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Turquie : les eurodéputés français se prennent les pieds dans le tapis


Un consensus UMP-PS est-il en train de voir le jour en faveur de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne ? C'est en tout cas l'impression qu'ont donnée les députés européens des deux partis lors de la dernière session plénière du Parlement de Strasbourg où ils avaient à se prononcer sur le rapport Eurlings relatif aux progrès accomplis par la Turquie sur la voie de l'adhésion. En effet, ce rapport fait de "l'absorption de la Turquie par l'UE" l'objectif à atteindre, après toute une liste d'exigences et de conditions qui en résumé reprochent à la Turquie de ne pas être...européenne. Dans le même temps, ils rejetaient un amendement Villiers rappelant l'hostilité des peuples européens à cette adhésion et proposant que l'UE négocie plutôt une nouvelle "coopération". Un vote qui risque encore de faire grincer, peut-être même hurler, dans les chaumières sarko-ségolistes.



Turquie : les eurodéputés français se prennent les pieds dans le tapis

Nos députés européens examinaient ce mercredi le rapport de leur collègue néerlandais Camiel Eurlings au nom de la Commission des affaires étrangères, relatif aux "progrès accomplis par la Turquie sur la voie de l'adhésion". Ce rapport, constitué d'une proposition de résolution du Parlement européen et d'un avis de la Commission des droits de la femme, rappelle à juste titre les problèmes que posent aujourd'hui à l'Europe la candidature de la Turquie, s'agissant de la démocratie et de l'Etat de droit, les droits de la personne et la protection des minorités, mais aussi la résolution des dossiers Kurde, Chypriote et du génocide arménien. En particulier, la résolution entend rappeler à la Turquie la nécessité de respecter le protocole d'Ankara qui impose d'étendre l'union douanière Turque à Chypre et d'ouvrir ses ports et ses aéroports aux bateaux et aux avions chypriotes ; de respecter les droits de l'homme et la liberté de religion ; de rechercher une "solution démocratique" aux problèmes de violence dans le sud-est de la Turquie à majorité kurde, et de reconnaitre le génocide arménien.  

"La capacité d'absorption de la Turquie par l'UE tout en maintenant le rythme de l'intégration est une considération importante dans l'intérêt général tant de l'UE que de la Turquie"

Au terme de tous ces rappels comme préalables nécessaires à l'adhésion effective de la Turquie à l'Union européenne, la résolution "souligne que l'ouverture des négociations est le point de départ d'un processus à long terme qui est, de par sa nature même, un processus ouvert et qui ne conduit pas a priori et automatiquement à l'adhésion". Autrement dit, le processus de négociation pourrait ne jamais déboucher sur l'adhésion de la Turquie ? L'affirmation a visiblement pour objectif de rassurer les opinions publiques européennes hostiles à cette adhésion. Mais personne n'est dupe. Robert Badinter l'avait joliment résumé en 2005 "On ne dit pas "non" devant M. le Maire après dix ans de fiançailles".

D'ailleurs, la suite du dispositif de la résolution réaffirme que l'adhésion est bien l'objectif à atteindre : [le Parlement européen] "met toutefois en évidence que les négociations visent à faire de la Turquie un membre de l'UE et que la concrétisation de cet objectif dépendra des efforts des deux parties". Même une suspension éventuelle des négociations n'aurait jamais de caractère définitif puisque le Parlement "considère qu'indépendamment de la conclusion favorable ou non des négociations, les relations entre l'UE et la Turquie doivent assurer que la Turquie reste totalement ancrée aux structures européennes" et, plaidant pour appuyer en même temps sur la pédale de l'approfondissement et sur celle de l'élargissement, la résolution "rappelle que la capacité d'absorption de la Turquie par l'UE tout en maintenant le rythme de l'intégration est une considération importante dans l'intérêt général tant de l'UE que de la Turquie". Voilà qui est clair. 

