Mais ce que le latin dit, c’est "variété....


Exposition de bustes de couturière recouverts de tesselles, au Parlement européen de Bruxelles, le 15 mai 2012
Exposition de bustes de couturière recouverts de tesselles, au Parlement européen de Bruxelles, le 15 mai 2012

par Thibaud de La Hosseraye


L’Union européenne (UE) s’affiche comme ouverte au pluralisme, c’est entendu[1]. Le contraire serait étonnant. Toute la question est de savoir en quel sens il faut entendre ce pluralisme, et dans quelle mesure l’UE s’y conforme dans les faits. Nous partirons de la devise de l’UE, « Unie dans la diversité », pour étudier la place que l’UE fait à la diversité et, par là, au pluralisme.
 
« Unie dans la diversité ». Cette formule, en tant que devise de l’Europe, fait partie des « symboles de l’Union » du Traité constitutionnel européen (TCE) qui n’ont pas été retenus dans le traité de Lisbonne, mais que la Commission utilise néanmoins régulièrement sur ses affiches et dont le Parlement européen a décidé de faire usage sur ses documents officiels suite à un vote le 8 octobre 2010. D’après la Commission européenne, « cette devise signifie que, au travers de l’Union européenne, les Européens unissent leurs efforts en faveur de la paix et de la prospérité, et que les nombreuses cultures, traditions et langues différentes que compte l’Europe constituent un atout pour le continent[2] ».
L’Europe se veut donc à la pointe de la défense de la diversité. Diversité ethnique, quand, par exemple, la Commission veille à la bonne mise en œuvre des politiques anti-discriminatoires et que l’Union fait du respect des minorités l’un des « critères de Copenhague » que doivent remplir les candidats à l’adhésion. Diversité linguistique, quand, par exemple, le Conseil de l’Europe promeut depuis 1954 le multilinguisme avec notamment l’adoption en 1992 de la "Charte des langues régionales ou minoritaires" (non ratifiée par la France). Diversité culturelle, quand, par exemple, le Parlement européen adopte, en 2006, la "Déclaration universelle sur la diversité culturelle" de l’UNESCO et que le traité de Lisbonne, reprenant celui de Maastricht, précise en son article 151 que « la Communauté contribue à l’épanouissement des cultures des Etats membres dans le respect de leur diversité nationale et régionale ». Autrement dit, l’UE veille à ce que son projet d’union politique du continent européen ne se fasse pas au détriment de la diversité de celui-ci, et c’est pourquoi elle promeut tout à la fois le multiethnisme, le multilinguisme et le multiculturalisme, sans même parler de la diversité religieuse[3], de celle des sources d’information[4] ou encore de la biodiversité[5].
 
Mais en réalité, dans toutes ces actions, si l’on veut bien faire attention au sens des mots, ce n’est aucunement la diversité (diversity dans la traduction anglaise, diversidad en espagnol, diversità en italien…) que défend l’UE, mais la simple variété. La différence entre les deux, c’est que la diversité implique la possibilité de la divergence quand la variété en est en soi indépendante, sinon même préventivement exclusive.
 
Il est tout à fait vrai que, dans le contexte d’une mondialisation souvent uniformisante, la variété des coutumes, folklores, « cultures, traditions et langues » est une richesse que l’Union doit plus que jamais travailler à sauvegarder et dynamiser, en appuyant dans ce sens les actions de ses Etats membres, sans se substituer à eux. Cette variété là, culturelle, héritée de l’histoire, l’UE peut sans dommage l’appeler diversité. Mais cette confusion sémantique risque d’induire en erreur l’observateur inattentif. Car la vraie diversité, celle qui, conformément à l’étymologie, assume la possibilité de la divergence, l’UE, dans ses actes, s’en défie. Comme nous allons essayer de le montrer, l’UE ne tolère aucune remise en question de sa manière de fonctionner et exclut tout projet politique divergent, alternatif. Or le pluralisme se fonde sur la diversité, pas sur la simple variété. Il n’y a pas de pluralisme, au sens politique, si ne peut pas s’exprimer une diversité d’options politiques, par-delà leur variété.
La seule présence d’une pluralité, d’une multiplicité d’acteurs politiques, ne garantit aucune diversité. Il peut très bien y avoir une grande variété de formations politiques sans qu’il y ait entre elles aucune diversité, autrement dit sans qu’aucune alternative réelle, en termes de projet politique, ne soit proposée. Je dirais même au contraire : plus les programmes politiques se trouvent d’accord sur l’essentiel les uns avec les autres, plus ils éprouvent le besoin de multiplier entre eux les différences de surface, souvent de personnes, en montant en épingle la moindre de leurs différences de manière à donner l’illusion de la diversité. Exprimé autrement, il est besoin d’exacerber d’autant plus les différences que celles-ci sont plus indifférentes. Ou encore : la multiplication du nombre des différences permet d’occulter l’insignifiance de ce qui les sépare.
Il faut en effet réaliser que de simples différences - au sens courant que l’on donne à ce mot - entre programmes politiques, ne peuvent suffire à définir le pluralisme. Car des différences, il en est de profondeurs diverses, de réelles et de factices ; seules celles ouvrant de véritables alternatives offrent un véritable choix aux électeurs. Vous pouvez avoir une grande variété d’opinions sans la moindre diversité entre elles si, d’un extrême à l’autre, les différences ne sont que de nuances, c’est-à-dire de simples variantes du même. C’est pourquoi la variété n’est qu’une condition nécessaire mais non suffisante du pluralisme. Tant que l’on en reste à la variété, les démocraties populaires communistes aussi pouvaient se revendiquer du pluralisme, elles aussi faisaient droit à une variété de sensibilités, constituant autant de courants, à l’intérieur du Parti.
Pour qu’il y ait pluralisme, il faut donc qu’il y ait non seulement variété mais diversité. Diversité, c’est-à-dire présence de vraies différences, potentiellement divergentes. Deux droites ne diffèrent pas vraiment tant qu’elles ne divergent. « Diversitas », en latin, signifie une divergence. Le divers, c’est ce qui diverge ; la diversité, politiquement parlant, suppose donc d’assumer le risque de la divergence. Or l’UE, loin de laisser ouverte la porte à des chemins réellement divergents, comme le voudrait un authentique pluralisme, les exclut en ne tenant aucun compte des votes populaires.
 
 
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Je dis "il y a de moins en moins pluralisme dans l’UE", et donc de moins en moins respect de la diversité, parce que les électeurs ont de moins en moins le choix entre des projets politiques et économiques différents et donc concurrents. En quoi les électeurs ont-ils de moins en moins le choix ?
 
D’abord parce que se restreint le champ de ce qu’il est possible de dire. Au niveau du discours, pour nous en tenir là dans un premier temps, il est de plus en plus difficile de faire entendre une voix différente de celle officiellement soutenue par les instances dirigeantes de l’UE. De sorte que, de plus en plus, de débat il n’y a plus que dans une surenchère à la même direction, à l’intérieur de laquelle les différences ne sont plus que de nuances, de degrés. Tout est fait pour rendre inaudibles les voix discordantes. Sans même parler de la diabolisation de tous ceux qui osent remettre en question l’orientation actuelle de la construction européenne, chacun aura pu mesurer, lors de la campagne du référendum sur la Constitution européenne de 2005, l’effarante disproportion des dispositifs médiatiques entre le Oui et le Non, au profit du Oui.
Ce matraquage médiatique, dans lequel d’aucuns pourraient voir une propagande, témoigne de l’hypersensibilité, pour ne pas dire de l’intolérance croissante des tenants de l’orthodoxie européiste à toute critique de la ligne officielle, et donc à toute divergence. Tout se passe comme si nous avions affaire à une résurgence du messianisme, au service d’un nouvel avenir radieux et tout aussi exclusif que ses prédécesseurs séculiers à l’égard de toute contestation. Ceux qui pensent comme la majorité des bien pensants en matière d’Europe sont tellement convaincus d’être dans le camp du Bien, de l’intelligence, de faire partie du « cercle de la raison » (Alain Minc), que, sûrs de leur fait, ils en viennent à anathématiser les pensées dissidentes, perçues comme autant d’hérésies. Bien sûr qu’ils acceptent les différences, à l’intérieur de leur propre ligne, mais ce sont les divergences qu’ils rejettent, auxquelles ils contestent le droit même d’exister et donc de s’exprimer[6]. Comme l’écrivait Philippe Muray dans L’Empire du Bien, « le culte du Bien pur a ceci de particulier qu'il respecte l'« autre » dans l'exacte mesure où ce dernier renonce à son altérité ». "Vous pouvez dire ce que vous voulez, du moment que vous êtes d’accord avec moi". Ainsi la pensée unique européenne devient-elle de plus de plus doctrinaire. Si l’on mesure la santé d’une société à sa capacité à tolérer des écarts plus grands avec la norme, il faut bien constater la mauvaise santé de la vie publique européenne, car la doxa s’y montre de plus en plus réactive, allergique à toute divergence, aussitôt perçue comme une dissidence[7]. Ce qui est une fermeture à la diversité, sous couvert d’ouverture à la variété.
Mais, dans cette fermeture croissante à toute forme de contradiction, l’européisme ne fait que participer à un mouvement plus général de nos sociétés, où l’exercice même de l’esprit critique devient suspect : questionner est perçu comme une provocation et on considère qu’une opinion, par exemple raciste ou « homophobe », est une incitation à partager cette opinion. Au motif qu’une opinion est condamnable, on condamne son expression. Ce glissement représente une remarquable régression, si on s’en réfère, deux siècles plus tôt, à l’esprit du « je ne partage pas vos idées, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez les exprimer ! », prêté (à tort) à Voltaire. Comme le dit Noam Chomsky, « ou tu défends la liberté d'expression pour des opinions que tu détestes, ou tu ne la défends pas du tout. Même Hitler et Staline étaient ravis de défendre la liberté d'expression pour des idées qui leur convenaient ». Le pluralisme implique de faire une place aux idées qui nous paraissent les plus détestables, précisément pour les discuter et les contester sur un terrain rationnel. L’actuelle réduction du débat public, spécialement s’agissant d’Europe, aux idées présentées comme seules "raisonnables", "intelligentes" et consensuelles, nous rappelle que la censure, aujourd’hui, n’est pas morte : elle s’est plutôt déplacée, de la coercition institutionnelle, réactive, mais réfléchie et argumentée, donc avouée, à la simple force d’inertie consensuelle d’un mouvement dont les contre-courants de surface n’occultent que d’autant plus efficacement la profonde uniformité. Il s’agit de neutraliser tout débat, afin de prévenir l’expression de toute opinion dissidente. On ne parle d’ailleurs plus de censure, mais de « modération » : les débats sont « modérés », les blogs et forums ont leur « modérateur ». C’est le triomphe du « ne-uter » le plus neutre, littéralement : ni l’un ni l’autre. Ce refus de l’alternative n’est évidemment rien d’autre qu’un refus d’arbitrer, d’avoir à choisir entre un oui et un non. Le droit européen lui-même oscille, s’agissant de la liberté d’expression, entre un droit à l’expression d’idées qui choquent à un droit à ne pas se sentir blessé par les idées d’autrui, ce qui est la porte ouverte à toutes les restrictions à la liberté d’expression[8]. Ainsi le choix de ce qui est toléré par la doxa européiste se réduit-il.
 
