L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE
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Un traité pour un rendu


« Expliquez-moi l’Europe »... Telle était l’une des ambitions des Rencontres européennes de Nice, journée de débats organisée le 7 avril dernier dans un palace niçois par l’association militante pro-européiste Idées nouvelles Europe. L’information sur les mécanismes de fonctionnement de l’Union européenne étant trop rarement diffusée ou discutée, il fallait d’abord se réjouir d’une telle initiative. Mais, compte tenu des conditions très institutionnelles et orientées de son organisation, il fallait aussi n’en attendre rien de bien nouveau. Le résultat des courses, instructif et parfois amusant, fut donc assez loin de pouvoir répondre aux attentes et aux exigences des citoyens désireux d’approfondir le sujet. Ce type de manifestation traduit en fait, de manière limpide, une tentative désespérée de reconquête d’une opinion perdue à la cause européenne. Récit.


Un traité pour un rendu

Les cabris en grandes pompes

Dans un imposant décorum uniformément bleu marial étoilé (qu'on se rassure : pas le moindre emblème républicain ou tricolore à l'horizon), juristes, professeurs, fonctionnaires européen(ne)s et élus se succèdent à la tribune pour exprimer un credo fédéraliste déterminé, devant un parterre d'une centaine de lycéens et d'étudiants en service commandé encadrés par des enseignants vigilants quant à la bonne tenue de leurs troupes, auxquels se sont mêlés quelques paisibles retraités azuréens venus profiter des premiers beaux jours en front de mer. Pour ne pas gêner le bon déroulement de l'office, rien ne vaut en effet une audience captive ou passive. La sauterie et ses à-côtés sont bien réglés : repas copieux servis aux amis de la cause dans les luxueux salons de l'hôtel, hébergement quatre-étoiles, véhicule 4x4 aux couleurs de l'Empire, rien n'a été négligé, pas même un
jeu-concours offrant au public la possibilité de gagner un lecteur de DVD ! Il est plaisant de constater que, parfois, l'argent public est si bien employé... Une documentation surabondante est proposée au visiteur, brochures, revues, méthode vidéo de «développement personnel» (sic !) ou BD édifiante, tout doit disparaître ! C'est un peu le Salon de la voyance, mais tout est bon pour aider à « mieux accepter l'Europe », autre objectif affiché par les organisateurs.


INCANTATIONS



Premier couac, Nicole Fontaine, ancienne présidente du Parlement européen, annoncée, est décommandée pour raisons de santé. Dans un communiqué, elle fait - imprudemment ? - état de "l'indifférence, voire [du] doute [qui] se sont installés" à propos de la construction européenne. On mesure alors l'ampleur de la tâche qui échoit à nos vaillants orateurs, redonner confiance dans le "processus", faire réémerger ce si excitant "besoin d'Europe" longuement psalmodié. Et ils s'y emploient avec ardeur ! À commencer par le socialiste espagnol Enrique Baron Crespo, député européen, ancien président du Parlement (il cumule un nombre incalculable d'autres fonctions) qui, pour louer les vertus du "premier exemple de démocratie supranationale réussie dans le monde", ne trouve rien de mieux que de s'en tenir à la lettre des "termes du traité constitutionnel", affirmant en outre que ce sont les français et les hollandais qui "ont un problème à régler" suite à leur vote négatif. Est-ce à dire que tôt ou tard ces deux peuples devront se soumettre de gré ou de force à la volonté des maîtres de l'Union ? C'est là le souhait apparent de M. Baron Crespo, dont la conception d'une démocratie réussie fait l'impasse sur la volonté des peuples souverains comme sur le respect des procédures de ratification des traités internationaux.



À côté de lui se tenait Rudy Salles, député des Alpes-Maritimes qui se déclare "à la fois patriote français et européen convaincu", et il fut donc également question de la "complémentarité entre l'élu local et l'élu européen" pour évoquer la relation (quasi hiérarchique ?) entre les compères de tribune. Ainsi l'élu de la nation se voit relégué, sans que cela semble le contrarier, au rôle de simple représentant local, triste illustration de ce que sont devenus nos parlementaires, dont 80 % du travail consiste désormais à transposer en droit français les directives élaborées à Bruxelles. Il est vrai que Monsieur le député, qui voyage beaucoup, nous apprend ensuite que, pour lui, l'un des apports majeurs de la construction européenne réside dans l'acceptation des paiements en Euro par certains commerçants au Canada… Idéal, quand tu nous tiens !