L'UMP en pleine schizophrénie 

Les eurodéputés UMP étaient visiblement et une fois de plus très embarrassés, malgré les déclarations claires et répétées de leur Président Nicolas Sarkozy contre l'adhésion Turque. Ils ont en effet choisi de s'abstenir au moment du vote, permettant l'adoption du rapport Eurlings par 429 voix.

Il faut inclure dans ce résultat celles des eurosocialistes français qui eux, n'ont eu aucun état d'âme, leur probable candidate Ségolène Royal ayant stigmatisé les "déclarations brutales" de M. Sarkozy contre l'entrée de la Turquie. Pour Mme Royal, "on a besoin d'arrimer les pays qui sont aux pourtours de l'Europe au processus démocratique et aux valeurs qui sont les nôtres, et donc je crois que toute déclaration brutale comme celles que l'on a entendues rejetant la Turquie aurait des effets désastreux". Mais la socialiste française avait admis l'idée, plutôt  qu'une adhésion, d'un "partenariat" avec la Turquie, solution prônée également par M.Sarkozy. 

Et c'est sur ce point que nos eurodéputés sarkozystes et ségolistes décrochent le pompon de la schizophrénie, en ayant voté contre un "amendement Villiers" déposé au nom du groupe Indépendance et Démocratie, qui proposait d'insérer en tête de la proposition de résolution, la simple déclaration suivante : 
"- 1 demande au Conseil et au gouvernement turc, étant donné l'opposition à l'adhésion de la Turquie d'une grande majorité des peuples de l'Union européenne, régulièrement confirmée par les sondages d'opinion Eurobaromètre, et les réserves croissantes du peuple turc à cet égard, de se concentrer pour l'instant sur la coopération renforcée ;" 

C'est en résumé, décliné dans cet amendement, le principe du "non à la Turquie dans l'Europe, oui à des partenariats privilégiés", que son auteur, Philippe de Villiers, martèle depuis des années, comme l'UDF d'ailleurs dont les députés ont eu la cohérence de joindre leurs voix à celles des villiéristes. 

Au regard des déclarations du Président de l'UMP et de la candidate socialiste sur le "partenariat privilégié", on pouvait imaginer que leurs députés européens auraient signé les yeux fermés cet amendement a minima qui rappelle seulement la réticence des opinions publiques à l'adhésion turque, que celle-ci n'est pas une fin en soi et que des coopérations sont toujours possibles, avec la plupart des pays de la Méditerranée d'ailleurs. Or, ça n'a pas raté : les troupes parlementaires UMP et socialistes se sont prises les pieds dans le tapis turc. Voyez plutôt le résultat du vote sur cet amendement :

Pour :
MPF : de Villiers, Louis
UDF :   Beaupuy, Bourlanges, Cavada, de Sarnez, Fourtou, Laperrouze, Lehideux, Morillon
UMP : Bachelot, Descamps, de Veyrac
FN : Gollnisch, Lang, JM Le Pen, Marine Le Pen, Le Rachinel, Martinez, Schenardi

Contre :
PC : Henin, Wurtz
UMP : Audy, Daul, Fontaine, Gaubert, Gauzès, Grossetête, Guellec, Lamassoure, Mathieu, Saïfi, Sudre, Toubon, Vlasto
PS : Arif, Bono, Bourzai, Carlotti, Castex, Cottigny, Désir, Douay, Ferreira, Fruteau, Guy-Quint, Hamon, Patrie, Peillon, Poignant, Reyndaud, Rocard, Roure, Savary, Trautmann, Vaugrenard, Vergnaud, Weber.
Verts: Aubert, Bennahmias, Flautre, Isler Béguin, Lipietz, Onesta

