L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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Non, "protéger" n'est pas un gros mot



A Bruxelles le 1er Mars, Nicolas Sarkozy a déclaré : "Je n’ai jamais cru au protectionnisme, jamais. ... donc si vous voulez me dire ... est-ce que c’est un gros mot ... oui, c’est une mauvaise idée". Est-ce à dire que l'idée qu'un pays, un ou des groupe(s) de pays adoptent des instruments de protection serait non seulement économiquement mais aussi moralement condamnable ? Se "protéger", un gros mot ? Le dictionnaire Larousse est formel. A "protéger", il indique "du latin "protegere" : mettre quelqu'un, quelque chose à l'abri d'un dommage, d'un danger. (Le store nous protège du soleil. Le vaccin protège contre l'épidémie)".
Une semaine plus tôt, Nicolas Sarkozy disait exactement le contraire en faisant devant les agriculteurs un généreux couplet en faveur du rétablissement de la "préférence communautaire", qui est bien une forme de protectionnisme et qu'à ce titre le Règlement de l'OMC et les traités européens, jusqu'à celui de Lisbonne, interdisent. Ses conseillers ont dû le lui dire, à lui qui a signé et fait ratifier par le Parlement ce traité dont le Préambule fixe à l'Union européenne l'objectif d'une "suppression progressive des restrictions aux échanges internationaux" et l'article 207 (TFUE) "la réduction des barrières douanières et autres".
Les traités européens actuels ont fait de l'Europe l'Union commerciale la moins protégée du monde. Sommes nous de "dangereux protectionnistes" à réclamer ces protections au moment précis où un libre-échangisme sans contrepoids nous précipite dans une faillite collective ? De nombreuses voix s'élèvent, depuis quelques années, à droite et à gauche mais aussi au sein du monde universitaire, en faveur de protections économiques européennes si possibles, nationales si nécessaires. A l'évidence, l'indispensable réforme du capitalisme commence par une refondation des objectifs et de l'organisation actuels de l'Union européenne.




Non, "protéger" n'est pas un gros mot

I - L'ORIGINE DE LA CRISE ECONOMIQUE ACTUELLE

1) Une globalisation libre-échangiste imposée par les Etats-Unis avec l'aide de l'Europe


La crise actuelle est d’abord et avant tout une crise de la « globalisation ». Elle est une conséquence directe de l’idéologie du libre-échange imposée par les Etats-Unis dans les années 80-90. C’est la combinaison de la libéralisation financière à l’échelle mondiale et du libre-échange qui a conduit au phénomène de la dépression salariale qui est la raison fondamentale de cette crise. Sans cette dépression salariale, nous n’aurions ni la crise d’endettement des ménages, qui a atteint des sommets aux États-Unis, mais aussi dans les économies « clones » du modèle américain comme la Grande-Bretagne, l’Espagne et l’Irlande, ni celle de leur solvabilité.

Le libre-échangisme est directement en cause. C’est bien le libre-échange qui met en pièces les conquêtes sociales dans les pays développés et ceci sans apporter de contribution positive aux pays en voie de développement.

La crise est mondiale. Elle se traduira par une remise en cause des fondements internationaux de ce modèle de croissance que nous avons connu depuis deux décennies et qui s’est avéré dynamiquement instable et non soutenable, basé sur l’internationalisation financière et le libre échange.

Cette crise trouve ses origines dans les déséquilibres de fond entre production et consommation qui se sont mis en place à la suite du précédent choc, celui de 1997-1999. Pour accumuler les devises dans les quantités voulues, les pays touchés ont été poussés à développer des politiques prédatrices sur le commerce international. Celles-ci ont été mises en oeuvre par des dévaluations très fortes mais aussi des politiques de déflation compétitive limitant drastiquement la consommation intérieure. Ces politiques ont eu un effet très puissant en raison du cadre de libre-échange généralisé imposé via l’OMC.

Dans les pays développés, la généralisation de cette politique libre-échangiste a induit un puissant effet de déflation salariale. On voit dans la totalité des pays développés l’écart entre le revenu moyen et le revenu médian s’ouvrir. Pour certains pays, il y a stagnation absolue, et même régression du revenu de la majorité de la population. Pour d’autres, on est en présence d’un phénomène de paupérisation relative qui accroît le déséquilibre entre salaires et profits dans le partage de la valeur ajoutée. Cet effet de déflation salariale s’est propagé par la menace des délocalisations conduisant les salariés à accepter des conditions sociales et salariales toujours plus dégradées au nom de la préservation de l’emploi. Il a d’ailleurs été fortement aggravé par l’irruption des logiques financières au sein des entreprises de l’économie réelle dont le développement de la pratique des LBO (les rachats d’entreprises par endettement avec un fort effet de levier).

