L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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Otan : Villiers plaide pour une "Europe européenne"



Lors du sommet des 3 et 4 avril à Strasbourg, la France réintégrera officiellement l'OTAN. S'opposant à cette "décision surprenante" qui contredit "l'intuition fondatrice" du général de Gaulle, Philippe de Villiers livre son analyse dans deux différentes tribunes publiées par Le Figaro et Valeurs Actuelles. Le leader du "non" à la Constitution européenne en profite pour égratigner une nouvelle fois le traité de Lisbonne qui la recycle, dont plusieurs dispositions exigent que la future défense européenne soit "compatible" avec l'OTAN. "Ce ralliement traduit la dérive d'une large élite politique française qui n'a plus d'autre horizon que l'alignement systématique sur les États-Unis. L'idée que la France ait à jouer un rôle spécifique de puissance d'équilibre et de médiation, en s'appuyant sur une diplomatie libre, indépendante, non alignée, étrangère à la notion de bloc, aiguillon d'une Europe européenne, leur est devenue totalement étrangère. Comment des gaullistes, ou qui se prétendent tels, ont-ils pu oublier à ce point l'intuition fondatrice du général de Gaulle : « Je veux l'Europe pour qu'elle soit européenne, c'est-à-dire qu'elle ne soit pas américaine. »




Photo : L'ObsE
Photo : L'ObsE

La France et l'Otan : ce qu'on veut nous faire croire

par Philippe de Villiers

La confusion paraît à son comble. Michèle Alliot-Marie s'érige, au nom du gaullisme, en chantre de l'atlantisme, et le très atlantiste secrétaire général de l'Otan, Jaap de Hoop Scheffer, déclare avec complaisance : « Je me sens un peu gaulliste… » Que se cache-t-il derrière ces jeux de rôle, derrière la décision surprenante du président de la République, jamais évoquée pendant sa campagne, de regagner le bercail de l'organisation militaire intégrée de l'Otan ?

Ce ralliement traduit la dérive d'une large élite politique française qui n'a plus d'autre horizon que l'alignement systématique sur les États-Unis. L'idée que la France ait à jouer un rôle spécifique de puissance d'équilibre et de médiation, en s'appuyant sur une diplomatie libre, indépendante, non alignée, étrangère à la notion de bloc, aiguillon d'une Europe européenne, leur est devenue totalement étrangère. Comment des gaullistes, ou qui se prétendent tels, ont-ils pu oublier à ce point l'intuition fondatrice du général de Gaulle : « Je veux l'Europe pour qu'elle soit européenne, c'est-à-dire qu'elle ne soit pas américaine. »

Michèle Alliot-Marie entreprend de dissimuler la réalité de ce ralliement en recourant à un triple sophisme.

Le premier consiste à présenter la décision de retourner dans les structures militaires intégrées de l'Otan comme étant inspirée par le même sens de «la grandeur de la France» qui avait amené le général de Gaulle à s'en retirer. Il faut avoir de l'estomac pour assimiler l'esprit de la décision de 1966 qui a fait de notre pays «la France aux mains libres» à celui de la décision de 2009, qui nous ramène au statut de clone de la Grande-Bretagne. Or, le monde multipolaire, instable et dangereux qui est le nôtre a plus que jamais besoin d'une France aux mains libres. Alors que ce retour nous ramène en arrière, au temps de la IVe République, au temps de la dépendance, lorsque le Quai d'Orsay donnait pour toute instruction à nos ambassadeurs : «Vous prendrez l'attache de votre collègue américain.»

Pourquoi vouloir renoncer à notre marge de liberté, alors que la situation actuelle, fidélité à l'Alliance atlantique sans intégration dans les structures militaires, nous permet depuis plus de quarante ans d'être les amis des Américains sans être leur vassal, d'être à leurs côtés lorsqu'il y a péril commun sans avoir à endosser leurs erreurs stratégiques ? Nous avons eu des divergences sur l'invasion de l'Irak, et il est heureux que la France ait pu faire entendre alors une autre voix. Nous aurons des divergences sur l'Afghanistan, le Pakistan, l'Iran. Pourrons-nous encore les exprimer lorsque nous aurons aliéné notre liberté ? Or, c'est cette liberté d'analyse, de ton, d'initiative qui intéresse à Brasilia et au Caire, à Islamabad, à Helsinki ou à Moscou et qui nous permet de jouer un rôle utile au service de la paix.