Réduit à des questions de nuance et de degrés à l’intérieur d’une seule et même option, le débat devient de pure forme et tourne à vide, entraînant le désintérêt des citoyens. En particulier, l’enfermement du débat public dans un choix aussi politiquement indifférent qu’entre libéralisme social et social libéralisme condamne à des alternatives factices, réduit à l’insignifiance les choix proposés aux électeurs et, en définitive, stérilise le débat démocratique tout en en augmentant la confusion à mesure qu’on en restreint l’ouverture (chacun des partis adverses ayant d’autant moins de difficultés à chasser sur les terres de l’autre). Comment ne pas voir la diminution de liberté qui en résulte pour chacun ? Et dès lors que le débat politique porte de moins en moins sur des alternatives, il se reporte naturellement sur des questions de personnes, avec une virulence croissante à mesure que se font plus imperceptibles leurs différences[9].
 
Les électeurs, enfin, ont de moins en moins le choix, et il y a donc de moins en moins pluralisme, parce que l’option officielle cherche à se rendre contraignante, à s’imposer comme la seule et unique voie légale. Autrement dit, tout en cherchant à monopoliser la parole, en couvrant et discréditant celle des autres, les tenants de la ligne officielle cherchent à rendre irréversible leur orientation, quoi qu’en pensent les peuples. C’était l’ambition affichée du projet de Constitution européenne que de constitutionnaliser les politiques jusqu’alors suivies, et en particulier économiques dans la partie III du TCE, de manière à en faire pour l’avenir un principe directeur exclusif de toute autre possibilité d’orientation. Une fois constitutionnalisées, ces politiques auraient été "sanctuarisées", inscrites dans le marbre d’une Constitution dont les conditions de modification étaient, comme il se doit en la matière, extrêmement restrictives. De sorte que le premier reproche que l’on pouvait faire à ce projet de Constitution était de ne pas se conformer à l’exigence minimale du libéralisme politique, qui est de permettre au peuple souverain de choisir entre différentes options politiques et économiques.
La question n’était en effet pas d’abord de savoir si l’on était ou non d’accord avec ces politiques, mais de ne pas prétendre les absolutiser en en faisant l’alpha et l’oméga de la construction européenne. Il n’est jamais bon de devenir doctrinaire et de s’en tenir à une seule option. Comme le dit Georges Orwell, « le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment ».
Dans le domaine économique notamment, ce projet de Constitution prétendait nous lier à une seule et unique doctrine, celle du libéralisme économique, et, par là, restreindre l’éventail des outils disponibles, face à une situation économique donnée, à ceux proposés par la trousse à outils libérale. Le libéralisme économique n’y était pas présent seulement comme une politique parmi d’autres possibles, mais comme l’unique principe normatif d’un processus qui s’affirmait irréversible et qui se subordonnait explicitement l’ensemble des objectifs déclarés, y compris d’ordre social[10]. Or quels que soient les mérites du libéralisme économique, on ne saurait en faire ni un carcan ni un passage obligé[11]. Si, en effet, économiquement parlant, il n’y a plus le choix qu’entre libéralisme et libéralisme –que l’on y soit ou non favorable, là n’est pas la question–, où est encore la liberté ? Le libéralisme économique n’avait pas à être constitutionnalisé, c’était là une simple exigence de la démocratie, et de démocratie libérale. Il ne l’a finalement pas été, grâce aux Non français et néerlandais, mais cette volonté, de la part des dirigeants de l’UE, de constitutionnaliser les politiques suivies jusqu’alors en fermant la porte à toute autre manière de faire, était symptomatique de la volonté assumée, de la part des dirigeants de l’UE, de circonscrire le débat à l’intérieur d’une seule et même option, de manière à réduire la diversité des choix possibles, pour aujourd’hui comme pour demain, politiquement et économiquement[12].
 
A rebours d’une telle volonté d’exclure toute alternative, comme de tout consensualisme, il faut noter que le pluralisme suppose l’existence de minorités, de dissidences irréductibles à la majorité[13]. « L’union dans la diversité », entre une majorité et une minorité, c’est le fonctionnement même de la démocratie élective. L’idée de démocratie implique celle de minorités politiques auxquelles il est fait droit et à partir desquelles va se construire une majorité parlementaire, qui les unit sans les réduire.
 
 
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Ceci étant dit, le déficit en pluralisme de l’UE ne se manifeste pas seulement par la réduction progressive des minorités au silence, la limitation des choix politiques offerts aux citoyens et la restriction du débat public. Il se manifeste aussi en ce que les choix que peuvent faire les peuples se trouvent vidés de toute portée, sans effet sur la réalité, puisque, quand on leur demande leur avis, les jeux sont déjà faits. C’est là la méthode même sur laquelle s’est construite l’Union européenne, et qui dessine une nouvelle forme de démocratie, qui se pense comme un dépassement de la vieille démocratie des vieilles nations européennes et que l’on peut donc à bon droit nommer post-démocratie[14]. 
 
Les « pères de l’Europe » ont en effet mis en marche une mécanique institutionnelle dont le but, non avoué au départ, était de créer une fédération européenne en marginalisant les nations (les Mémoires de Jean Monnet en témoignent). Il s’agissait d’établir progressivement entre elles, par la méthode Monnet dite des « petits pas »[15], des « solidarités de fait »[16] et de mettre en quelque sorte les peuples devant le fait accompli[17] : c’est la très officielle « méthode du détour »[18]. Les « pères de l’Europe » créèrent ainsi, en 1958, une union économique, le Marché commun. Ce fut une réussite. L’idée était, sur cette base, de créer l’union monétaire qui, elle, à son tour, entraînerait l’union politique.
 
La « méthode Monnet » des « solidarités de fait », c’est la méthode du fait accompli dont éclate partout, aujourd’hui, en Europe, l’insolence : on a mis les peuples devant le fait accompli – c’est le fameux : « il n’y a pas de plan B » – pour leur demander ensuite, non s’ils sont d’accord, mais d’en prendre acte. Nul pluralisme, nuls projets concurrents, ici. On a dit et on continue de dire aux peuples : "compte tenu des faits économiques et monétaires qui ont été accomplis avant que l’on vous demande votre avis, il est de toute façon trop tard pour choisir une autre orientation européenne". La forme du vote se trouve vidée de tout contenu. "Les jeux étant faits, ce à quoi vous croyez avoir encore la liberté de voter « non », vous l’aurez quelle que soit votre réponse, sous une forme (une Constitution, par exemple) ou une autre (un traité de Lisbonne, par exemple)". Dès lors, ce qui est uniquement demandé aux électeurs, c’est de constater un état de fait et de donner quitus aux instances dirigeantes de l’Union pour leurs réalisations. Les instances européennes ne recherchent plus quelle est la volonté du peuple mais un simple nihil obstat à ce qu’elles ont voulu, décidé et déjà réalisé[19].
 
Ainsi observe-t-on que, dans la post-démocratie européenne, le vote n’a plus valeur décisionnelle, mais ratificative : il vient après (« post- ») que la décision a été prise et une fois que la situation qui en résulte est jugée suffisamment avancée pour apparaître irréversible. Le vote se trouve ainsi réduit à la simple confirmation de choix préétablis[20], effectués de manière discrétionnaire par des instances non élues (fonctionnaires, experts, lobbyistes[21]). L’objet du vote n’étant plus de choisir mais d’accepter ce qui se trouve déjà être (et qui continuera de toute façon à être même si on ne l’accepte pas[22]), le vote lui-même n’est plus considéré comme le moyen d’une décision (celle-ci ayant déjà été prise) mais comme une simple indication sur le soutien populaire à ce qui a été réalisé, de sorte qu’il ne porte pas à plus de conséquences qu’un sondage à grande échelle[23].
 