Ainsi, les « gains » prétendument offerts par les règles de l’OMC n’ont été effectifs ni pour l’Europe, ni pour les pays en voie de développement.

L’emballement des mécanismes du crédit, qui ont techniquement déclenché la crise, résulte de la tentative de maintenir la capacité de consommation du plus grand nombre alors que les revenus stagnaient, voire baissaient. L’endettement des ménages s’est accru partout, de manière spectaculaire dans tous les pays développés. Il a atteint des sommets dans ceux qui se sont le plus engagés dans la logique néolibérale. L’accroissement de cet endettement, au moment même où les revenus de la majorité des ménages étaient tirés vers le bas, de manière relative ou absolue, par les effets de la déflation salariale ne pouvait que conduire à une crise d’insolvabilité. Au moment même où les « formateurs d’opinion » mettaient l’accent sur le problème de la dette publique, en particulier en France, la véritable crise d’endettement prenait naissance chez les agents privés (ménages et entreprises) : de 33% du PIB (1998) à 45% (2006).

Après la crise de 1997, les pays asiatiques et européens n’ont pas eu le choix de leur politique mais ont été contraints par les Etats-Unis de rentrer dans ce modèle libre-échangiste. L’instabilité du système monétaire et financier international, découlant à la fois des politiques de libéralisation et de la manipulation de la monnaie de référence, le Dollar, par les Etats-Unis, rendait inévitables de telles politiques. La crise est un effet direct de l’impérialisme américain et des logiques de vassalisation induites par celui-ci. Les crises se succèdent de manière de plus en plus rapide, et elles sont de plus en plus brutales. C’est donc bien la globalisation qui est la cause originelle de la crise que nous connaissons. 

2) Le révisionnisme historique des tenants de l’économiquement correct empêche de répondre à la crise

Le retour vers le protectionnisme et des mesures de réglementation de la circulation des capitaux est dénoncé dans les milieux néolibéraux (qu’ils soient « sociaux » ou non) comme le début d’un processus devant nous conduire à la guerre, comme dans les années trente. Pour eux, l’augmentation des droits de douane aurait contribué à aggraver la crise en provoquant un effondrement du commerce international, facteur belligène essentiel.

En réalité, le rétablissement des droits de douane (le protectionnisme) n’a eu pratiquement aucun rôle dans l’effondrement du commerce international à partir de 1930. Les deux facteurs déterminants furent l’accroissement des coûts de transport (assurances maritimes et énergie) et l’instabilité monétaire (dévaluations non concertées).

Malgré ce démenti par les faits confirmé par les meilleurs historiens, il reste aux révisionnistes néolibéraux un argument massue : la reductio ad hitlerum. Le protectionnisme conduirait directement au nazisme.

Cet aveuglement idéologique et économique empêche les décideurs actuels d’envisager sérieusement un protectionnisme européen intelligent, seul à même pourtant à terme de permettre aux économies développées de se constituer en zones économiques homogènes et stables et de se protéger des menaces de déstabilisation globales.

II - QUELQUES PROPOSITIONS POUR REPONDRE A LA CRISE

1)  Reconstruire un ordre monétaire sur des économies homogènes
 

Le rétablissement d’un ordre monétaire est la clé du commerce international. Il passe comme au temps de Keynes par la mise en place de structures de régulation et l’instauration de mesures d’organisation de ce dernier qui ne sont pas compatibles avec le libre-échange intégral.

Le problème est de gérer ces mesures à une échelle adéquate. Contre les tenants du mondialisme qui y voient là l’occasion rêvée d’appuyer leur fantasme d’édification d’un Etat mondial, il faut affirmer que la solution passe inévitablement par le regroupement autour de zones économiques homogènes (la zone euro est de plus en plus hétérogène). En l’occurrence cela pourrait vouloir dire se concentrer sur une Europe à 5 (France, Bénélux, Allemagne) ou à 7 (France, Bénélux, Allemagne, Italie, Autriche).

