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Vendredi 20 Octobre 2006

Un sondage confirme que les Français veulent changer d'Europe



A la une du quotidien "20 Minutes" du 20 octobre un article intitulé "Les Français insensibles au rêve européen". Faut-il lire : "sensibles au cauchemar européiste" ? On y apprend en tous cas qu'une immense majorité de nos concitoyens se sent d'abord et avant tout française. Comment être surpris ? Croit-on que les Français n'ont pas réalisé que leurs dirigeants n'ont cessé de leur mentir en prétendant "faire l'Europe sans défaire la France" ? L'Europe n'est-elle pas trop petite pour la France à leurs yeux ? Ne leur a-t-on pas imposé en son nom trop sacrifices et pour quels résultats ? Combien de temps encore croira-t-on le supranationalisme capable de produire la moindre démocratie et le moindre "gouvernement par le bien commun" ?


Un sondage confirme que les Français veulent changer d'Europe

par Christophe Beaudouin


Selon un sondage réalisé par LH2 pour la nouvelle vague du Manifeste 20 Minutes-RMC, 58% des sondés déclarent en effet se sentir «plus français qu'européens». Un chiffre constant, dit-t-on, depuis 1992 et les premières enquêtes menées par la Commission européenne, "en dépit de quatorze années marquées par le passage à l'euro et de l'adoption de plusieurs traités"... Là encore, il fallait probablement lire "à cause de quatorze années..." 

Postulant que l'Europe - confondue avec le processus supranational en cours - est forcément un "rêve", l'article semble s'étonner de la réticence des Français, treize ans après le virage fédéral de Maastricht et ses premières répercussions, à vouloir se défaire un peu plus de leurs habits nationaux pour plonger tous nus dans le torrent européen. La "citoyenneté européenne" ayant été décrétée par Traité, qu'attend donc cette bande de ploucs qu'on appelle encore un peu "les Français" et qui vote mal, pour larguer la France et sa démocratie, au profit du vaste magma continental gouverné de Bruxelles, Francfort et Luxembourg par une poignée de sachants cooptés et indépendants ?

Le résultat du sondage est évidemment à rapprocher du sondage LH2 pour Libération réalisé en mai 2006 qui révélait, un an après le rejet massif à 54,7% de la Constitution européenne, que les électeurs du "non" ne regrettaient rien à 98% tandis que 10% des électeurs du "oui" le regrettaient. Autrement dit, ce qu'aucun analyste n'a osé conclure, les Français ne se contentent pas de persister dans leur "non" à cette Europe là, ils l'amplifient. Et après un simple calcul que nous avions publié ici (lire), on observe que 58 à 60% des Français rejetteraient aujourd'hui la Constitution européenne...  

Un coup d'Etat constitutionnel au programme de nos "démocrates"

Ce nouveau sondage sur l'humeur européenne des Français présente un autre intérêt, celui d'entrer dans le détail de quelques dispositions concrètes du Traité rejeté. On apprend ainsi que seuls 14% des Français jugent prioritaire l'élection d'un président européen, 15% une armée commune, 18 % une police européenne.
Voilà qui renvoie dans ses buts le candidat Sarkozy parti récemment promettre tout cela, lors d'une quasi visite d'Etat à Bruxelles. Rappelons que les dirigeants européens actuels, comme les candidats des "grands" partis à l'élection présidentielle française jurent en effet de recycler d'une manière ou d'une autre la partie constitutionnelle proprement dite (partie I) et de la faire ratifier cette fois par voie parlementaire.
En d'autres termes, voici des "démocrates" qui inscrivent un coup d'Etat constitutionnel à leur programme électoral ! Et une fois la tête de l'Europe constitutionnelle sortie, le reste du corps de ce Traité refusé par la France et les Pays-Bas, suivra aisément.

Rappelons qu'une fois la partie I adoptée, avec le champ indéfini des pouvoirs de la Commission et de la Cour et le mécanisme des "clauses passerelles" - qui permet sans trop d'obstacles de communautariser (monopole d'initiative de la Commission, vote à la majorité, interprétation de la Cour) le peu de compétences qu'il reste encore aux Etats -, l'Union pourra finir d'accoucher aisément des parties II et III. D'ailleurs, la charte des droits fondamentaux de la partie II - qui s'oppose presque point pour point à notre Déclaration des droits de l'homme et des citoyens de 1789 - bien que non ratifiée le 29 mai 2005, est d'ores et déjà utilisée comme base juridique par la Cour de Justice européenne dans une centaine d'arrêts ! Quant aux  dispositions de la partie (III) économique et sociale, une partie est déjà en vigueur et l'autre pourra parfaitement se glisser dans des directives, règlements, arrêts de jurisprudence ou dans le traité (via la "passerelle"), c'est à dire en tous cas loin de toute ratification nationale et loin du regard des peuples.  

Les canards sauvages, des enfants du bon dieu ?