Le vote, en post-démocratie, venant après la décision, ne peut avoir pour objet que de sonder l’opinion des peuples au sujet de réalisations déjà effectuées : il n’y a en effet plus de sens à leur demander ce qu’ils veulent, puisqu’il n’y a plus le choix. Par conséquent, d’une démocratie républicaine fondée sur la volonté des citoyens, on bascule ici dans une « démocratie d’opinion[24]» qui s’efforce seulement de rester en cohérence avec leur opinion[25]. Les élections ou référendums organisées périodiquement ont pour fonction de mesurer le degré d’adhésion de l’opinion publique, de compatibilité entre ce qui est réalisé par les dirigeants de l’Union et ce que le peuple peut supporter[26]. On demande au peuple ce qu’il en pense, mais non ce qu’il veut. Dans ces conditions, le vote n’est plus considéré que comme une simple « consultation populaire », à caractère purement informatif sur l’état de l’opinion, tel un sondage. On consulte le peuple comme, dans une célèbre émission de télévision, on demande l’avis du public, que l’on est libre de suivre…ou pas[27].
 
 
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L’UE, donc, avec la méthode Monnet, accepte d’une certaine manière de se construire sans que soient proposés de véritables choix, de véritables alternatives, aux peuples qui la composent. Comme c’est particulièrement flagrant depuis plusieurs années, mais latent depuis plusieurs dizaines années, l’UE se méfie de ses peuples.
De fait, la post-démocratie, ici européenne, entend, paradoxalement, être une démocratie sans le peuple, libérée de ce poids conservateur, rétif aux changements, obscurantiste et imprévisible qu’est le peuple[28]. La démocratie traditionnelle, en effet, est perçue comme un régime politique lourd à gérer, lent à la manœuvre, dont le peuple est difficile à faire évoluer, étant anachroniquement accroché à des "acquis sociaux", donc inapte à s’adapter aux évolutions de plus en plus rapides requises par la mondialisation[29]. Suivant le principe darwinien sous-jacent au capitalisme libéral, un tel système politique, celui de la démocratie, parce qu’inadapté aux évolutions de son environnement, doit disparaître et laisser place à un régime plus adapté, celui qui se cherche dans l’Union européenne, qui se revendique lui-même comme étant « sui generis », et qu’un de ses meilleurs connaisseurs, Jacques Delors, décrit comme un « objet constitutionnel non identifié » et, plus précisément, comme « une sorte de despotisme doux et éclairé[30]». Fonder la démocratie sur le peuple, pense-t-on implicitement, c’est prendre un risque inutile, celui d’une adaptation trop lente aux changements ; il convient donc de réduire son exposition au risque en décorrélant la démocratie de son principal actif risqué, le peuple. La démocratie, pense un post-démocrate, sera d’autant plus efficace pour servir l’intérêt collectif - bien sûr - qu’elle ne sera pas ralentie dans sa course à l’adaptation au cours du monde par quelque peuple incapable de s’élever à la hauteur des véritables enjeux[31]. Aussi l’Union européenne ne voit-elle aucune contradiction à vouloir établir une « démocratie européenne » en l’absence même de tout peuple européen[32] (il n’existe, à ce jour, que des peuples néerlandais, italiens, polonais, etc.) et en contournant l’opposition déclarée de ceux de ses peuples qui ont été consultés.
 
Car, ce qui est nouveau, c’est que l’UE, non contente de se construire sans les peuples, en ne requérant qu’une simple cohérence avec eux, assume désormais de se construire contre eux. En effet, ce que les derniers référendums ont illustré, c’est que l’UE n’hésite plus à contredire explicitement la volonté régulièrement exprimée par les peuples. Lorsque les peuples disent Non à un contenu, les instances dirigeantes de l’UE le reprennent quand même en en modifiant légèrement l’emballage : ce fut l’opération de conversion de la Constitution européenne en traité de Lisbonne[33]. Par conséquent, ce que l’on sait depuis les Non Français et Hollandais à la Constitution européenne (2005), ainsi que depuis le Non irlandais au traité de Lisbonne (2008), c’est que, pour parvenir à ses fins, l’Union européenne ne se contente plus d’ignorer les volontés populaires (« faisons d’abord, nous discuterons plus tard »), elle assume aussi de s’y opposer frontalement, de passer en force[34]. Non seulement elle se méfie de ses peuples mais, aujourd’hui, elle s’en défie.
 
Fonctionnant de la sorte, alors qu’elle devait libérer, l’UE se révèle contraindre les nations d’Europe à une seule et même direction, que nul peuple ne peut plus modifier[35]. Tandis que, dans une démocratie où règne un véritable pluralisme, le peuple peut changer la direction du véhicule commun par le biais des élections, dans la post-démocratie européenne, le volant est bloqué dans une seule direction, les scrutins ne permettent, au mieux, que de ralentir la fuite en avant prédéterminée. Certes, les élections ne sont pas inutiles puisqu’elles freinent l’inéluctable, mais elles ne peuvent rien contrarier : si vous votez non, on vous reposera la question jusqu’à ce que vous disiez oui[36], c’est-à-dire jusqu’à ce que vous apportiez, comme l’a très officiellement déclaré le Conseil européen du 17 juin 2005 après le Non français au TCE, « la bonne réponse ». Quoi que vous votiez, vous êtes, à plus ou moins long terme, condamnés au Oui : le Non n’est que le plus long chemin pour parvenir au Oui[37]. 
Dans une démocratie, le peuple consulté a le choix entre plusieurs options, différentes les unes des autres. Une particularité de la post-démocratie, en l’occurrence européenne, est qu’elle vous demande de choisir entre oui et oui, au terme de débats réduits à une sympathique mise en scène oui-ouiste[38]. Vous avez le choix, nous explique-t-on, entre libéralisme économique et libéralisme économique, un peu plus ou un peu moins (sachant que vous ne pouvez, en choisissant le moins, que retarder l’inéluctable libéralisation totale des marchés), entre atlantisme et atlantisme, un peu plus ou un peu moins (sachant que vous ne pouvez là aussi, en choisissant le moins, que retarder l’inéluctable leadership mondial des Etats-Unis d’Amérique : donc à défaut de pouvoir le contrarier, autant le vouloir), et entre fédéralisme et fédéralisme, un peu plus ou un peu moins (sachant que vous ne pouvez là encore, en choisissant le moins, que retarder l’inéluctable "intégration" européenne nécessitée par la constitution d’une entité, à terme, mondiale). Nous voici ainsi revenus aux temps bienheureux des promoteurs de la Ford T dont le principe était « nos clients peuvent choisir la couleur de leur voiture, tant qu’ils la désirent noire ».
 
Face à une telle entreprise d’aliénation de la liberté de choix par l’exclusion de toute alternative réelle, le seul sens de la démocratie ne peut qu’inciter les citoyens à faire acte de résistance en votant systématiquement Non, pour seule expression de leur liberté et de leur simple dignité de citoyen. La question n’est en effet pas d’abord de savoir si le libéralisme, l’atlantisme et le fédéralisme sont ou non des bienfaits pour l’Europe, mais d’abord s’ils ont été voulus démocratiquement, si on a laissé aux peuples le choix de leur avenir. 
Dans la mesure où il revient au même qu’ils votent oui ou non, il est tout à fait compréhensible que les peuples se désintéressent des élections[39]. On a beau jeu de regretter les faibles participations aux scrutins européens, quand chaque scrutin apporte un peu plus la preuve qu’il ne sert à rien d’aller voter, puisque le guidon est bloqué dans une seule direction.
 
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On l’aura compris, ce que l’on observe dans la post-démocratie européenne, c’est un manque de pluralisme réel. Une absence de réelle ouverture à une diversité d’options politiques : quand les peuples votent pour une option qui contrarie la ligne officiellement soutenue par les instances dirigeantes de l’UE, il n’en est tenu aucun compte[40].
Sourde aux critiques, aux désaveux populaires, l’Union européenne apparaît ainsi comme une force qui va, incoercible[41], se présentant elle-même comme la solution aux problèmes qu’elle pose. Rien ne semble pouvoir arrêter cette marche en avant forcée. Quand tout va bien, c’est grâce à l’« Europe », quand tout va mal, c’est la preuve qu’il faut plus d’« Europe ». Quoi qu’il arrive, en bien comme en mal, tout est interprété dans le sens d’une fuite en avant libéralisatrice et intégrationniste. Ce qui est à l’œuvre, c’est une logique d’engrenage, où chaque difficulté rencontrée nous entraîne un peu plus vers l’État fédéral –ce qui n’est d’ailleurs qu’une expression du système Monnet consistant à créer des situations de fait dont on ne peut sortir qu'en accroissant la dose de supranationalité (« functional spill over » entraînant un « political spill over »). Par où il apparaît que la construction européenne fait désormais partie du problème et non de la solution.
D’autant que cette logique d’engrenage et de mise devant le fait accompli, qui affirme inéluctables les avancées de l’UE, est directement contraire à l’inspiration anti-déterministe de la construction européenne. L’Europe, qui s’est construite contre tout déterminisme historique, géographique ou ethnique, et d’abord contre celui, biologique, du nazisme, contredit aujourd’hui ce qui a motivé hier sa volonté d’union[42].
 
