L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE
L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

Forum européen des universitaires, chercheurs, journalistes et hauts-fonctionnaires pour un débat libre











S'abonner
Rss
Twitter
Facebook
Google+
Pinterest
LinkedIn
Yahoo! Buzz
Mobile
Mardi 15 Décembre 2009

Pourquoi l'Europe s'accroche au mythe sans-frontiériste



Les partis dominants en France et en Europe ont tous cédé aux sirènes du libre-échange global, acceptant d'exposer nos économies à une concurrence impossible et donc destructrice avec les pays à bas coût. Pourquoi ? A la faveur de la chute de l'Union soviétique, une majorité de la droite a abandonné l'idée nationale croyant en l'avènement d'une ère nouvelle de capitalisme mondial, la gauche par rejet de l'idée même de frontière.


Pourquoi l'Europe s'accroche au mythe sans-frontiériste

Le mythe du libre-échange :  l'Europe, un obstacle au protectionnisme* ?

Nous vivons un régime de consensus libre-échangiste. Ce consensus est si solide qu’il constitue une sorte de mur intellectuel en béton armé. Certains de nos essayistes, tel Emmanuel Todd, s’y sont attaqués avec conviction, sans toutefois parvenir à créer la brèche. Nous préférons rester dans la caverne et nous bercer d’illusions. Face au chômage de masse et à la désagrégation du tissu productif provoqué par le libre-échange généralisé, pas un rapport, pas un livre « blanc » ou « vert » qui ne nous assomme avec son triptyque éculé de la formation professionnelle, de la mobilité des travailleurs et de la recherche et développement.

Cela fait vingt ans maintenant que l’on entend cette mauvaise rengaine, chantée en toutes circonstances avec chaque fois le même enthousiasme. Les deux premiers couplets, celui de la formation professionnelle et celui de la mobilité géographique, trahissent le conservatisme de la chanson : renonçant à toute velléité de changement, l’Etat aide et incite les hommes à se recycler. Le refrain, «salariés de tous pays, recyclez-vous ! » répété en boucle n’est que l’exacte contrepartie de la résignation à la mobilité des biens et des marchandises et son corollaire, les délocalisations. Quant au troisième couplet, celui de la recherche et développement, il ne vise qu’à tenter de « démontrer la possibilité de désamorcer les effets éventuellement négatifs, pour les économies anciennement développées, d’une libération inconditionnelle de leurs échanges » (Jean-Luc Gréau).
 
Reste à comprendre ce mystère : si le libre-échange forcené est tellement contraire aux intérêts des travailleurs européens, rabaissés au rang de ressource humaine toujours trop coûteuse, jetable parce que démesurément substituable, pourquoi les nations européennes continuent-elles de s’y accrocher? D’abord parce qu’il est favorable aux multinationales, qui s’insèrent dans le jeu de la division internationale des processus productifs pour maximiser leurs profits, et à l’actionnariat mondialisé dont l’intérêt a fini par primer non seulement sur celui des entreprises, mais aussi sur celui des nations. Cette explication, toutefois, n’est pas suffisante. Après tout, et sauf à renier complètement l’autonomie du politique, pourquoi partir du principe que les hommes et femmes d’influence, de droite comme de gauche, ne pourraient aller à l’encontre de ces acteurs, aussi puissants soient-ils ? Cependant, droite comme gauche ont leur « bonne » raison de rester fidèle au libre-échangisme. Exposons-les sans plus attendre.

A droite, l’effondrement du bloc soviétique a ouvert la voie à une mystique capitaliste, qui a marginalisé l’idée nationale au profit d’une foi quasi inconditionnelle dans la main invisible des marchés. En France, le tournant décisif a sans doute été le vote du traité de Maastricht en 1992. A cet égard, la victoire de Sarkozy en 2007 a sonné la fin du cycle de marginalisation du gaullisme à droite (que nous n’espérons pas définitive).

A gauche, le rapport au marché est devenu moins compliqué avec la chute du soviétisme mais est resté inconfortable. Quoi qu’il en soit, dans les faits, il n’y a pas eu d’opposition idéologique sérieuse à l’extension planétaire du capitalisme. Cette situation s’explique ici, croyons-nous, par une mystique de l’ouverture dont le rejet de la frontière, de toute frontière, constitue la manifestation visible (mystique que l’on retrouve au sujet de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne). Cette mystique naïve mais tenace explique en partie pourquoi, confrontés aux effets réels du libre-échange dans les pays du nord comme du sud, nombreux sont ceux à gauche qui se sont orientés dans une voie altermondialiste. Les bons sentiments au prix de l’impuissance…Ces deux mystiques, mystique capitaliste d’un côté, mystique de l’ouverture de l’autre, sont les deux visages d’une mondialisation présentée gauche comme droite comme une nécessité face à laquelle nous n’aurions d’autres choix que l’adaptation individuelle (faites comme vous pouvez avec l’économie telle qu’elle est) ou l’impuissance collective (une autre mondialisation est possible).