Les interventions de Marie-Line Fouillit (de l'agence Socrates Leonardo da Vinci) et de Sandra Sornin (conseiller pédagogique à la Commission européenne) s'adressent plus directement au "public jeune", faisant miroiter les mirobolantes perspectives offertes par l'Europe en matière de formation ou de mobilité des étudiants, sans toutefois réussir à faire entrevoir le moindre commencement de réalité concrète à ces fables juste dignes d'un remake de "L'Auberge espagnole". À défaut d'autres arguments, Mme Fouillit doit s'abandonner à annoncer fièrement : "On a de l'argent à distribuer" ! Les jeunes, diplômés ou non, pour lesquels le gouvernement vient de concocter la guignolade du CPE, ex-nouveau contrat précaire conforme aux injonctions du rapport 2006 de la Commission européenne en matière de flexibilité du droit du travail, auront sans doute apprécié le comique de la situation.



CONTESTATIONS



Seules les brèves questions non prévues émanant de quelques contestataires - rares dans ce contexte mais rencontrant de manière inattendue la sympathie d'une bonne partie de l'auditoire - représentants d'un "non" français dépassant visiblement la droite et la gauche, confèrent un caractère interactif au déroulement des opérations. Mais, de refus de répondre en dégagements en touche convenus, les intervenants officiels poursuivent, à peine perturbés, la célébration de la cause qu'ils sont venus défendre, dans la perspective d'une relance d'un processus déjà rejeté par le vote démocratique et qu'il faut donc aujourd'hui tenter d'imposer par l'intoxication. Au fil de l'après-midi, alors que les jeunes élèves doivent retourner en classe par petits groupes, certains d'entre eux n'hésitent pas, à l'extérieur, à faire part de leur perplexité face au bourrage de crâne qu'on vient de leur faire subir.



En effet, sur tous les sujets abordés (institutions : - la constitution, vite, et tout ira pour le mieux ! ; élargissement : - ne vous inquiétez pas, on verra bien… ; démocratie : - le peuple n'est pas d'accord ? il n'y a qu'à changer le peuple ; économie : - il nous faut atteindre la fameuse "taille critique" face aux chinois ; monnaie : - l'orthodoxie financière de la Banque centrale est notre meilleure médecine ; etc.), il ressort de ces débats que les tenants de l'intégration européenne ne la conçoivent que comme un processus linéaire sans fin, qui ne peut ni ralentir ni prendre une direction alternative, et qui doit s'accomplir coûte que coûte, au mépris de la volonté des peuples, comme le montre le fossé toujours grandissant entre les représentants et l'état réel de l'opinion et des populations. On suggèrerait volontiers à ces européistes de réfléchir au sort qu'a connu feu le "bloc soviétique", si compact et si emmuré idéologiquement que les premières fissures en ont précipité la dislocation. Que restera-t-il en effet d'une quelconque "idée européenne" si le même sillon, ultralibéral, intégrateur, antisocial, destructeur de la liberté des peuples et de l'indépendance des nations, continue ainsi à être creusé avec le même aveuglement ? Les participants à la réunion s'étonnaient publiquement du rejet du TCE par les jeunes lors du référendum du 29 mai 2005. Les jeunes, eux, ont bien raison de ne pas s'en étonner.



Les sièges se vident peu à peu et la leçon de conclusion, aussi longue qu'optimiste, ne s'adresse plus qu'à une petite poignée de convaincus. Au moment de mettre un terme aux débats, devant une salle désormais presque déserte, Fabrice Lachenmaier, le sympathique maître de cérémonie, par ailleurs président du Mouvement européen des Alpes-Maritimes, lance, confiant : "Je crois que le message passe"… Fort heureusement, il n'a fait que passer.



Frédérik Brandi

Comité Valmy- 06


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