En cherchant, dans la sécurité d’une mécanique communautaire, à se prémunir contre toute possibilité de divergence, tout se passe comme si l’Union européenne se construisait sur la croyance suivant laquelle c’est la différence qui crée le différend. Et en effet, sur un tel fondement, il devient logique, pour bâtir la paix, de chercher soit à réduire les différences, en faisant preuve d’unilatéralisme et d’exclusivisme ainsi que nous l’avons observé, soit à neutraliser ces différences en n’en tenant aucun compte (1) ou en les ligotant (2), ainsi que nous allons à présent rapidement l’étudier. Autrement dit, il peut y avoir réduction du pluralisme par défaut d’ouverture à une diversité de points de vue, et c’est ce que nous avons envisagé jusqu’ici, mais il peut aussi y avoir réduction du pluralisme par excès d’ouverture.
 
(1)     Grande en effet est la tentation, sous couvert de tolérance et de respect pour la différence en tant que telle, d’accepter passivement toute différence, quelle qu’elle soit, et de s’en tenir à sa particularité sans chercher à l’ouvrir, par le dialogue, à plus d’universalité. Vouloir le pluralisme, c’est certes admettre une pluralité de représentations ou de vécus du monde, mais qui ne s’enferme justement pas dans une incommunicabilité de celles-ci les unes aux autres telle qu’elle interdirait même de parler de pluralité –comme de toute frontière commune à un en deçà et à un au-delà des Pyrénées, par où passer de l’un à l’autre. Tout au contraire, accepter les différences, non pas se contenter de les "tolérer", mais s’y ouvrir en les respectant, c’est ne pas les considérer comme indifférentes, ne pas les dissoudre, donc, dans un vague relativisme selon lequel « à chacun sa vérité », au sens où il n’y aurait pas de vérité, en tout cas univoquement accessible à quiconque –en raison de quoi les Droits de l’homme ne vaudraient pas pour les Chinois (comme on a pu l’entendre de certaines "autorités" intellectuelles ou politiques). Comme l’écrit Rémi Brague, une telle conception du « pluralisme renonce[rait] à la question de la vérité et enchaîne[rait] chacun à ses traditions[43]». Et Pierre-Marie Hasse, un autre philosophe, de conclure : « Le pluralisme, en son véritable sens, n’a rien à voir avec la prétendue tolérance de ce relativisme exclusif de toute universalité, donc de toute possibilité d’échange réel, c’est-à-dire de progrès de chacun à l’épreuve de l’autre[44]».
 
(2)     Mais il est une autre manière de se réclamer de l’ouverture aux différences, et donc de la diversité, tout en les méprisant, c’est d’imposer l’ouverture, d’en faire non plus l’objet d’un choix librement consenti mais une nécessité. Je veux parler ici de l’ouverture intégrale et obligatoire des pays européens les uns aux autres, induite par la suppression des barrières douanières entre Etats-membres, dans le cadre de la constitution du marché commun européen. Une telle prétendue ouverture est le contraire d’une ouverture réelle. Car, quand un pays n’a plus la maîtrise de son ouverture au monde, alors il ne s’ouvre plus, il est ouvert, il ne s’appartient plus[45]. Si donc le pluralisme est de moins en moins réel dans l’UE, ce n’est pas seulement parce que, comme nous l’avons vu au début de cet exposé, de choix politiques il n’y a plus qu’entre gris clair et gris foncé, ce n’est pas non plus seulement parce que le vote populaire n’y est plus décisionnel, c’est aussi et peut-être surtout parce que les Etats-membres s’appartiennent de moins en moins, parce que donc ils sont de moins en moins libres, à la fois en eux-mêmes[46] et les uns par rapport aux autres. Et ils sont de moins en moins libres pour cette simple raison que la méthode même de construction de l’UE consiste à rendre les Etats de plus en plus interdépendants. Pendant des siècles, peuples et nations se sont battus pour accéder à l’indépendance, et voici que l’idéal devient, dans la post-démocratie européenne, la dépendance mutuelle. On nous présente comme un progrès le fait de devenir de plus en plus interdépendants, c’est-à-dire de moins en moins libres. Surtout, que nul ne puisse plus s’en sortir seul ! Or quel sens y a-t-il à ce que France et Allemagne vivent en paix, si ce n’est pas librement ? Quelle valeur accorder à une paix dont la liberté serait le prix[47]? Si donc il y a de moins en moins diversité dans l’UE, c’est en définitive parce que les Etats-membres sont de moins en moins libres de diverger, d’emprunter des chemins dissemblables. C’est, en dernière instance, la liberté, l’indépendance des Etats-membres, qui est perçue comme une menace et un germe de guerre[48].
Conséquence de cette volonté de réduire la marge de manœuvre des Etats-membres de manière à prévenir tout conflit, la subsidiarité, partout affichée - au moins autant que la diversité -, se voit subvertie. C’est aujourd’hui, dans l’UE, très exactement le contraire de la subsidiarité qui se passe : l’échelon inférieur, l’Etat-nation, ne s’occupe plus que de ce que l’échelon supérieur, l’UE, ne souhaite pas traiter[49]. Or la subsidiarité, ce n’est pas même seulement laisser à l’instance inférieure la responsabilité de ce à quoi elle peut suffire, ce qui serait déjà bien, mais c’est faire en sorte que les instances inférieures suffisent à un maximum de responsabilité pour un maximum de délimitation de l’autorité supérieure, de façon à ce que le plus de liberté demeure possible au plus bas niveau de compétence et d’autorité, favorisant ainsi le maximum de diversité. En l’absence d’un tel respect de la subsidiarité dans l’UE, d’une autonomie réelle laissée aux Etats-membres, comment parler encore de diversité ?
De diversité il n’y a plus, ou de mois en moins. Il n’y a plus que des variantes du même, que des Etats « membres », comme on dit, d’un même corps, sans indépendance, et qui ne sont plus que des Etats membres de l’Union, la transposition en Europe, à vrai dire l’extension à l’Europe, des Etats-Unis d’Amérique[50].
 
*
 
Face à une telle situation, on peut difficilement faire moins que d’appeler l’UE à plus de fidélité à elle-même :
1/ à respecter la diversité qu’elle professe ;
2/ à tirer les conséquences de la lecture qu’a donnée de la liberté d’opinion la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), dans son arrêt Fressoz et Roire contre France, comme s’appliquant aussi aux idées « qui heurtent, choquent et inquiètent » ;
3/ à abandonner la méthode des « solidarités de fait » au profit de solidarités de droit, c’est-à-dire de pays libres de se choisir plutôt que condamnés à vivre ensemble. Nul n’ignore en effet que lorsque vous contraignez des personnes à vivre ensemble, la conséquence naturelle est d’aboutir au contraire à les dresser les unes contre les autres. Il faut inverser la logique : cesser de vouloir bâtir l’UE sur un modèle d’interdépendance générateur de conflits[51] et développer l’indépendance des Etats afin que ce soit librement que ceux-ci se tendent la main.
Ce sur quoi tous devraient pouvoir se mettre d’accord, c’est, pour peu qu’ils se revendiquent de la démocratie, au sens traditionnel et, oserais-je dire?, républicain du terme, sur la nécessité pour l’Union européenne de changer radicalement de méthode afin de simplement laisser le choix aux peuples. Car c’est très exactement cela qui est refusé, que l’on cherche à éviter. 
 
 
L’UE paraît donc infidèle à sa devise car elle refuse la diversité et ne promeut que la variété, celle, inoffensive politiquement, des coutumes, des langues et des ethnies. Si elle affiche tant d’attachement à la diversité, c’est justement pour dissimuler ce fait essentiel, incontestable et massif, qu’est son refus de se conformer à la volonté de ses peuples. La fonction de la diversité affichée, c’est de faire diversion à la fécondité de la divergence.
 
Mais l’UE est-elle infidèle à sa devise, ou aux traductions de celle-ci ? Car il suffit de lire la devise dans sa version originale, latine, pour s’apercevoir que ce qui est explicitement écrit, c’est « in varietate concordia ». Ce sont ses traductions, dans toutes les langues romanes, qui lui font dire diversità, diversidad, diversity… Mais ce que le latin dit, c’est "variété". Et l’interprétation qu’en donne la Commission, sur son site Internet, conforte cette lecture. En effet, comme nous l’avons déjà remarqué, selon la Commission, « cette devise signifie…que les nombreuses cultures, traditions et langues différentes que compte l’Europe constituent un atout pour le continent ». Autrement dit, la prétendue diversité est immédiatement interprétée comme une simple variété : c’est le nombre, la pluralité des « cultures, traditions et langues » qui « constitue un atout ». Si pluralisme il y a, c’est celui des folklores et des coutumes, pas celui des opinions et des orientations politiques subséquentes.
L’UE est donc plus cohérente qu’on ne le croit, et peut-être qu’elle ne le croit elle-même, quand elle se donne pour devise « la concorde dans la variété », car c’est bien de variété, et non de diversité, dont aujourd’hui elle se nourrit –au détriment de la démocratie[52].




[1] L’Union européenne s’inscrit résolument dans le camp du Bien. L’Union, peut-on lire dès le premier article (I bis) du traité de Lisbonne, « est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d'égalité, de l'État de droit, ainsi que de respect des droits de l'homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux États membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l'égalité entre les femmes et les hommes ».

[2] Source : site Internet de la Commission européenne.

[3] Dès 1953, la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales protège la liberté religieuse et son expression : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion  ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites » (alinéa 1).