Le second sophisme consiste à présenter la réintégration de l'Otan comme le préalable indispensable pour pouvoir construire une véritable défense européenne. Or, nous savons qu'on ne pourra pas mettre celle-ci sur pied tant qu'un nombre important d'États considérera que l'armée américaine en tient lieu. Il nous appartient donc de contribuer à responsabiliser nos partenaires européens, de les amener à consentir les efforts nécessaires pour assurer leur propre sécurité et à privilégier les alliances de voisinage, qui offrent les garanties les plus sûres. Pense-t-on sérieusement que l'abandon par la France de son statut spécifique au sein de l'Alliance atlantique est de nature à favoriser de telles évolutions ? Au contraire, cela envoie le pire signal qui soit : ceux qui consentent le moins d'efforts pour leur propre défense se sentiront justifiés et confortés dans leur choix en faveur de la facilité et de la déresponsabilisation. Notre décision favorisera davantage une otanisation de l'Europe qu'une européanisation de l'Otan.

Le troisième sophisme consiste précisément à faire croire que le retour de la France dans les organes militaires intégrés va nous permettre de faire évoluer l'Otan et de l'européaniser. Demandez donc à nos amis Britanniques si, depuis qu'ils sont les «alliés privilégiés» de Washington, ils ont influé en quoi que ce soit sur les stratégies de l'Otan ! Croit-on sérieusement que l'octroi à la France de deux commandements non opérationnels de second ordre va changer la donne ? Au contraire, ils vont nous placer dans un piège : ils rendront beaucoup plus difficile le refus d'envoyer de nouveaux contingents militaires français en Afghanistan, même si nous ne sommes pas en accord avec la stratégie fixée par les États-Unis. Enfin, tout bon négociateur sait que c'est avant de faire une concession que l'on négocie la contrepartie, pas après.

Non, le choix de la réintégration dans l'organisation militaire intégrée de l'Otan n'est pas le choix de la responsabilité, c'est le choix de l'allégeance. Il nous fera perdre une liberté précieuse, banalisera la perception de notre pays dans le monde et fera disparaître un élément important de cohésion nationale qu'il n'est pas responsable de briser.

PdV

Première publication : Le Figaro, 25 février 2009

Otan : Villiers plaide pour une "Europe européenne"

La France et l'OTAN : pourquoi renoncer à notre liberté ? par Philippe de Villiers


Le contraste est saisissant entre les proclamations solennelles d'attachement à l'indépendance nationale lancées par les dirigeants français, encore récemment à Munich, et les objectifs concrets assignés à notre diplomatie et à notre défense. En fait de rupture, c'est une double intégration, une double normalisation, européiste et atlantiste, qui nous est imposée.

La priorité absolue de notre politique étrangère, c'est d'obtenir à tout prix la ratification du traité de Lisbonne, qui enserre notre diplomatie dans un carcan communautaire et remet en cause nos ambassades. La priorité en matière de défense, c'est le ralliement à l'intégration complète au sein du bloc atlantique, en parfaite cohérence avec l'article 42 du traité de Lisbonne.

Dans six semaines, à Strasbourg, ville siège du Parlement européen où s'exprime la voix des peuples, la France va abdiquer son indépendance militaire en réintégrant officiellement le bercail du commandement intégré de l'Otan, dont on célèbrera le soixantième anniversaire. La scène promet d'être touchante : des Européens extatiques chanteront « happy birthday » en entourant le maître de cérémonie, le président Obama, et Nicolas Sarkozy déposera son cadeau, celui du réalignement de la France.  

C'est une caractéristique fondamentale de notre politique depuis plus de 40 ans qui est ainsi remise en cause.  

Le principe au nom duquel le général de Gaulle a fait quitter à la France la structure intégrée de l'Otan serait-il donc devenu obsolète ? Nullement. De quoi s'agit-il ? D'empêcher toute possibilité d'engagement automatique des forces françaises sans décision politique nationale préalable. Ce principe est plus capital que jamais dans notre monde multipolaire avec une Otan très élargie et aux missions floues.

Nous connaissons bien les États-Unis. Nous sommes leurs amis et leurs alliés. Mais nous connaissons  aussi les difficultés structurelles qu'ils éprouvent, quelle que soit l'équipe au pouvoir, pour entretenir des relations partenariales avec leurs alliés. Au nom de leur « vocation au leadership », clairement réaffirmée par Barack Obama dans son discours d'investiture, ils tendent à imposer leurs conceptions, leurs méthodes, leurs objectifs, leurs équipements, leurs visions idéologiques. Rallier le statut d'« intégré » au sein d'une organisation qui reste fondamentalement une « machine américaine » signifie, aujourd'hui comme hier, que nous serons amenés, volens nolens, à suivre les États Unis  sur des théâtres d'opération extérieurs qu'ils détermineront et que nous ne pourrons pas nous désolidariser d'alliés habitués au suivisme.  

La perception de la France dans le monde va en être profondément altérée. Nous étions jusqu'ici la « France aux mains libres » et nous allons devenir une sorte de clone de la Grande Bretagne. Qui intéresserons-nous si nous n'avons plus autonomie de décision, indépendance, si nous n'incarnons plus un certain non-alignement ?  