Au milieu de cette impasse, bien sûr, reste beaucoup de gens qui, avec raison, s’obstinent à se défier de l’hyper capitalisme et qui demeurent attachés à la frontière : où l’on voit là encore un rejet, sur fond d’incompréhension entre les élites et le peuple, du double hubris adoubé et promu par la droite et la gauche gouvernementales. Ces attentes populaires, le pouvoir les a bien perçues et sait, le temps d’une campagne électorale, en faire la matière de sa mise en scène politique : ainsi de Nicolas Sarkozy qui pendant la campagne présidentielle de 2007 a prêché pour la préférence communautaire et qui, aujourd’hui, ne manque pas une occasion de vouloir « moraliser le capitalisme ». De toute évidence,  si la double mystique règne, elle n’est pas populaire.
 
L’Europe a donc besoin, pour sortir de cette économie de prédation anti-humaniste, de substituer le juste échange au libre-échange (Jacques Sapir). Comment ? En instaurant de nouveaux droits qui seraient calculés, ainsi que le suggère Jean-Luc Gréau, « pour compenser l’écart de prix de revient découlant des conditions de travail divergentes entre le pays importateur et l’Europe ». Il ne s’agit donc pas de remplacer un dogmatisme par un autre. Un protectionnisme de principe ne répondrait à aucune logique économique sérieuse. L’objectif affirmé ici est d’en faire un axe possible de la politique commerciale de l’Union pour la défense de ses territoires et de ses peuples.
On discerne pourtant sans mal les obstacles insurmontables d’un tel dessein. Car il existe en réalité une profonde connexion entre le projet européen tel qu’il nous apparaît aujourd’hui et le culte partagé du libre-échange. Premier mot d’ordre de ce projet, la Paix. La Paix au prix de la neutralisation du politique et sa condition d’exercice, la souveraineté, dans l’espoir d’une gouvernance « horizontale et polycentrée », où le pouvoir est à la fois partout et nulle part. Dans ces conditions bien sûr, impossible d’envisager sérieusement l’option protectionniste : ce serait reconnaître le primat de la puissance publique sur le « doux commerce ». En sorte que le libre-échange constitue au niveau macro-économique, avec la politique monétaire, le moyen cohérent d’une organisation décidée, consciemment ou non, à en finir avec la politique et ses soubresauts. Mais il y a plus. L’Union européenne n’étant pas cette méta-nation fédérale en construction espérée par beaucoup au sortir des deux guerres mondiales, il ne saurait y avoir une population et un territoire à défendre, mais seulement une économie à gérer autour du second mot d’ordre du projet européen : la Croissance.
 
En résumé, le protectionnisme supposerait trois choses dont l’Europe est incapable en l’état : admettre la suprématie de l’instance politique, reconnaître ce faisant les limites du marché, et assumer de défendre une population et un territoire, et pas seulement les grands acteurs économiques et leurs lobbies.

Alors quoi ? Il n’y a rien à faire ? Il faut bien reconnaître que la conjonction de la double mystique, celle du marché et celle de l’ouverture, et de la nature quasi apolitique du chantier européen, celle-là étant la manifestation de celle-ci au niveau européen, ne donne pas beaucoup matière à espérer. Comme si, de part en part, la société européenne était profondément traversée par une insurmontable méfiance d’elle-même. Comme si le libre-échange était la condition terminale des échanges commerciaux dans une société qui en aurait fini avec l’Histoire. La mesure de cette difficulté, alors même que le protectionnisme constitue, à l’évidence, l’ardente nécessité économique de notre temps, laisse entrevoir qu’il ne renaîtra en Europe que de deux façons : ou bien à la faveur d’une situation économique et sociale devenue insupportable, ou bien d’une crise politique provoquée par un ou plusieurs Etats membres décidé(s) à ébranler la tranquillité libérale et gestionnaire du paquebot européen. A cet égard, il n’est pas impossible que cet ébranlement prenne sa source à l’intérieur même de l’Union, faute d’avoir soumis l’adhésion des pays d’Europe centrale et orientale à l’objectif inconditionnel de convergence des politiques sociales.
Mathieu Aurouet
*Première publication : www.Marianne2.fr
Mardi 15 Décembre 2009

Notez
Lu 2558 fois


Nouveau commentaire :
Facebook Twitter

Vos commentaires sont les bienvenus, pour peu qu'ils respectent la liberté d'opinion, la courtoisie la plus élémentaire et...la langue française. Ils sont modérés et ne doivent évidemment comporter aucun propos grossier, insultant, raciste ou diffamatoire.

Dans la même rubrique :

L'étroit destin - 05/04/2016

Le grand malentendu - 23/01/2017

1 2 3 4 5

A la Une | Analyse | Tribune | Document | Campus