[4] La liberté d'expression, « l'un des droits les plus précieux de l'homme », pour reprendre la formule de la déclaration de 1789, ne se résume pas, pour l’Union européenne, à la liberté d'exprimer ses opinions et à l'interdiction de la censure. Elle implique également l'accès à des sources pluralistes d'information. Cette idée, clairement exprimée dans la jurisprudence de Strasbourg (arrêt Handyside du 7 décembre 1976), est maintenant totalement intégrée dans la jurisprudence du Conseil constitutionnel français, qui se réfère expressément à la notion de pluralisme des courants de pensée et d'opinion (décisions n° 86-217 DC du 18 décembre 1986 et n° 89-271 DC du 11 janvier 1990). La question demeure cependant de savoir ce que l’on entend par "sources pluralistes d’information" : diversité réelle ou simple variété ?

[5] « Afin de protéger la biodiversité et de lutter contre l'extinction des espèces animales et végétales, l'Union européenne a notamment créé un vaste réseau de sites protégés, le réseau" Natura 2000", et fait de la protection de la biodiversité un de ses objectifs majeurs du sixième programme d'action pour l'environnement », peut-on lire sur le site officiel de l’Union européenne
(http://europa.eu/legislation_summaries/environment/nature_and_biodiversity/index_fr.htm ).

[6] Déjà en 1992, Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, lors du débat précédant le référendum de Maastricht, déclarait sans vergogne : « [Les partisans du non] sont des apprentis sorciers. (…). Moi, je leur ferai un seul conseil : Messieurs, ou vous changez d’attitude, ou vous abandonnez la politique. Il n’y a pas de place pour un tel discours, de tels comportements, dans une vraie démocratie qui respecte l’intelligence et le bon sens des citoyens » (28 août 1992, à Quimper). Ce qu’Emmanuel Todd, dans L’Illusion économique, commente ainsi : « La "vraie" démocratie de Jacques Delors a sa place parmi toutes les "vraies" démocraties de l’histoire, qui ont toujours mieux à proposer que la liberté d’expression : celles de Staline, Mao Tsé-Toung, Franco ou Mussolini » (L’Illusion économique, Gallimard, 2005 [1998], p.275). La « vraie » démocratie selon l’européiste Delors est à sens unique, c’est une post-démocratie.

[7] Comme le remarquait en 2009 Jean-Marie Cavada, la liberté consiste de plus en plus à pouvoir faire tout ce que permet la longueur de la chaîne.

[8] La Cour européenne des droits de l'homme déclarait, le 21 janvier 1999, dans son arrêt Fressoz et Roire contre France, d’une manière qui nous satisfait pleinement, que « la liberté d'expression vaut non seulement pour les "informations" ou "idées" accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent : ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l'esprit d'ouverture sans lesquels il n'est pas de " société démocratique" ». Mais, dans son arrêt Wingrove contre Royaume-Uni du 25 novembre 1996, la même Cour européenne des droits de l’homme met au contraire l’accent sur le droit de tout un chacun de ne pas être blessé dans ses sentiments religieux, ce qui est la porte ouverte à toutes les restrictions à la liberté d’expression.

[9] Ce qui n’est pas sans intérêt tactique : « La façon intelligente de garder les gens passifs et obéissants est de limiter strictement l’éventail des opinions acceptables, mais de permettre un débat très animé au sein de ce spectre - même favoriser les plus critiques des vues dissidentes. Cela donne aux gens le sentiment qu’il y a la libre pensée en cours, alors que tout le temps les présupposés du système sont renforcés par les limites mises sur l’ensemble du débat » (Noam CHOMSKY).

[10] Que toute autre considération, dans le TCE, se trouvait subordonnée au principe du libéralisme, c'était difficilement contestable : pour la première fois dans un traité européen, le principe d’une « concurrence libre et non faussée » se voyait élevé au rang d’objectif de l’Union, alors que ce n’était jusqu’ici qu’un simple moyen (cf. le traité CE consolidé, article I-3-g). 

[11] Le libre-échange doit demeurer un échange libre, nul ne doit y être contraint. Or tout se passait comme si ce projet de Constitution européenne servait de machine d’accréditation exclusive et définitive d’une idéologie économique déterminée, celle du libéralisme. En effet, alors que l’objectif officiel de la Constitution était d’apporter à l’Union européenne les modifications institutionnelles permettant à l’UE de fonctionner à 25 Etats-membres, le projet soumis au vote populaire consacrait seulement 60 articles aux questions proprement institutionnelles et tout le reste – si on exclut la longue et inefficiente « Charte des droits fondamentaux » (54 articles) – à la définition des politiques de l’Union, soit 325 articles sur un total de 448 ! C’est dire si cette Constitution décrivait moins des institutions que des politiques, moins un contenant que des contenus.

[12] Une Constitution n’a pas, ou peu, à se préoccuper d’économie. Henri Guaino : « Il est toujours délicat d’enfermer la réalité économique dans une stricte règle de droit qui, par définition, est indifférente aux conjonctures. Ne pas pouvoir déroger à une règle d’équilibre peut, dans des circonstances de crise, conduire à la catastrophe. Et si l’on peut y déroger, que reste-t-il de la règle ? Si elle est contraignante, qui décide ? Le juge constitutionnel ? Un comité d’experts ? Et que fait-on des investissements publics ? » (le 30/06/10 dans la revue Acteurs publics)

[13] L’un des contresens les plus graves possibles sur la signification du vote, en régime démocratique, serait de l’interpréter comme la simple mise en évidence d’une force majoritaire devant laquelle devrait s’incliner la volonté des minoritaires, alors que la force est très précisément ce devant quoi une volonté est faite pour ne pas s’incliner. Voter n’est pas évaluer sa force ni encore moins se préparer à rendre les armes en cas de minorité. Sur cette idée que la démocratie n’est en aucun cas le régime où règne la force du plus grand nombre, voir, par exemple, « La Question de la souveraineté dans l’état de République », I, Thibaud de LA HOSSERAYE (www.ineditspourlenon.com/Et_maintenant.htm#laquestiondelasouverainete ).

[14] Sur le concept de « post-démocratie », on pourra se référer, notamment, aux ouvrages Post-democracy du sociologue anglais Colin Crouch (2004), La Démocratie totalitaire : penser la modernité post-démocratique (2007) de Matthieu Baumier, Vers la post-démocratie ? (2006) du professeur de droit Robert Charvin, L’Hiver de la démocratie ou le nouveau régime (2007) du professeur de sciences politiques Guy Hermet, ainsi qu’aux articles « Souveraineté démocratique ou gouvernance globale ? » (paru dans Le Figaro du 9 août 2004) de l’historien américain John Fonte, « Réflexions sur la post-démocratie » (2010) du chercheur allemand Daniel Schultz, « La post-démocratie, entre gouvernance et caudillisme » (in Revue du MAUSS n°26, 2005) de l’économiste Turc Ahmet Insel, « La gouvernance serait-elle le nom de l’après-démocratie ? L’inlassable quête du pluralisme limité » de Guy Hermet (in La gouvernance. Un concept et ses application, 2005) et « Qui veut de la post-démocratie ? » de la constitutionnaliste A-M Le Pourhiet (paru dans Le Monde du 11 mars 2005).

[15] La Méthode Monnet des « petits pas » signifie une intégration graduelle et sectorielle d’éléments nationaux à l’entité communautaire supranationale. On trouve, sur le site de la Documentation française, une présentation officielle de la méthode des « petits pas » qui commence comme ceci : « La construction de l’Union européenne s’est faite selon la méthode des "petits pas". Il s’agit de construire l’Europe par "le bas" grâce à la mise en place d’une gestion commune entre plusieurs pays européens dans des secteurs limités, stratégiques et de plus en plus nombreux, afin de créer une solidarité de fait [et non pas de droit] entre ces pays. Cette méthode s’oppose à une construction par "le haut" qui instituerait directement une fédération européenne » (article « Comment s’est construite l’Union européenne ? »).

[16] Le Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), instituée le 18 avril 1951, appelait la méthode des « petits pas » la « solidarité de fait », que les anglo-saxons appellent le
spill over, c’est-à-dire le débordement systématique de l’action communautaire sur des domaines qui n’étaient pas précisément et préalablement prévus dans les traités européens.

[17] Bernard PRUDHON, maître de conférence à l’Université de Paris XII et avocat à la Cour d’appel de Paris, décrit ainsi le « mode opératoire habituel de l’Union Européenne : il consiste par la voie discrète dite "des petits pas" à créer des situations de fait dont elle tire ensuite argument pour les prétendre irréversibles » (article « Europe : des transferts financiers illégaux ? », sur Marianne2.fr, le 04/01/11).

[18] « Méthode du détour » qui se révèle, en pratique, être tout aussi bien celle du contour, du contournement des peuples.

[19] C’est la fonction du matraquage médiatique que de conformer la volonté des peuples, de les faire acquiescer après coup aux réalisations communautaires. Dans la post-démocratie, il ne s’agit plus de faire ce que veulent les citoyens, mais de s’arranger pour qu’ils veuillent ce qui a été fait. De même que l’économie consiste de plus en plus en une adaptation de la demande à l’offre (grâce à la publicité dont la fonction est de créer chez les consommateurs les besoins qui s’avèrent les plus rentables financièrement), les post-démocrates utilisent les médias pour faire en sorte que les peuples demandent a posteriori ce qui a été fait sans eux (on fera notamment appel, comme lors de la campagne référendaire de 2005, aux vedettes sportives, du cinéma ou du petit écran, pour leur rendre désirables les réalisations communautaires). Comme le décode le "prix Nobel" John Kenneth Galbraith dans Les mensonges de l’économie (2004), « tant pour l’urne que pour l’acheteur, une gestion redoutable et fort bien financée de la réaction du public est à l’œuvre ».

