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Si la France reprenait la main...


"Qui ne voit que, dans une Europe à l'économie anémiée, l'urgence n’est pas aux constructions juridiques, mais à une politique industrielle volontaire, c'est-à-dire à la coopération entre Etats qui a tant servi pour Airbus ou Ariane ainsi qu'à la préférence communautaire, si précieuse jadis à notre agriculture et seule capable de sauver nos industries ? Le non français annoncerait sans doute une nouvelle Europe fondée sur la fluidité, la souveraineté et la libre coopération des Etats, assortie d'une "géométrie variable" impérative à 30."




Si la France reprenait la main...

par Paul-Marie Coûteaux, Ecrivain, Député au Parlement européen

Etonnante accélération du calendrier européen ! Le brutal bouclage sans conditions du dossier turc en décembre ouvre dès cette année des « négociations », qui entraîneront aussitôt de lourdes charges financières de « mise à niveau » et bouleverseront le droit turc, après quoi (cinq ans selon l’ancien commissaire Fischler) il sera impossible d’envoyer promener Ankara ; en février, la révision de Versailles fut expédiée ; quant au référendum, annoncé en l’automne, puis juin, il est fixé à la première date qu’autorisent les délais postaux.

En droit, rien ne justifie semblable précipitation : nous avons deux ans pour ratifier un traité constitutionnel qui n’est de toute façon applicable qu’en 2009.

En réalité, les états-majors des partis institués UDF-UMP-PS et autres "europiomanes" en état d’apesanteur hypnotique sentent que l’histoire leur échappe, que l’Euroland qualifié par l’OCDE de « trou noir de la reprise mondiale » glisse vers des difficultés économiques et financières redoutables, et que la simultanéité de l’élargissement et de l’approfondissement fut une lourde erreur.

Leur soudaine inquiétude donne plus d’acuité à la question que chacun se pose désormais : que se passerait-il en cas de victoire du non ?

Juridiquement, nous resterions sous le régime de Nice, lequel, non sans imprudence, a fixé nominativement voix au Conseil et sièges à Strasbourg, en sorte qu’il faudra le revoir à mesure des élargissements : après la Bulgarie et la Roumanie, ce serait la Croatie, la Turquie, peut-être l’Ukraine et la Moldavie.

Ceux qui agitent la menace d'un "retour à Nice" oublient que, de toute façon, il faudra tout remettre à plat. Pour cela, nous avons trois ans devant nous.

Pas davantage de chaos politique en vue.

Seulement, un discret soulagement des gouvernements qui ont promis un référendum - en particulier celui de M. Blair, qui, sachant le non probable, l’a fixé en fin de course, en 2006.

Même soulagement à Prague, où l’on craint une crise de régime depuis que le président Vaclav Klaus affirme qu’il ne signera jamais pareil texte et diffuse ses « dix raisons du non » ; de même à Varsovie, où le gouvernement a dû consentir pour septembre un référendum à hauts risques depuis que, le 15 janvier à Strasbourg, la majorité des députés polonais se sont prononcés contre la «Constitution» - et qui se contenterait de maintenir l’arithmétique de Nice, si favorable à Pologne ; de même à La Haye, où la récession du dernier trimestre et le malaise révélé par l’affaire van Gogh font nettement pencher la balance en faveur d’un non en juin (selon un sondage Nos de Hond du 14 février, seuls 29 % des Néerlandais approuvent le texte) ; idem au Luxembourg, où le oui tombe dans les derniers sondages à 52 %...

Quant à la Commission, qui n’a pas toujours vu d’un bon œil la Convention Giscard, son attitude est indéchiffrable : échaudée par le flop du oui espagnol qui, dans un pays réputé des plus europhiles, n'a obtenu que 32 % des inscrits, elle alloue le 16 février une rallonge de 8 millions d’euros à sa "campagne d’information positive", mais semble vouloir attiser le feu social : son Livre Vert sur l’immigration souhaite des « flux migratoires plus soutenus » tandis que Mme Hübner, commissaire polonaise, annonce qu’elle veut encourager les délocalisations et que son collègue McCreevy confirme le 8 mars à Strasbourg le maintien de la circulaire Bolkestein...

Le premier effet du non sera psychologique : en remettant sur le métier un modèle déjà vieux de plusieurs décennies et qui rencontre désormais plus d'oppositions que d'enthousiasme chez les peuples, les signataires de Rome seraient obligés de revoir leur copie, sans que soit pour autant abandonnée l’idée d’Europe, comme chacun le sent bien - selon un sondage Ipsos publié par Le Figaro du 10 mars, une nette majorité de Français jugent que « le non ne porterait pas un coup d’arrêt à la poursuite de la construction européenne ».