Du moins, prétendent certains, pourrons nous influencer les décisions de l'Otan et l'européaniser. Ne rêvons pas. Il n'y a qu'un seul commandement opérationnel suprême : le SACEUR et il reste entre les mains du général américain commandant les forces américaines en Europe. Et ce ne sont pas deux commandements de second ordre donnés à des Français qui changeront la donne. En revanche, ils pourront justifier des exigences compensatoires lourdes comme celle d'accroître dangereusement notre engagement militaire en Afghanistan. 

Enfin, la réintégration de la France dans l'Otan nous est présentée comme le préalable incontournable pour pouvoir construire une véritable défense européenne. C'est une aimable plaisanterie. Elle n'en sera pas le préalable, mais le tombeau. La volonté française d'indépendance constituait le principal aiguillon en faveur d'une défense véritablement européenne. La France rentrant dans le giron atlantique, ceux qui considèrent que l'armée américaine tient lieu de défense européenne et qui consentent le moins d'efforts pour assurer eux mêmes leur sécurité s'estimeront confortés dans leur choix en faveur de la facilité et de la déresponsabilisation.


Dans six semaines, à Strasbourg, ville siège du Parlement européen où s'exprime la voix des peuples, la France va abdiquer son indépendance militaire en réintégrant officiellement le bercail du commandement intégré de l'Otan, dont on célèbrera le soixantième anniversaire. La scène promet d'être touchante : des Européens extatiques chanteront « happy birthday » en entourant le maître de cérémonie, le président Obama, et Nicolas Sarkozy déposera son cadeau, celui du réalignement de la France.  

C'est une caractéristique fondamentale de notre politique depuis plus de 40 ans qui est ainsi remise en cause.  

Le principe au nom duquel le général de Gaulle a fait quitter à la France la structure intégrée de l'Otan serait-il donc devenu obsolète ? Nullement. De quoi s'agit-il ? D'empêcher toute possibilité d'engagement automatique des forces françaises sans décision politique nationale préalable. Ce principe est plus capital que jamais dans notre monde multipolaire avec une Otan très élargie et aux missions floues.
Nous connaissons bien les États-Unis. Nous sommes leurs amis et leurs alliés. Mais nous connaissons  aussi les difficultés structurelles qu'ils éprouvent, quelle que soit l'équipe au pouvoir, pour entretenir des relations partenariales avec leurs alliés. Au nom de leur « vocation au leadership », clairement réaffirmée par Barack Obama dans son discours d'investiture, ils tendent à imposer leurs conceptions, leurs méthodes, leurs objectifs, leurs équipements, leurs visions idéologiques. Rallier le statut d'« intégré » au sein d'une organisation qui reste fondamentalement une « machine américaine » signifie, aujourd'hui comme hier, que nous serons amenés, volens nolens, à suivre les États Unis  sur des théâtres d'opération extérieurs qu'ils détermineront et que nous ne pourrons pas nous désolidariser d'alliés habitués au suivisme.  

La perception de la France dans le monde va en être profondément altérée. Nous étions jusqu'ici la « France aux mains libres » et nous allons devenir une sorte de clone de la Grande Bretagne. Qui intéresserons-nous si nous n'avons plus autonomie de décision, indépendance, si nous n'incarnons plus un certain non-alignement ?  

Du moins, prétendent certains, pourrons nous influencer les décisions de l'Otan et l'européaniser. Ne rêvons pas. Il n'y a qu'un seul commandement opérationnel suprême : le SACEUR et il reste entre les mains du général américain commandant les forces américaines en Europe. Et ce ne sont pas deux commandements de second ordre donnés à des Français qui changeront la donne. En revanche, ils pourront justifier des exigences compensatoires lourdes comme celle d'accroître dangereusement notre engagement militaire en Afghanistan. 

Enfin, la réintégration de la France dans l'Otan nous est présentée comme le préalable incontournable pour pouvoir construire une véritable défense européenne. C'est une aimable plaisanterie. Elle n'en sera pas le préalable, mais le tombeau. La volonté française d'indépendance constituait le principal aiguillon en faveur d'une défense véritablement européenne. La France rentrant dans le giron atlantique, ceux qui considèrent que l'armée américaine tient lieu de défense européenne et qui consentent le moins d'efforts pour assurer eux mêmes leur sécurité s'estimeront confortés dans leur choix en faveur de la facilité et de la déresponsabilisation.


Cette décision de faire allégeance ne nous apportera aucun gain sur le plain militaire, seulement de nouvelles contraintes et le prix politique à payer pour l'aliénation de notre marge de liberté sera très élevé. Pourquoi renoncer au statut spécifique de la France dans l'Otan ? Il avait fini par être accepté par les États Unis. Il apportait une contribution originale à la relation transatlantique. Il était le symbole positif d'une certaine indépendance de la France aux yeux du monde. Il incarnait la volonté d'une politique européenne de défense autonome. Il était l'objet d'un consensus national que rien ne nous oblige à rompre.

PdV

Valeurs Actuelles, 26 février 2009



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