[20] Le Conseil européen du 17 juin 2005 a ainsi officiellement déclaré que le peuple français n’avait pas donné « la bonne réponse » à la question qui lui avait été posée par référendum le 29 mai 2005. On croit rêver ! Cela veut très explicitement dire que l’on attend des peuples qu’ils confirment le bien-fondé des réalisations communautaires. Et si le peuple ne le confirme pas, ce ne sera que la preuve de son incompétence à en juger, de son incapacité à se hisser à la hauteur de vue requise, de sorte qu’il faudra le lui réexpliquer jusqu’à ce qu’il en reconnaisse la vertu. En post-démocratie, si le peuple vote non, ce n’est pas qu’il ne veut pas mais qu’il ne comprend pas, de sorte que ce n’est pas au projet politique d’être remis en question mais au peuple de se remettre en question [NB : Si un vote négatif ne peut qu’être interprété, par un européiste, comme un défaut de compréhension, c’est parce que, conformément à la logique déterministe qui semble être la sienne, une liberté - comme celle du peuple - ne peut pas ne pas vouloir son propre bien, tel qu’il se trouve naturellement être exposé dans les traités européens]. En démocratie, « vox populi, vox dei » ; en post-démocratie, si le peuple ne fournit pas la réponse attendue, c’est lui qui a tort. C’est pourquoi on assiste, en France, depuis le 29 mai 2005, à une formidable entreprise de culpabilisation du peuple, qui, outre n’avoir pas donné « la bonne réponse », aurait « bloqué l’Europe », en se révélant incapable de se déterminer en fonction du texte seul indépendamment du contexte politique d’alors.

[21] C’est ce passage, d’une prise de décision effectuée par des politiques élus à celle effectuée par compromis entre instances pas nécessairement élues (représentants de consommateurs, lobbys, associations, chefs religieux ou ethniques…), que désigne la transition, en cours, des « gouvernements » vers une simple « gouvernance ». Comme l’écrit A-M Le Pourhiet, dans son traité de Droit constitutionnel (2ème édition, Economica, 2008), « la "société civile" et la "démocratie participative", si vantés par le projet de constitution européenne et le traité de Lisbonne, ne traduisent rien d'autre que ce glissement de la démocratie représentative, terre d'élection des partis politiques, vers une "gouvernance" post-démocratique plutôt actionnée par des oligarchies sociétales » (p.331).

[22] On n’oubliera pas l’argument tant de fois avancé par les européistes, lors de la campagne du référendum sur la Constitution européenne, selon lequel que nous votions oui ou non le résultat serait le même, puisque le TCE ne faisait que reprendre les acquis communautaires déjà mis en œuvre dans l’Union et que les dispositions institutionnelles qu’il leur ajoutait étaient inéluctables.

[23] Ce dépassement du vote populaire est parfaitement assumé de longue date. En 1992 déjà, Laurent COHEN-TANUGI, alors fervent défenseur du « oui » au traité de Maastricht, n’hésitait pas à écrire : « Ceux qui critiquent le déficit démocratique de l’Europe s’en tiennent à une conception réductrice de la démocratie (…), celle de la démocratie élective, fondée sur le seul suffrage universel. Or, depuis la guerre, la définition européenne de la démocratie s’est peu à peu enrichie d’une autre dimension, celle de l’Etat de droit constitutionnel, fondée sur les principes supérieurs du droit, d’équité et de procédure » (Le Monde, 5 mai 1992).

[24] Entretenir une opinion publique (par la spectacularisation de la vie politique et le recul de l’éducation) au lieu de concourir à la formation d’une volonté populaire (par des débats réellement contradictoires et une formation à l’esprit critique), présente au moins deux avantages : 1/ L’opinion est par définition plus malléable, plus influençable et donc plus manipulable qu’une volonté. Elle se laisse plus facilement orienter, fléchir par des arguments d’autorité, emporter par le courant dominant et impressionner par des événements. Une "opinion" publique, cela se façonne. 2/ L’opinion est politiquement inoffensive : ne voulant rien de ferme, elle n’empêche rien. Elle se laisse plus facilement forcer la main. Même si, parce que changeante, il suffit souvent d’attendre le moment opportun, détecté par sondages, pour qu’elle apporte « la bonne réponse » à la question qui lui est posée.

[25] L’avantage qu’il y a à substituer une simple cohérence avec l’opinion publique, comme critère de la démocratie, à l’expression de la volonté populaire, c’est que la cohérence permet une interprétation bien plus extensive de ce qu’il convient désormais d’entendre par "démocratie". De fait, en post-démocratie, est réputé cohérent avec l’opinion publique, et donc « démocratique », tout ce qui ne se révèle pas incompatible avec l’opinion publique, tout ce qu’elle n’exclut pas. Démocratique, non plus ce que veut le peuple mais tout ce qu’il ne rejette pas activement : tant qu’il ne s’insurge pas contre ce que fait l’Union, et en particulier contre les manœuvres de contournement de sa volonté, c’est, sera-t-il interprété, qu’il le tolère, qu’il l’accepte en tout cas suffisamment ; tant que cela ne lui est pas insupportable, c’est qu’il le supporte tacitement. Aussi la post-démocratie renverse-t-elle la charge de la preuve : ce n’est plus aux dirigeants de prouver par leurs actes qu’ils veulent vraiment ce sur quoi ils ont été élus, mais au peuple de prouver qu’il ne veut vraiment pas de ce qu’il a rejeté dans les urnes.

[26] D’élections-boussoles indiquant le cap à suivre, nous sommes passés à des élections-thermomètres indiquant l’état de l’équipage, la température du corps social, son degré d’échauffement aux mesures qu’on lui impose. Le vote étant interprété comme n’exprimant plus une volonté mais une simple opinion, plus une décision mais une simple préférence, il devient purement consultatif. D’impératif, il devient indicatif du degré de tolérance du peuple aux réformes menées. Dès lors, les élections n’ont plus rien d’absolument nécessaire : en soi, de simples sondages suffiraient. Elles sont néanmoins maintenues parce que les peuples y sont attachés, elles font partie de leur "tradition", du décorum, du folklore politique. D’où une différence fondamentale entre démocratie et "démocratie" d’opinion : alors que la première implique des élections et n’est pas concevable sans elles (puisqu’elles y ont un caractère décisionnel), la seconde ne les implique aucunement, elle se contente de ne pas exclure qu’il puisse y en avoir (puisqu’elles n’ont qu’un caractère informatif). Dans une "démocratie" d’opinion, les élections ne sont que possibles, souhaitables pour mesurer, de temps à autre, à grande échelle, le degré de cohérence entre les politiques menées et la population. Il n’y a plus de lien nécessaire entre démocratie et élections.

[27] Nicolas Sarkozy, en 2004 : « A chaque grande étape de l’intégration européenne, il faut solliciter l’avis du peuple. Sinon, nous nous couperons du peuple ».

[28] « L’UE a été conçue comme un projet raisonnable dans ses fins, à construire contre l’obstacle des passions démocratiques » (Nicolas BELORGEY, « Les origines de la légitimation non démocratique de l’Union européenne », in revue Cités n°13, PUF, 2003, p.67 à 79).

[29] Autrement exprimé, le peuple est jugé inapte et inadapté aux exigences du monde contemporain. Inapte, car incapable de saisir les vrais enjeux et de comprendre où est son vrai bien. Inadapté, car trop conservateur pour avancer au rythme où va le monde. Dès lors, le consulter est toujours un frein aux réformes à mener. Ce ne sont pas les réformes proposées par l’UE qui ne conviennent pas, quand elles sont rejetées, c’est le peuple qui ne convient pas, c’est lui qu’il convient de réformer, sinon de dissoudre. Il faut donc le rééduquer, comme à la grande époque maoïste où l’on vous réexpliquait patiemment une idée jusqu’à ce que vous finissiez par y adhérer ; déjà, on vous reposait la question jusqu’à ce que vous disiez Oui.

[30] Sûr de l’irréversibilité de la situation, Jacques Delors n’hésitait plus à reconnaître sans détour, au Parlement de Strasbourg en 1999, que « l’Europe est une construction à allure technocratique et progressant sous l'égide d'une sorte de despotisme doux et éclairé ». Même diagnostic du côté d’Hubert Védrine qui, dans Les Mondes de François Mitterrand (Fayard, 1996, p. 298), parle d’une forme moderne de despotisme éclairé, mis en œuvre aussi bien par l’Union européenne que par l’« hyperpuissance » américaine.