On se souvient que les mêmes eurodéputés UMP et PS, sans exception cette fois, à l'occasion de l'examen de la résolution Leinen sur la relance du processus constitutionnel en juin dernier, avaient d'un seul homme voté "contre" un amendement Louis-Bonde, rappelant seulement le droit international qui exige l'unanimité pour l'entrée en vigueur d'un traité et affirmant le "respect" du Parlement pour le résultat des référendum français et néerlandais. Dans une réaction outrée à notre article "47 eurodéputés français rejettent le résultat du référendum"; le groupe socialiste au parlement européen avait précisé, dans sa tentative de justification, qu'il avait voté contre parce qu'il s'agissait d'un "amendement souverainiste".
Que le rappel du droit international et le respect d'un vote du peuple français soit, pour les socialistes, la marque du souverainisme, constituait en définitive le plus bel hommage qu'ils pouvaient rendre aux souverainistes de tous bords.
 
Après ce nouveau vote au Parlement européen sur l'affaire turque, les Français auront compris : lorsqu'ils entendent les promesses tonitruantes devant les caméras, des candidats de certains partis, ils doivent se souvenir que les élus de ces mêmes partis ont une fâcheuse tendance à s'asseoir dessus dans l'hémicyle. On imagine alors mal comment M. Sarkozy et Mme Royal réussiraient à appliquer leurs programmes respectifs avec des élus qui votent ainsi en sens contraire.

Cesser ce "jeu hypocrite et dévastateur" 

Après que leur amendement ait recueilli 63 voix (dont 20 françaises), Philippe de Villiers et son groupe ont eux choisi clairement de rejeter le projet de résolution, en expliquant avoir "voté contre ce texte qui adresse à la Turquie un reproche, somme toute bien injuste : celui d'être la Turquie, c'est à dire de ne pas être européenne. A quoi bon presser ce pays de recommandations, d'exigences : les peuples d'Europe ne veulent pas de l'adhésion de la Turquie, car l'évidence s'impose à leurs yeux, la Turquie, et ce n'est pas lui faire injure, ne fait pas partie de la famille européenne. Elle a sa propre culture, ses propres valeurs, sa propre zone d'influence. C'est le sens de l'amendement que nous avons déposé au nom du groupe IND/DEM. 
Il faut aujourd'hui cesser le jeu hypocrite et dévastateur des négociations d'adhésion qui ne pourront se conclure que par une crise majeure, puisque l'éventuel traité d'adhésion n'a aucune chance d'être ratifié par les peuples, notamment en France, où la procédure référendaire sera obligatoire.
Ayons aujourd'hui une pensée pour nos collègues français pris en pleine schizophrénie. Alors qu'ils prétendent s'opposer à l'adhésion de la Turquie,  ils votent chaque année, ici et au parlement français, les crédits de préadhésion à la Turquie, et ils ont accueilli au sein de leur propre parti européen, le PPE, les observateurs de l'AKP, le parti islamiste de M. Erdogan
." ont conclu les eurodéputés souverainistes. 

Emettons un petit bémol à cette certitude que le traité d'adhésion de la Turquie pourrait ne pas entrer en vigueur, en cas de "non" français lors du référendum obligatoire. En effet, si entre-temps le principe d'unanimité était abandonné comme le propose M. Sarkozy dans son "mini-Traité" constitutionnel, sachant qu'une majorité de gouvernements est favorable à l'adhésion turque, le "non" français n'empêcherait nullement le Conseil statuant à la majorité, de donner son billet d'entrée à la Turquie.

Derrière son discours très ferme sur la Turquie pour mettre la majorité de son côté, l'habile M. Sarkozy sait parfaitement que ses propositions constitutionnelles européennes lui permettent en fait de botter en touche : si le gouvernement français doit au Conseil des Ministres s'opposer à l'adhésion après un référendum lui en donnant mandat, ce serait alors aux autres pays de se coltiner la patate chaude, autrement dit d'assumer seuls la responsabilité historique d'admettre la Turquie dans l'Union européenne, ou bien de la rejeter après des années de négociations, d'efforts et d'espoirs dans ce pays. Toutes ces petites turqueries, on vous le dit, vont finir en grande jacquerie.

Christophe BEAUDOUIN



Jeudi 28 Septembre 2006
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