L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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Pour le oui, cadeaux et grigris, par Daniel Schneidermann


Chaque jour apporte sa dose de poudre aux yeux. La machine à distribuer les grigris de la République bananière tourne à plein rendement, comme lors des plébiscites du Second Empire (...) Saturer les JT. Tous les jours, un cadeau, une image, n'importe quoi. Tous les jours un mirage, tous les jours un mensonge. C'est un art, le mensonge. (...) Le «cadeau» de la TVA à 5,5% dans la restauration est octroyé par la présidence luxembourgeoise de l'Union... qui n'a absolument pas le pouvoir de le faire seule, et doit obtenir l'accord des 25...




Pour le oui, cadeaux et grigris, par Daniel Schneidermann

N'importe quoi pourvu qu'il y ait quelque chose

Le magnifique cadeau ! Ainsi «Bruxelles», Bruxelles la sourde, Bruxelles la radine, Bruxelles l'intransigeante, Bruxelles la lointaine, Bruxelles l'inhumaine, pourrait enfin accorder à la Cuisine française le cadeau tant désiré depuis si longtemps : la baisse à 5,5 % du taux de TVA sur les tarifs de la restauration. «TVA : le cadeau de Bruxelles à Paris», titre triomphalement le Figaro à la une. Ce «cadeau» (s'en souvient-on ?) était une des promesses du candidat Chirac. Enfin ! A quelques semaines du référendum ? Sans doute, mais la nouvelle doit être vraie, puisque c'est le Figaro qui le dit. Le Figaro de Serge Dassault, où deux syndicats de journalistes accusent ces jours-ci la direction de vouloir «transformer ses journalistes en rabatteurs de signatures de personnalités pour le référendum». Et alors ? Le Figaro ne l'inventerait pas, tout de même.

Mais poursuivons la lecture du journal. En plus petits caractères, au-dessus du titre de une, le surtitre : «La France pourrait baisser le taux à 5,5 % dans la restauration.» Tiens. «Pourrait.» Quelle est donc la valeur de ce conditionnel ? Est-ce : «tiens, ce week-end, on pourrait aller au cinéma» (sous-entendu : si on veut, ça ne tient qu'à nous). Ou bien : «on pourrait aller à la mer» (s'il faisait beau, si la voiture démarrait, et si on tombait d'accord sur la destination).

La lecture détaillée du «chapeau» de une donne un début de réponse. Le «cadeau» est octroyé par la présidence luxembourgeoise de l'Union... qui n'a absolument pas le pouvoir de le faire seule, et doit obtenir l'accord des 25. Lesquels en discuteront «lors d'une réunion informelle des experts fiscaux, le 12 mai». Tiens, tiens, le 12 mai. Et tiens, tiens, tiens, à l'intérieur (page V), cette précision de taille : «Rien ne garantit que ce scénario est voué à plus de bonheur. En cas d'échec de la présidence luxembourgeoise, il reviendra à la Grande-Bretagne de chercher à dénouer le dossier. Or Londres a toujours été arc-bouté sur les questions fiscales.»

Autrement dit, avant la fin juin, on n'est pas certain du succès. Et après le début juillet, moins encore. En tout cas, il est deux lecteurs qui ne lisent pas le Figaro de la même manière : Jean-Pierre Pernaut et Benoît Duquesne, présentateurs respectifs des journaux de 13 heures de TF1 et de France 2.

Benoît Duquesne y croit presque. Ce n'est pas fait, mais c'est tout comme. Le «cadeau» fournit le tout premier titre du journal : «Depuis le temps que Paris le réclame, la France pourrait être autorisée à baisser la TVA dans la restauration. Ce projet de compromis va être discuté dans quelques jours.»

Et nous voici dans les cuisines d'un restaurant (ce sont toujours de belles images, les cuisines des restaurants. Surtout à l'heure du déjeuner), écoutant le chef nous détailler la pluie de bienfaits qu'il va déverser sur les clients, et sur le personnel. Commentaire : «C'est peut-être pour bientôt, et c'est plutôt une bonne surprise. A quelques semaines du référendum, cette avancée tombe plutôt à pic.» «Attention, précise tout de même Benoît Duquesne à la fin du reportage. Ce n'est encore qu'un projet. Il n'y a pas d'accord trouvé.»

En face, Pernaut, lui, n'y croit pas du tout. «Renseignements pris, ce n'était qu'un mot en l'air, car la situation est toujours complètement bloquée, il faut l'unanimité des 25.» Avant de faire tout de même, lui aussi, un petit tour dans une cuisine de restaurant.

Que les présentateurs y croient à moitié ou pas du tout, le «cadeau» aura fourni de bien belles images aux JT. Ce qui semble l'essentiel. Car chaque jour apporte sa dose de poudre aux yeux. La machine à distribuer les grigris de la République bananière tourne à plein rendement, comme lors des plébiscites du Second Empire. La veille, c'étaient les «artistes» qui squattaient les écrans. Rassemblée sous les ors de l'Elysée, l'Europe de la culture venait tympaniser pour le oui. Quel rapport avec le référendum, puisque les politiques culturelles resteront de compétence nationale ? Aucun. L'essentiel, c'est que Johnny Hallyday appelle à voter oui (belle image). Et puis, voici encore une photo de famille des «parlementaires de la génération Europe» (ceux qui sont nés avant 1957). Quelle logique politique ? Aucune. Mais une image. Et puis, un Airbus A 380. Et pour faire bon poids, un réacteur nucléaire futuriste, l'énergie de la prochaine génération. Pluie de bienfaits.

Saturer les JT. Tous les jours, un cadeau, une image, n'importe quoi. Tous les jours un mirage, tous les jours un mensonge. C'est un art, le mensonge. Voici Chirac Sur France 2 (la chaîne qui a annulé sur demande de l'Elysée l'invitation de Manuel Barroso, et déprogrammé une émission jugée inopportune sur la Turquie), face à Arlette Chabot et David Pujadas. Et il répète : la directive Bolkestein est retirée.

C'est un mensonge. On entendait l'autre soir sur France 3, chez Christine Ockrent, la parlementaire européenne allemande (socialiste) chargée de négocier la réécriture de la fameuse directive, assurer laborieusement qu'elle se faisait forte d'obtenir de la majorité du Parlement européen une nouvelle rédaction plus sociale. Et Henri Emmanuelli, goguenard, de lui faire remarquer que la partie n'était pas gagnée, la majorité du Parlement étant à droite.

C'est un mensonge, mais personne ne le fera remarquer à Chirac. Aucune importance, d'ailleurs. Tous les jours une image, tous les jours un mensonge, n'importe quoi pourvu qu'il y ait quelque chose.


Publié par Libération le vendredi 06 mai 2005
http://www.liberation.fr/page.php?Article=294550



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