[31] C’est le souci d’une plus grande efficacité, économique et politique, qui motive le dépassement dialectique des démocraties nationales dans la post-démocratie européenne. La post-démocratie se pense comme un progrès, comme le nec plus ultra de la démocratie, une démocratie modernisée où, en faisant d’abord et en discutant ensuite, on ne se contente plus de suivre ce que veut le peuple, on le précède. "Vous n’avez plus à vouloir votre bien, on l’a voulu pour vous…que vous le vouliez ou non". Indépendamment même de la question de savoir si ce que réalise l’UE est effectivement ou non un bienfait pour les peuples d’Europe, il faut remarquer qu’un Bien que l’on vous impose n’en est plus un, il se discrédite aussitôt. La mise devant le fait accompli est toujours a priori une raison suffisante de refuser ce que l’on a cherché à vous imposer, quel qu’en soit le contenu. Prétendre faire le bien d’un peuple sans lui et contre lui, c’est effectivement le propre d’un « despotisme éclairé » (J. Delors), lequel peut être parfaitement « doux » et en apparence respectueux des libertés fondamentales, celles des individus –dans la plus grande méconnaissance des libertés collectives comme le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. "En apparence" seulement, car des individus dont la liberté demeure à la discrétion d’autres qu’eux-mêmes, dit Rousseau, restent assujettis et la démocratie non encore établie. Il faut en tout cas remarquer que cette volonté de faire le bien des citoyens malgré eux contrevient aux principes mêmes du libéralisme politique. Ludwig Von Mises remarquait qu’ « à la base de toutes les croyances totalitaires, se trouve la croyance que les gouvernants sont plus sages et d'un esprit plus élevé que leurs sujets, qu'ils savent mieux qu'eux ce qui leur est profitable ». Et le philosophe Charles Taylor ajoute : « Dès lors qu’on admet que l’agent lui-même n’est pas l’autorité de dernière instance dans la question de sa propre liberté, n’ouvrons-nous pas la voie à la manipulation totalitaire ? Ne légitimons-nous pas l’action d’autres hommes, censés connaître les buts de l’agent mieux que celui-ci ne les connaît lui-même, les autorisant ainsi à remettre l’agent dans le droit chemin, peut-être même par la force, et tout cela au nom de la liberté ? » (« Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans la liberté négative ? », in La liberté des modernes, 1999).

[32] C’est pourquoi les peuples d’Europe ont plus à perdre qu’à gagner à se dessaisir de la réalité de leurs démocraties nationales au profit de la simple promesse d’une démocratie européenne  - ce serait lâcher la proie pour l’ombre -, car celle-ci sera nécessairement moins démocratique que celles-là : le débat entre citoyens de nations différentes, et à mesure de leur éloignement –par exemple entre lituaniens et lusitaniens–, sera en effet nécessairement moins clair, moins précis, moins dénué d’ambiguïtés qu’entre citoyens partageant une même langue, les mêmes codes et les même références culturelles, de sorte que leur vote sera moins éclairé. Autrement dit, tant que les conditions du débat démocratique se trouveront mieux remplies à l’échelon national qu’à l’échelon européen –comme c’est actuellement le cas, ne serait-ce qu’en raison des barrières linguistiques–, l’intérêt de la démocratie sera de rester au niveau où elle fonctionne le mieux, conformément au principe de subsidiarité.

[33] Que le contenu du traité de Lisbonne soit le même, moyennant quelques arrangements cosmétiques, que celui de la Constitution européenne, c’était ce qu’affirmaient eux-mêmes des principaux artisans de ce traité : « Les outils sont exactement les mêmes, seul l’ordre a été changé dans la boîte à outils » (Valéry Giscard d’Estaing, dans Le Monde du 26 octobre 2007), « La substance de la Constitution est maintenue, c’est un fait » (Angela Merkel, Chancelière d’Allemagne, dans The Daily Telegraph du 29 juin 2007), « Nous n’avons pas abandonné un seul point essentiel de la Constitution » (Jose luis Zapatero, Premier ministre espagnol, lors d’un discours le 27 juin 2007), « Seuls des changements cosmétiques ont été opérés et le document de base reste le même » (Vaclav Klaus, Président de la République Tchèque, dans The Guardian du 13 juin 2007) ; « Il n’y a rien du paquet originel qui ait été changé » (Astrid Thors, Ministre des Affaires européennes de la République de Finlande, sur TV-Nytt le 23 juin 2007), « Toute la Constitution est là ! Il n’y manque rien ! » (Jean-Louis Bourlanges, Ancien membre de la Convention sur l’Avenir de l’Europe, député européen, sur France Culture le 24 juin 2007) ; « C’est essentiellement la même proposition que l’ancienne Constitution » (Margot Wallstrom, Commissaire européen, dans Svenska Dagbladet du 26 juin 2007).

[34] Lorsqu’on ne parvient pas à modeler suffisamment l’opinion des peuples pour leur faire vouloir ce qui est attendu d’eux comme « bonne réponse », on assume désormais de leur forcer la main en les trompant, eux et, peut-être, leurs représentants. Pour nous en tenir au plus récent, la reprise de la Constitution européenne par le traité de Lisbonne, il suffit, une fois encore, pour constater une volonté délibérée d’abuser les peuples - devant entraîner, en droit, un vice de consentement -, d’écouter les artisans de cette manipulation démocratique : « « Une dernière trouvaille consiste à vouloir conserver une partie des innovations du Traité constitutionnel, et à les camoufler en les faisant éclater en plusieurs textes. Les dispositions les plus innovantes feraient l’objet de simples amendements aux traités de Maastricht et de Nice. Les améliorations techniques seraient regroupées dans un Traité devenu incolore et indolore. L’ensemble de ces textes serait adressé aux Parlements, qui se prononceraient par des votes séparés. Ainsi l’opinion publique serait-elle conduite à adopter, sans le savoir, les dispositions que l’on n’ose pas lui présenter en direct ! » (Valéry Giscard d’Estaing, dans Le Monde du 14 juin 2007), « Bien entendu, il y aura des transferts de souveraineté. Mais serais-je intelligent d’attirer l’attention du public sur ce fait ? » (Jean-Claude Juncker, Premier ministre du Luxembourg, dans The Telegraph du 3 juillet 2007), « Le but du Traité constitutionnel était d’être plus lisible (…). Le but de ce traité est d’être illisible. (…). La Constitution voulait être claire alors que ce traité devait être obscur. C’est un succès. » (Karel de Gucht, Ministre belge des Affaires étrangères, dans Flandre info du 23 juin 2007), « Il a été décidé que le document devrait être illisible. S’il est illisible, c’est qu’il n’est pas constitutionnel ; c’était là l’idée...Si vous parvenez à comprendre le texte au premier abord, on risquerait des appels à référendum, parce que cela signifierait qu’il y a quelque chose de nouveau. » (Giuliano Amato, Ancien président du Conseil Italien, ancien vice-président de la Convention sur l’Avenir de l’Europe, lors de la réunion du Center for European Reform à Londres, le 12 juillet 2007). Ce qui fait dire à Paul Thibaud que « l’Europe s’affirme comme une puissance manipulatrice » (« L’Europe ! L’Europe ! », in La Revue internationale et stratégique, n°42, été 2001).

[35] C’est l’argument suivant lequel « un peuple ne peut pas décider seul pour l’ensemble de l’Union européenne ». Etonnant, car en l’absence de tout peuple européen et d’élections à l’échelle d’un tel peuple, cela signifie que nul peuple ne peut rien changer au cours des choses. Dans ces conditions, à quoi bon leur demander encore leur avis ?

[36] Ce que les Danois avaient repoussé en 1992 (traité de Maastricht), ils l’ont finalement eu en 1993 ; ce que les Irlandais avaient repoussé en 2001 (traité de Nice), ils l’ont finalement eu en 2002 ; ce que Français et Hollandais ont repoussé en 2005 (traité établissant une Constitution pour l’Europe), ils l’ont finalement eu en 2008 ; et ce que les Irlandais ont rejeté en 2008 (traité de Lisbonne), on le leur a resservi l’année d’après. Il n’y a plus guère de choix : on vous donne à choisir entre oui et oui, le oui tout de suite ou le oui plus tard. Perdu pour perdu, comment ne pas préférer plus tard ? 

[37] « Si le résultat est non, il faudra revoter, car il faut absolument que ce soit oui » (Jean-Luc Dehaene, ancien premier ministre Belge, en 2005, lors de la campagne pour la ratification du TCE).

[38] Comme cela a été tourné en dérision par Philippe MURAY, par exemple dans ses articles pour le journal La Montagne, « Oui-Oui au pays du Oui », « On a marché sur le Oui » ou encore « Le Parti du Oui » dont voici un extrait : « L’Europe, c’est là où on dit oui. La gauche comme la droite ne se connaît plus d’autre choix idéologique que de voter oui au oui ; que de débattre entre oui et oui (…). Oui à quoi ? A l’Europe. Qui signifie oui. L’Europe dit oui à l’Europe, laquelle est le nom qu’emprunte en Europe le mot oui. (…) Le oui dit oui au oui dans une espèce de fornication burlesque et perpétuelle qui ne s’interrompt que pour menacer de mort politique les derniers téméraires qui auraient des velléités de ne pas dire oui tout de suite, c’est-à-dire de faire encore de la politique ; ou du moins d’essayer. La "construction européenne", ce n’est pas oui ou non, ce n’est pas tout ou rien, ce n’est même pas oui et non, c’est oui ou oui » (12/12/2004).

[39] Ils sont de plus en plus fondés à penser que, comme le disait Michel AUDIARD, si « la dictature c'est "ferme ta gueule !", la [post-]démocratie c'est "cause toujours !" »

[40] Comme l’écrit Jean-Claude MICHEA, « nous sommes globalement libres de critiquer le film que le système a choisi de nous projeter (ce qui pour un peuple frondeur n'est jamais un droit négligeable). Mais nous n'avons strictement aucun droit d'en modifier le scénario, et cela que nous apportions nos voix à un parti de droite ou à un parti de gauche. L'affaire du référendum devrait ici avoir convaincu les derniers naïfs » (interview à la revue Contretemps, reproduite dans La Double pensée, 2008, p.101-106).