Qui ne voit que, dans une Europe à l'économie anémiée, l'urgence n’est pas aux constructions juridiques, mais à une politique industrielle volontaire, c'est-à-dire à la coopération entre Etats qui a tant servi pour Airbus ou Ariane ainsi qu'à la préférence communautaire, si précieuse jadis à notre agriculture et seule capable de sauver nos industries ?

Le non français annoncerait sans doute une nouvelle Europe fondée sur la fluidité, la souveraineté et la libre coopération des Etats, assortie d'une "géométrie variable" impérative à 30.

Ajoutons que ce schéma « altereuropéen » serait seul capable de nous faire sortir du piège turc… Après le modèle anglais des années 70, puis le modèle allemand issu de la réunification de 1990, nous entrerions enfin dans le modèle français, en phase avec un XXIe siècle qui se détourne des grands appareils de l’ère Brejnev.

Comme l’affirme Philippe de Villiers, le premier pays qui dira non prendra la main dans la reconstruction de l’Europe : le traité refondateur sera-t-il le traité de Paris...

Le principal effet serait finalement un rééquilibrage en faveur de la France du modèle européen en sorte que, demain, M. Chirac pourrait moins regretter qu’il ne le fait aujourd’hui son prémonitoire appel de Cochin (« une France vassale dans une Europe américanisée»), et que sa légendaire adaptabilité lui permettrait de tirer son épingle du jeu mieux qu’aucun de ses pairs.

Sans doute saura-t-il peser le poids des choses : non seulement les sondages montrent que l’écart se réduit, mais il est manifeste que le camp du oui ne sait plus comment répondre à des arguments venus de toutes parts, de l’extrême gauche, communistes et altermondialistes inclus, à la droite extrême en passant par une large partie de l’électorat socialiste, une autre de l’électorat UMP et un mouvement villiériste de plus en plus rassembleur.

Comment répondre à la fois aux réticences d'un monde catholique jadis favorable à Maastricht mais démobilisé par le refus des racines chrétiennes, une affaire Buttiglione qui fit penser à beaucoup que l’Europe jadis vaticane devenait un club antichrétien enfin le coup de grâce turc et, d'un autre côté, à ceux qu’effraie le droit, reconnu à l’art. 70-2, de manifester ses convictions religieuses dans la sphère publique comme privée, si ouvertement contraire à la loi de 1905 ?

Comment apaiser des libéraux qui dénoncent les coûts budgétaires en forte croissance de "la pieuvre de Bruxelles" et des héritiers de Colbert dressés contre le démantèlement des services publics, la directive Bolkestein, les délocalisations, la sainte concurrence coulée en lettres d’or dans « le marbre constitutionnel » ?

Comment répondre à la fois aux tenants d’une Europe-puissance carolingienne surintégrée et ceux qui jugent que l’indépendance de l'Europe dépend de la souveraineté de ses nations ?

Les tirs viennent de partout, mais s’additionneront dans les urnes - ce qui, ajouté à une suffisance d'autant plus visible qu'ils sont omniprésents, explique que les "ouicistes" clament in deserto, réduits à des arguments incongrus : l’un enrôle le "devoir de mémoire" au service du oui, oubliant les délires de l'"Europe nouvelle" chère à Drieu, et un autre annonce que Paris perdrait l’organisation des Jeux !

Or, jamais vote ne fut plus utile, jamais choix plus clair entre le marché et la politique, grande question du temps. Peut-être arrivons-nous à cette « œuvre au noir » où la politique se fait Histoire ?

En nous projetant dans l’avenir, une réorientation du modèle européen perpétuerait en silence le vieux rythme trentenaire des générations : comme on vit celle de 1944, du CNR et de la reconstruction, s'effacer en 1974 avec la mort de Pompidou, nous verrions disparaître celle des mécanos institutionnels hasardeux, des droits sans devoirs, du laxisme et du travail dévalué, au profit d’une nouvelle génération ancrant le redressement européen sur la réalité nationale, l'autorité des Etats, leur coopération, et l'effort de tous.

A moins que le oui ne l'emporte et que de l’Histoire justement nous ne sortions : 2005 sera décidément décisive.

Tribune publiée dans Le Figaro, le 25 mars 2005

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