2) Des écluses douanières pour protéger notre niveau de vie

L’ouverture à tout crin conjuguée au dumping fiscal fragilisent les systèmes fiscaux des Etats européens qui, en conséquence, se reportent sur la TVA pour équilibrer leurs budgets, réduisant d’autant le pouvoir d’achat des ménages.

Il faut des mesures de protection douanière, y compris au sein de l’Union Européenne à travers le mécanisme des montants compensatoires monétaires, qui permettraient de cibler spécifiquement les produits issus de pays pratiquant le dumping social, écologique et fiscal.

3) Les politiques nationales, si possible coordonnées à l'échelle européenne, sont les seules efficaces

Il est urgent de revenir aux politiques nationales, les seules capables d’agir efficacement sur les événements en période de crise. Ceci conduit directement à remettre en question l’édifice communautaire centralisé tel qu’il fonctionne actuellement. Toute architecture de coordination européenne doit fondamentalement préserver cette liberté d’action ou être condamné à l’échec.

L’une des traductions de ce retour aux politiques nationales serait le rétablissement du contrôle des changes, condition essentielle pour stabiliser les taux de change (et combattre leur volatilité qui fut préjudiciable au commerce international), laisser aux gouvernements nationaux la plus grande autonomie possible en matière de politique monétaire et budgétaire, et permettre à terme la construction d’un cadre de régulation de modifications des parités de change (les dévaluations et réévaluations) quand ces dernières sont nécessaires.

C'est la condition pour éviter une explosion de l’euro. La fiction de l’euro comme vernis harmonisateur, régulateur et protecteur des économies européennes est en effet en train de s’effondrer. Le passage à l’euro n'a pas entraîné d'unification des prix entre les pays de la Zone, ni même de convergence dans les dynamiques inflationnistes ou encore les relations entre l’inflation et la croissance. L’Euro aurait dû à la fois accroître la croissance et préserver l'Europe des turbulences économiques extérieures ; il n'en a rien été. L'Euro n'efface pas les divergences nationales ni ne ralentit l'effritement du modèle social européen.  La crise actuelle, et la violente récession qu’elle va entraîner, en Espagne en particulier, va rapidement rendre la zone Euro dans sa forme actuelle ingérable.

Devant le risque d’explosion de l’Euro (plus qu’envisageable en cas de hausse de l’inflation, laquelle rendrait les différentiels entre pays insupportables et pousserait les plus faibles –Espagne, Grèce, Portugal, Italie - à revenir à leurs monnaies nationales pour pouvoir dévaluer) il faudrait établir en lieu et place d’une monnaie unique – monétairement castratrice et économiquement stérilisante – une monnaie commune, chapeautant et encadrant des monnaies nationales dans un régime de changes fixes mais régulièrement ajustables, garanti par des contrôles sur les mouvements de capitaux (retour à Keynes).

Le statu-quo actuel est certainement l’option la plus dangereuse économiquement, car elle empêche de lutter efficacement contre la récession, mais aussi politiquement car elle risque de provoquer un rejet massif du principe même de coordination entre les pays européens. Cette transformation radicale de l’Euro en une monnaie commune pourrait éviter que les tensions internes induites par le processus d’"eurodivergence" n’atteignent un point de rupture fatal.

On peut se demander si ces mesures économico-monétaires suffiront. Il n’y aura de réforme et de sortie de crise que par un affrontement avec la politique américaine car nous avons besoin de constituer des zones régionales qui se fixeraient des règles différentes de celles prévalant aujourd’hui. Par ailleurs, les autorités américaines risquent de vouloir laisser filer le dollar et de faire tourner la planche à billet. Semblable politique leur permettrait d’une pierre deux coups : alléger considérablement leur dette extérieure (en payant leurs créanciers en monnaie de singe) et rendre leur économie à nouveau plus compétitive sur les marchés d’exportation. Dès lors, l’euro pourrait atteindre des sommets (2$ pour 1€ voir plus) ce qui aurait pour effet de plomber davantage encore l’économie européenne, d’aggraver encore sa récession, d’accélérer encore les délocalisations et par ce double biais (ralentissement économique + délocalisation) de faire exploser le chômage.

CB 

Synthèse de : Jacques Sapir : Le protectionnisme, pourquoi pas ?; (janvier 2009)

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