[41] Paul THIBAUD parle de « fatalité fonctionnelle », s’agissant de « l’idéologie confuse et aliénante qui fait croire que les plans de l’Europe sont arrêtés et qu’il s’agit seulement de les exécuter plus ou moins vite » (« L’Europe ! L’Europe ! », in La Revue internationale et stratégique, n°42, été 2001).

[42] Sur l’inspiration anti-déterministe de la construction européenne, lire, par exemple, de Marie HASSE, « Identité et mémoire dans la construction européenne », contribution aux travaux du Parlement européen des jeunes pour le 40ème anniversaire du traité de l’Elysée, 2003. Comme l’écrit aussi Paul THIBAUD, « nous avons ainsi appris à vivre en Europe moins comme participants mais comme régentés (…).Victoire du mécanisme puisque ce n’est pas un pouvoir, une domination revendiquée qui l’a emporté mais de simples fonctions, de modestes autorités incontestables parce que discrètes, ne se légitimant que par la tâche dont on les avait chargées, tissant un fédéralisme de la nécessité. D’où l’idée de régulariser la situation, d’instituer démocratiquement une douce violence » (« L’Europe ! L’Europe ! », Revue Internationale et Stratégique, n°42, 2001) sous l’égide de cette « sorte de despotisme doux et éclairé » qu’est l’UE (J. Delors, 1999).

[43] Rémi BRAGUE, « A la santé de la conscience ! », in Le Figaro du 27/07/05

[44] Pierre-Marie HASSE, Le Cercle sur l’abîme. Eléments d’une théorie de la non-contradiction, éd. Thibaud de La Hosseraye, 2008, VII, 1, p. 455. Il précise ce lien entre relativisme et intolérance de la manière suivante : « Même la pensée du point de vue refuse de se laisser enfermer en aucun, si ce n’est celui qui les dominerait tous : que tout n’est que point de vue. Elle est en cela la plus dominatrice qui soit et la plus fermée, sous les dehors de la plus large ouverture » (Ibid., II, 8, p. 109).

[45] Ce qui est valable à l’échelle des Etats l’étant aussi à celle de l’Europe. Ainsi que le disait Laurent FABIUS : « L’Europe doit être ouverte, pas offerte » (interview à Ouest France, 22 octobre 2005).

[46] Ils ont de moins en moins la maîtrise de leur degré d’ouverture aux autres et de leur gouverne intérieure, compte tenu de l’emprise croissante du droit communautaire sur les droits nationaux.

[47] La paix que semble rechercher l’UE, c’est celle, mortifère, d’un monde sans oppositions, sans contraires ni conflits. D’où toute alternative, toute altérité, et donc toute possibilité d’altercation, serait exclue. Toute liberté, aussi, par conséquent. Un monde où tout ne serait que oui, sans possibilité de dire non. 

[48] Alors que c’est le contraire qui est vrai. C’est à la mesure où l’autre m’est semblable et donc substituable que je peux me sentir menacé dans ma spécificité. Claude Lévi-Strauss avait prévenu : « que les peuples ne vivent pas trop près les uns des autres, sinon, c'est la guerre, mais pas trop loin non plus, sinon, ils ne se connaissent plus et alors, c'est la guerre. »

[49] « Il faut noter que les domaines dans lesquels le droit européen a vocation à s’exercer sont définis de manière téléologique (il s’agit de tous les domaines dans lesquels une action de la Communauté apparaît indispensable [à celle-ci] pour réaliser l’un de ses objets) » (Nicolas BELORGEY, « Les origines de la légitimation non démocratique de l’Union européenne », in revue Cités n°13, PUF, 2003, p.67 à 79), que l’UE a acquis la faculté de déterminer elle-même son propre champ d'intervention, c'est-à-dire ce que l'on appelle la compétence de la compétence (grâce à la clause de flexibilité inscrite à l'article 308 du traité de Lisbonne et aux clauses passerelles), et que, comme le souligne, entre autres, Karen Alter dans son article « Establishing the Supremacy of European Law » (Oxford University Press, 2001), les juges de la Cour de Justice des Communautés européennes (CJCE) effectuent systématiquement une interprétation extensive des traités européens, attribuant régulièrement de nouvelles compétences à l’Union (c’est "l’aspirateur à compétences"). Cela se fait d’autant plus facilement que, dans les textes censés régir le rapport de l’Union à ses Etats-membres, « une distinction juridique existe bien entre compétences "exclusives" (de la Communauté), concurrentes et parallèles, mais aucun domaine n’est, à l’inverse, exclusivement réservé aux Etats » (BELORGEY, Ibid.).

[50] Pour une étude thématique de cette volonté d’établir les « Etats-Unis d’Europe », depuis la première utilisation de cette expression en 1849 par Victor Hugo, voir par exemple « La longue marche vers les Etats-Unis d’Europe » du politologue suisse Pierre DU BOIS DE DUNILAC (in Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, tome 35, n°3, 2003). Voir aussi les développements de Jean-Luc GREAU, dans « Les contradictions de l’empire », (in revue Le Débat, n°123, janv-fév 2003, p.32-47) : « (…) l’Europe copie l’Amérique. Elle se veut une autre Amérique (…) ». Ce qui apparaît clair, c’est que vouloir une Constitution pour l’Europe, c’était, à plus ou moins long terme, vouloir faire de l’Europe une seule Nation. Et de quoi, dans ces conditions, l’Union européenne se voulait-elle l’union ? La réponse est contenue dans ce qui est devenu le traité de Lisbonne : c’est l’union de ses « Etats-membres ». Si l’Europe devient la Nation, alors les nations d’Europe ne sont plus que des Etats, sans indépendance ni souveraineté nationale sous aucun rapport, ni économique, ni social, ni politique, ni d’abord militaire, ils ne sont plus que des Etats de l’Union, sur le modèle américain. C’est le rêve américain d’Etats-Unis d’Europe qui n’aient plus rien d’européen que la géographie et dont l’Histoire ne soit qu’un passé à dépasser. Pourquoi veut-on que la spécificité ultime et la plus décisive de l’Europe ne soit que géographique ? Pourquoi va-t-on couramment chercher la géographie pour justifier le refus de l’intégration de la Turquie à l’Europe quand il y aurait tant d’autres excellentes raisons de la refuser, alors que la Turquie n’est pas plus géographiquement séparée de l’Europe que d’elle-même, par le détroit du Bosphore, et bien moins que l’Angleterre ou Chypre ? Uniquement parce que c’est le critère le plus neutre et le plus insignifiant. Parce que le calcul des superficies est bien le plus superficiel qui soit. Quand les Etats-Unis d’Europe n’auront plus d’européen que d’être en Europe, on pourra parler des Etats-Unis d’Europe comme Saint Paul parlait de l’Eglise de Corinthe, l’essentiel, ce seront les Etats-Unis, certainement pas l’Europe. Et Washington sera le Vatican ou la Mecque de cette nouvelle religion.

[51] Car, contrairement à ce que l’on peut croire au premier abord, les risques de conflit croissent avec l’interdépendance. Comme l’ont par exemple montrées les brusques tensions internationales consécutives aux problèmes d’approvisionnement de l’UE en gaz par la Russie (crise Russie-Ukraine en 2006 puis crise Russie-Biélorussie en 2007), la dépendance attise le conflit. Dans le cadre d’une économie parfaitement intégrée à l’échelle de l’Europe, en résulterait un risque de guerre généralisée dû aux effets d’interdépendance économique et d’accaparement des ressources, avec les "chantages" à la vente qui en résultent. C’est donc d’abord au nom de la paix, de sa stabilité et du réalisme géopolitique le plus immédiat, qu’il faut refuser un système de dépendance économique absolue : car le premier danger d’une telle interdépendance des nations européennes, c’est-à-dire d’une partition territoriale des ressources, c’est la tentation, pour une nation, de prendre le contrôle de tel ou tel territoire (par exemple gazier) en fonction de la variation de ses besoins rapportée à la disponibilité de ses ressources.

[52] Nous laissons pour un autre débat la question de savoir s’il convient de traduire « concordia » par l’"union" ou l’"unité", ce qui n’a pas la même signification politique, l’union impliquant la distinction de ce qui est uni tandis que l’unité autorise son unification, c’est-à-dire sa fusion en une seule et même entité. Il faut seulement être cohérent et traduire « in varietate concordia » soit par « l’union dans la diversité », puisque l’union comme la diversité disent tous deux l’irréductibilité les uns aux autres des éléments qui se trouvent unis, soit par « l’unité dans la variété », puisque l’unité qui unifie tolère la variété mais plus difficilement la diversité.
Notons enfin que le choix de traduire « concordia » par « paix » plutôt que par « concorde » n’est pas neutre : il permet, lui aussi, d’éluder le fait que des divergences soient possibles. Car dans la « concorde » résonne encore les discords dont elle émerge. La concorde suppose donc une vraie diversité, potentiellement discordante, tandis que la paix ne la suppose pas : ce peut être celle qui règne entre les zèbres et les antilopes, entre deux variétés animales.


Ce texte publié par l'Observatoire de l'Europe  est issu d'une contribution faite par l'auteur au Colloque « Le défi du pluralisme dans les sociétés contemporaines : religions, politiques et cultures » qui s'est déroulé les 26 et 27 mars 2010, à l'Université de Metz.
 
 

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