C'est à partir de ce point précis que les logiques européennes du "non" de gauche et de droite commencent à se séparer. Les porte-parole du "non" de gauche - qu'on ne confondra pas avec les "électeurs" - cèdent aujourd'hui sur la partie I constitutionnelle, et la partie II sur les droits fondamentaux, pour obtenir l'éviction de la partie III. Communiant en réalité pour beaucoup d'entre eux dans la foi européiste - car il font de l'Europe unifiée une idéologie de substitution, donc indiscutable ce qui est le propre de tout postulat idéologique ou religieux -, ils  veulent croire qu'avec le durcissement fédéral de l'Europe, la France restera libre de construire une "Europe sociale" et protectrice, invoquant le vieux mythe d'une "Europe à la française" (les "Etats-Unis d'Europe" de Victor Hugo), c'est à dire la "République européenne" rêvée par Jean-Pierre Chevènement ("La faute de Monsieur Monnet", 2006). Plus réaliste et donc médiatiquement moins "sexy", le "non" de droite est sans illusion sur ce qui peut sortir d'une Europe centralisée et coupée des peuples, donc de la démocratie.

Il préfère ouvrir les yeux sur ce que sont les rapports de force effectifs dans cette Europe intégrée, imaginant facilement ce qu'ils seront demain avec la constitution européenne pleinement en vigueur. Le "non" de droite, malgré bien des défauts, exprime ici l'intuition souverainiste qu'il n'y a de décision légitime et conforme à l'intérêt général qu'au terme d'une délibération démocratique, qu'il n'y a de délibération démocratique qu'enracinée dans le contrôle du peuple, que faute de peuple européen aucune décision prise au niveau fédéral n'a de légitimité démocratique, et qu'au delà, il y a toutes les chances pour que cette décision neuf fois sur dix réponde moins à un souci d'intérêt général qu'à celui du plus puissant (c'est à dire du plus fortuné) lobbie .

Quatre décennies de course européenne au mondialisme, en germe dès le Traité de Rome, ne leur donnent pas vraiment tort. La remarque vaut d'ailleurs pour l'un des enseignements de ce sondage, selon lequel les Français seraient favorables à 52% à un code du travail européen, espérant dit-t-on qu'il ne sera pas un tremplin mais un rempart contre le fameux « plombier polonais » à bas coût et la logique Bolkestein mise au jour par Philippe de Villiers au début de la campagne du référendum.
Combien de temps encore croira-t-on le supranationalisme capable de produire la moindre démocratie et le moindre "gouvernement par le bien commun" ? Combien de temps cette gauche - on parle de celle qui est sincère - prendra-t-elle les canards sauvages pour les enfants du bon dieu ? 

Un avenir français en deçà des frontières européennes

Dans son commentaire, "20 minutes" estime que ce résultat "révèle le peu d'entrain des Français à s'imaginer un avenir au-delà de leurs frontières". A s'imaginer un avenir "après la France" ? "La France d'après"la France rêvée tout haut par l'UMP dans ses slogans ? Nous n'avons pas oublié que pour les rédactions parisiennes, où 95% des éditorialistes ont fait la campagne du "oui", l'avenir se présente dans des termes simples : d'un côté, la "France moisie", frileuse, raciste et repliée sur elle-même qu'il faut mater ; de l'autre, la merveilleuse féérie de l' "ouverture" européenne et de ses innombrables bienfaits qu'on imposera par tous les moyens.
Presqu'aucune plume (Eric Zemmour fait partie des rares et talentueuses exceptions à cette unanimisme) n'ose poser la question différemment, pour une fois. Est ce que les Français n'ont pas du mal "à s'imaginer un avenir" non pas "au-delà des frontières nationales" - argument ignorant de l'économie, de la démographie et de l'histoire de France - mais au contraire, en deçà des frontières européennes ? L'Union européenne n'est-elle pas justement trop petite, trop sclérosante et avilissante, pour que la France accepte de s'y abandonner complètement et irrémédiablement ? Est-ce que les Français ne ressentent pas de plus en plus, qu'en contrepartie de tout ce qu'ils ont déjà sacrifié depuis trois décennies la main un peu forcée - souveraineté, emploi et pouvoir d'achat, fleurons industriels, relations privilégiées avec nombre de peuples non-européens -, ils n'ont toujours reçu aucun dividende ? Est-ce que les Français n'ont pas réalisé que leurs dirigeants n'ont cessé de leur mentir en prétendant "faire l'Europe sans défaire la France" alors qu'il est évident qu'on ne s'intègre pas à un tout sans désintégrer une part de ce que l'on est ?

Ce sondage confirme enfin le rejet de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne par 58% des sondés (contre 28%). Ce qui suggère une question, et ce sera la dernière : ce résultat fera-t-il renoncer Nicolas Sarkozy à promettre un "mini-traité" (avec la seule partie I constitutionnelle) mettant fin au droit de veto français, et donc à toute efficacité d'un probable "non" au prochain référendum sur l'entrée de la Turquie ?



Vendredi 20 Octobre 2006

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